Mamselle Ruiz : derrière la carte postale

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Nous cherchons dans l’autre le reflet inversé de nous-même. Sur les murs du métro, dans les annonces des journaux, à la télévision, les agences de voyage nous vendent des pays de plage et de sable fin, de couleurs vives, de fête et de joie de vivre, de simplicité et de spiritualité. Dans les couloirs de la fabrique culturelle aussi, les artistes immigrants sont souvent affichés en carte postale. Et si nous prenions le temps de retourner la carte postale pour voir ce qu’il y a écrit derrière ?

Mamselle Ruiz, révélation Radio Canada en catégorie Musique du Monde, a lancé vendredi dernier son deuxième album, Miel de Cactus, au Cabaret du Mile End, entourée de ses musiciens et artistes invités. Devant un public très varié composé de francophones, d’hispanophones, d’anglophones de tous âges, que nous a-t-elle dit d’elle-même et du monde tel qu’elle le réinvente ?

Ce que Mamselle dit dans ses chansons

Sur son nouvel album, Mamselle a écrit cinq chansons. Et quand on prend le temps de s’arrêter aux paroles, on se rend compte qu’on est loin des rythmes du soleil de nos clichés. Deux chansons aux paysages mystiques, Corazon de Rubi, un paysage intérieur contrasté et harmonieux fait de sel et de cristal, d’eau et d’ombres, d’étoiles et de feu. Salvaje de mi vida, un appel aux forces vitales, qui sonne comme une prière enflammée.

Et puis deux chansons qui mettent en scène la mort, tantôt fragile qui vient de la lune se réfugier entre nos mains dans Sombras, tantôt un lieu de la mythologie azthèque où l’âme part, guidée par une offrande, le chuchotement d’une chandelle, et une guitare blessée, dans Camino al Mictlan. Et puis une cinquième chanson, La tala, ode à la terre mère et cri d’alarme contre les saignées qu’on inflige à son ventre.

Pour tout ce qu’elle dit, Mamselle fait appel à notre âme magicienne, capable de s’émerveiller devant la beauté de la nature et de l’âme humaine, et à y reconnaître la force d’esprits avec lesquels nous pouvons communier. Il y a quelque chose de mystique chez Mamselle, et elle fait appel à tout ce qu’elle a, les mots, la voix, son corps de danseuse et d’acrobate, pour nous le transmettre.

Ce que Mamselle dit en dehors de ses chansons

Mais ce soir là au Cabaret du Mile End, Mamselle a dit encore bien d’autres choses. La première, ce fut un remerciement. À son compagnon de route, Simon Rioux. Ce remerciement n’était pas une politesse, c’était une vraie révérence devant le petit miracle que constitue leur rencontre. Par là, et par le second remerciement fait à Dominic Gamelin, guitariste et réalisateur de l’album, Mamselle nous dit que le talent est le fruit de ces petits miracles que sont les rencontres, d’un travail acharné, qui nous permettent de faire éclore nos potentiels.

Et puis Mamselle nous a offert en rappel une sixième chanson de sa composition, Esperanza, qu’elle avait chantée à la prison de Bordeaux comme une proposition que les prisonniers ont repris en parlant de ce qu’était leur espérance. Au Cabaret du Mile End, elle l’a introduite en faisant allusion à la situation au Mexique, et l’a dédiée au peuple ukrainien. Ce que Mamselle nous dit alors, c’est que l’artiste est à l’écoute du monde, sensible à ce qui s’y passe, et que ses chansons sont comme des chandelles allumées sur l’autel des injustices et de la souffrance.

Retourner la carte postale

Il n’était pas si difficile de retourner la carte de la chanteuse mexicaine aux cheveux tressés, aux longues boucles d’oreille, aux bijoux massifs. Sa voix exceptionnelle, sa présence scénique, sont là pour nous donner à voir un rapport au monde qui est le sien, dans un langage musical qui emprunte à plusieurs traditions musicales, dont celles du Mexique. Et si demain un artiste francophone québécois nous offrait dans son spectacle une vision du monde pleine de ces prières et incantations, il rejoindrait Mamselle plus qu’un autre chanteur mexicain.

Il serait peut-être temps d’aller écouter ce que les artistes latino-américains et tous les artistes immigrants nous disent. Car ils nous apportent autre chose qu’une couleur ensoleillée à notre quotidien.

Il ne tient qu’à nous que Mamselle ne soit pas exotique, mais qu’elle soit intégrée entièrement au paysage culturel québécois, comme une artiste de chez nous qui offre sa vision du monde, pleine de spiritualité, où la prière prend des accents du cri de la Bruja ou du chant de Esperanza.

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