De l’espace ! par ENA LUIS

« Dans la loge de l’artiste » donne aussi la parole à d’autres artistes. Ena Luis est auteur compositeur interprète multilingue dont les chansons s’inspirent de la pop, la soul, l’électro, la musique brésilienne ou latine. À son tour elle nous tire le rideau et nous fait voir sa loge.

Nous, les artistes… on a besoin d’espace! D’espace physique pour travailler, d’espace mental pour créer, d’espace émotionnel pour exprimer. Difficile de ne pas se faire envahir par les upetites urgences de tous les jours, mais aussi par celles qui nous courent après – les uns qui déversent leurs problèmes sur nous, les autres qui nous demandent des conseils, les autres encore qui nous confient leurs malheurs –  parce que Nous les artistes, on est sensibles et doués d’une compassion toute particulière, 

Du silence ! La paix ! Le vide ! Et l’espace autour de moi aussi ! Ne   se coucher là où je viens de me prendre la tête à apprendre un texte… ne pas apprendre ce texte là où lors de ma pause je vais me faire frire un oeuf pour ensuite le manger sur assiette à dessert calée entre deux partitions…Trop exigeant l’artiste ? 
Vous me direz, il y a les cafés…  Allons-y…; je sors en mode robocop avec le gros casque anti bruit sur la tête, le nez dans mon portable à lire les paroles que je dois apprendre par coeur ), je me prends un poteau mais je viens de réussir ma phrase musicale, alors je continue mine de rien. Café du coin de la rue… musique à fond…j’essaye celui un peu plus loin… les portes fenêtres sont ouvertes et la fumée des cigarettes envahit tout l’intérieur… troisième café… une famille parle vraiment trop fort, impossible de ne pas suivre leurs conversations… je finis par rentrer. Bon, j’aurais au moins appris un couplet. 
 
Chaque espace devient un lieu de répétition. Dans le métro, apprendre des chansons me coûte souvent une station de métro ratée. Heureusement j’ai appris à prévoir large.  Mais pour une fois je me suis concentrée plus de cinq minutes. S’il arrive que quelqu’un me demande son chemin, je lui réponds avec un sourire, mais j’ai envie de lui hurler qu’il vient de me faire perdre le rythme que je répétais…et j’y étais presque ! C’est que là, je travaille, moi ! Ça ne se voit pas ? Mais le pauvre, comment peut-il  le savoir ? Vivement la maison… 
Je rentre. C’est l’heure du dîner pour les autres. Pour moi, l’heure de ce qui est urgent à faire. Si je mange avant je serai en train de digérer en chantant… alors je prends ma guitare et me voilà partie pour 2 heures. Je finis par me rendre compte qu’il est presque minuit, que j’ai des voisins, et que j’ai faim. Tout le monde a ses horaires et moi… je n’en ai pas. Ne pas en avoir me permet de créer. Ou est mon espace dans ce monde ou tout est minuté?? Je suffoque.
Moi aussi j’aimerais parfois aller au travail dans un endroit dédié à ça, qui m’attend et qui ne bouge pas. Un peu plus loin que le coin en face de mon lit. Ne pas avoir chaque jour à me demander comment je réaménage mon salon entre le micro, la guitare, le yukulélé, la percu, l’ampli… tel jour où je répète ou tel autre jour où j’enregistre.  

L’autre jour j’étais chez un ami dont l »entrée faisait faisait environ la taille de mon appartement. Là trônait  un piano a queue décoratif. Je prenais tout le temps du monde pour retirer mes chaussures et mon manteau, afin d’admirer la pièce sans le faire trop voir.  Puis je suis rentrée chez moi, et m’endormais la tête pleine d’envies de décoration.

Le lendemain au réveil,  je me prends les pieds dans le câble que j’ai eu la flemme de débrancher après l’enregistrement de minuit, seule heure ou je peux éviter d’avoir la moto du quartier mélangée à ma guitare. Je prends mon petit déjeuner entre le contenu du sac de concert vidé en rentrant, le eyeliner sorti à la dernire minute et les câbles de la carte son.  Je continue à rêver d’un espace à moi… et aussi d’un espace roulant. 
La veille, en sortant du métro, je matais les voitures. Je transformais la place passager en empilade de sacs, le siège bébé en place sécuritaire pour ma guitare, le reste de la banquette en lit pour les pieds de micro, le coffre en garde-manger. 

Et si certains me parlent de la scène de spectacle comme seul vrai lieu de l’artiste, je dis que c’est réservé à certains privilégiés, et davantage aux comédiens qu’auxmusiciens, qui ont rarement l’occasion de jouer plusieurs fois dans la même salle. À chaque fois, il faut s’adapter. Demain je vais jouer dans un bar réputé pour faire des concerts.C’est une cave humide et voûtée où le son fait le grand huit. Je ne suis pas ingé son mais je m’adapte. Je travaille tous les jours dans des espaces différents.  S’approprier des espaces inconnus devient ma spécialité.  Je jongle entre la petite lampe de bureau improvisée pour m’éclairer, en choisissant entre la guitare et mon demi visage, ou bien la lumière crue et blanche qu’on ne peut pas éteindre sinon on serait dans le noir, entre l’ampli coincé entre mes jambes ou bien à l’autre bout de la scène contre le rideau car il n’y a pas de rallonge, entre le public que je vais cogner avec mon manche de guitare ou bien dispersé à tous les angles d’un restaurant, qui me donne l’impression d’avoir des essuie-glace à la place des yeux. 
 Quand j’aurai fait le tour de tous les bars restaurants du coin pour le mois, il faudra trouver d’autres espaces pour travailler. Venir jouer chez les gens ?Pourquoi pas. Je joue dans le métro, dans la rue, au marché, a des comités d’entreprise. Je voudrais inventer des nouveaux morceaux, pas seulement de nouveau jouer ceux que je joue depuis déjà trop longtemps. Mais je ne sais pas si j’ai la place pour en apprendre d’autres. Et pour cet espace-là, il n’existe pas d’agence immobilière. 
Cliquez ici pour en savoir plus sur Ena Luis : www.enaluis.com

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