Les veillées : sens, limites, portée…

Il y a une proposition artistique mais ce n’est pas un spectacle. Il y a de la discussion mais ce n’est pas un cercle de parole. Il y a de l’écoute collective mais ce n’est pas qu’un cinéma des oreilles. Lors de la tournée du printemps 2018, les veillées se sont organisées autour de thématiques. Cliquez sur le titre pour lire un texte associé.

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De ces thématiques, une proposition artistique est née : Quai des Possibles, un spectacle qui a émergé des veillées que Sarah a donné dans toutes la France, où ses textes ont rencontré les habitants de châteaux et de yourtes, de villas et de petits appartements.

Des spectateurs acteursDOT13417

La discussion ne se fait pas à la fin de la performance artistique comme un commentaire, mais au milieu pour la guider et la nourrir. Autour de la parole partagée, le nous qui se construit devient le centre de la soirée. Les uns constatent, les autres envisagent, d’autres encore questionnent. Chacun peut déplier ce que la proposition artistique suscite de questionnements, de doutes, d’envies, de peurs, et comment elle résonne dans un vécu. Nous essayons de retrouver le lien entre proposition artistique et nos vies quotidiennes, entre l’expression de nos sentiments et leur incarnation dans le réel, entre une représentation de la société et ce que nous en faisons. À l’heure où plus personne ne croit en la représentation médiatique ni politique, il est urgent de nous la réapproprier.

Le passeur de la veillée est rarement un professionnel de la diffusion de spectacle. C’est un lecteur, un auditeur, un spectateur, qui permet un artiste et à un public de se rencontrer. La communication, la logistique, l’organisation, la technique… il s’y met. Qu’allait-il faire dans cette galère ? Y chercher quelque chose d’autre que simplement réagir à une proposition toute faite. Ce soir, c’est lui qui propose. Un artiste, une démarche, une thématique, une autre manière de rencontrer des personnes qu’ils ne fréquente que dans un contexte professionnel, amical ou familial. Dans ce petit geste, il découvre aussi certains de nos grands enjeux contemporains : À l’heure de l’excès de communication sur écran, comment s’assurer que les gens reçoivent bien la proposition ? Que ceux qui ont dit qu’ils viendraient viendront ? Comment faire entendre la juste rétribution de l’immatériel ? Comment attirer les gens vers une formule qu’ils ne reconnaissent pas ? Le passeur est celui en qui les gens ont confiance, car pour ces veillées, il n’y a ni réclame, ni affiches pour attirer le public.

Les lieuxIMG_1710

Pour un soir, un salon, une grange, un commerce, un fournil, sont investis d’une expression artistique. Ils redeviennent un lieu d’expérience sociale et d’échange. Partout dans notre pays et ailleurs s’opère ce réinvestissement des lieux, pour les sortir de leur fonction utilitaire. Les uns transforment un hangar en café associatif, une grange en scène de théâtre, un terrain vague en jardin partagé, une maison familiale en lieu de ressourcement pour les destins abîmés. Lieux de vie privée et lieux public se réunissent. Et l’expression artistique réinvestit le quotidien. Comme du temps où les chanteurs publics investissaient les rues, où l’on chantait en lavant le linge, en moissonnant ou en transhumant.

 

 

Un acte politique

3 ateliers lycées Quand l’expression artistique se fait en dehors d’une société des loisirs, elle redevient une proposition politique. Car rassembler des gens qui expriment leur rapport à leur société est l’acte politique premier. Par là nous retrouvons ce qui manque cruellement à chaque étage de la société : du commun. La prise de parole peut être réservée, distante, intime ou à fleur de peau. Parfois elle coule, parfois elle trébuche. C’est qu’il nous faut réapprendre à nous poser, et à nous parler.
Partout où je passe, je rencontre des thérapeutes, des paysans, des artisans, des entrepreneurs, qui doivent faire face à la financiarisation de leur art, des services, de la santé. Ils voient leur pratique perdre son sens au profit du rendement, de la vitesse, de la segmentation des taches, de la bureaucratisation, des cases à remplir. Ils résistent au sein de structures et tentent de faire bouger les lignes, ou bien inventent d’autres manières de faire, pour exercer leur pratique en harmonie avec leurs valeurs, sans compromis.

Comme Olivier sait si bien le faire, dans chaque recoin de sa ferme.

2 soirées lectureLa nécessaire diversité

« Comme les participants sont tous différents, ils ne peuvent pas se comparer. Donc ils ne sont pas dans la peuré N’étant pas dans la peur ils ne sont pas dans l’ego, donc ils s’écoutent. » Elie, faiseur de petits nous

Dans les veillées, plus le public est varié plus l’échange est de qualité, car la parole de celui qui n’a pas le même âge, pas les mêmes aspirations, intrigue. Quand on se retrouve dans un entre-soi, il est difficile de faire émerger un point de vue singulier. Car je ne peux affirmer ma singularité que face à un autre résolument différent de moi. Quant au commun, celui que l’on trouve au-delà des différences est bien plus solide que celui qu’on croit voir en cochant des cases de similitudes. Quand on constate qu’une personne, dans son mode de vie qui semble si lointain, rencontre les mêmes questionnements que nous, on se sent appartenir à quelque chose de plus grand.

Où sont passés les hommes ?

soiréePourtant, un élément de cette diversité est malenpoint. Il a bien fallu en faire le constat : les hommes se font rares à ces veillées. Un passeur pour vingt-cinq passeuses, deux hommes pour quinze femmes dans le public. On peut convoquer la pudeur des hommes, le fait qu’ils sont moins enclins que les femmes à parler, que rassembler les gens a toujours été une activité plutôt féminine. On peut aussi snober ces semi-vérités et se dire que pour pouvoir envisager d’autres possibles pour nos sociétés, il faut les hommes et les femmes, les jeunes et les âgés, et toute la diversité possible des profils. La parole n’a pas à être genrée.

IMG_0611L’expérience de l’écoute

Aujourd’hui, lorsque nous nous réunissons autour d’une proposition artistique, il y a toujours du visuel : nous allons voir un concert, une lecture de textes, un film au cinéma, une exposition, un spectacle. En France, le conte reste un genre très mineur souvent réservé aux enfants.

Dans ces veillées, lorsque vient le moment d’écouter le portrait sonore, c’est une expérience insolite, parfois inconfortable, puis rapidement on se laisse emporter par une voix. Les regards se perdent dans un couloir imaginaire, rebondissent, se rencontrent quand une phrase leur rappellent une conversation déjà eue, rient ensemble.

Dans un film, nous sommes projetés dans une réalité où nous allons, et quand le film est fini, nous revenons à notre réalité. Quand on écoute la voix de quelqu’un, c’est la personne qui vient dans le salon avec nous. L’identification offre d’autres promesses.

Peut-on encore vendre du son ?

Le portrait sonore interroge, intrigue, résonne. Et pourtant, ils n’achètent pas. Un CD de deux portraits coûte 5 euros, et en format dématérialisé, c’est à prix libre à partir de 50 centimes d’euros. Les livres se vendent, mais pas le son. Pourtant ce sont toujours des mots, le travail technique en plus. C’est la construction d’un personnage, d’une narration, chercher à faire le pont entre une petite scène de la vie de tous les jours et un questionnement de société. Un mois de travail à temps plein par portrait, des déplacements, des séjours, le mixage par un professionnel qu’il faut payer. Les radios qui rétribuent ne prennent pas. Je songe qu’après le boom de l’information gratuite sur internet, les lecteurs reviennent à une information payante et de qualité, sur papier comme sur écran. Pourrait-il en être de même pour le son ? En attendant, la question se pose à chaque nouveau portrait : faut-il continuer ?

Comment aller plus loin ?

Chaque tournée ouvre des pistes de recherche, des envies de creuser et d’aller plus loin. Une veillée n’est qu’une proposition pour envisager la performance artistique, la rencontre et le débat social autrement. C’est un moment arraché aux urgences. Mais comment faire pour que le lendemain, quelque chose en reste ? Des soirées d’écoute collectives que les gens organiseraient entre eux, pour se retrouver régulièrement autour d’un portrait sonore et en discuter ? Des journées de rencontres avec les adolescents, les parents séparément, puis ensemble ? Deux veillées dans un même lieu, séparant la performance du cinéma des oreilles ? Ce sera aux lecteurs et auditeurs d’en décider. De devenir s’ils le souhaitent, passeurs d’une autre manière de vivre la rencontre et nos chemins de vie.

 

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