Labess : autre chose

mafalda9

Il nous arrive devant les choses les plus simples et les plus puissantes, de ne pas trouver les mots pour le dire simplement. Alors on cherche d’autres mots, on fait de la poésie, ou bien on crée un autre langage, on sculpte, ou joue de la musique, on danse. Un jour, devant un de ces petits essais, quelqu’un reconnaît une joie, une peine, une solitude, une peur qu’il a ressentie, mais qui était autre chose encore. Il l’avait rangée dans le tiroir de l’oubli, et voilà qu’elle est là, cette autre chose, dans cette sculpture, dans ce corps qui danse, dans cette musique.

Vendredi et samedi derniers, 21 et 22 février, Labess jouait au café Gitana. Un groupe créé par Nadjim Bouizzoul qui fusionne la rumba gitane, le flamenco, le chaabi et la musique gnawa. Mais Labess, c’est autre chose.

Autre chose que de la bonne musique

Ce soir là, le violon a remplacé la clarinette. Nadjim à la guitare et à la voix, Takfarinas au cajon et à la darbuka. La deuxième chanson du spectacle, c’est l’exil. On a beau ne pas comprendre un mot, on le sait tout de suite. Trois musiciens venus de la Méditerranée et de l’Europe de l’est, chacun sur la chaloupe de son instrument, emportés dans les vagues de la musique, tracent le chemin de tous ceux qui sont partis. La voix éraillée et puissante de Nadjim nous conduit, en arabe ou en français, sur une guitare percussive et mélodieuse. On y va, solides entre les mains de Takfarinas, il est là, il ne lâche pas, il nous rassure, il va nous amener plus loin encore. Du violon d’Anit sort une plainte qui se transforme en extase au détour de quelques notes. La douleur et la joie dans un seul cri, comme celui de la femme qui accouche. Puis Nathalie Cora les a rejoint. Cette musicienne québécoise qui a pris le nom de cet instrument africain en joue comme une marionnettiste, avec délicatesse et joie, deux doigts seulement de chaque main pour nous ramener l’Afrique dans le petit ventre de sa cora.

 

Ils n’étaient que trois, que quatre avec Nathalie. Mais ils dégageaient l’énergie d’un orchestre. Chacun maître dans son art et à l’aise en même temps, concentré et disponible au partage. Humbles comme seuls savent l’être les grands, sans attitude. Ils se guettent et se répondent, s’encouragent mutuellement comme dans la tradition flamenca. Quand ils entendent une rumeur dans le public, leurs regards se tournent vers lui, et leurs visages rayonnent. Le public suit. Voilà que leur solidarité se répand sur ceux qui se sont mis à danser. Eux aussi s’encouragent, forment spontanément un cercle et invitent à tour de rôle une personne au centre en criant son nom. Tout le monde semble répondre à un appel profond des énergies qui dorment en nous. Trois musiciens devant un public qui danse, mais ce concert, c’était encore autre chose.

Autre chose que le café Gitana

Ces deux concerts n’avaient pas lieu n’importe où. Sur St Denis, entre Ontario et Sherbrooke, il y a le Café Gitana Rouge, l’originel, et à quelques mètres, le petit nouveau, le Turquoise. C’est là qu’ont lieu les spectacles. Mais le café Gitana, c’est bien autre chose qu’un café de narguilé. À la deuxième partie du specatcle de Labess, tout le monde danse, même ceux qui ne savent pas, même ceux qui n’étaient pas venus pour ceux, même ceux qui n’ont pas la place et ont juste pu se lever de leur chaise. Anna, la patronne du Café Gitana, habillée en gitane, vient éponger le visage de Nedjim. Irfan, le patron, embrasse le violoniste et lui dit merci. On entend parler turc, arabe de tous les pays, espagnol de tous les pays, français, anglais. Et pourtant, pas de communautés ce soir.

Dans le paysage des musiques dites « du monde », nombreux sont les groupes qui fusionnent des genres musicaux. On va alors voir un mélange de telle musique et de telle autre. Labess est à voir pour autre chose, pour cette énergie et ce partage qu’il crée, où chacun peut se retrouver, au-delà même des styles musicaux. On va voir Labess pour créer, pour un soir, quelque chose d’autre. Dans ce café qui n’est pas un café culturel, mais une famille réinventée.

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