Politique

Dans ce pays, le rêve est difficile. Je ne parle pas du rêve qui chante derrière un slogan et s’éteint une fois rentré chez soi, une fois l’euphorie passée, ni de la vague envie qui dort dans un lieu qu’on appelle un jour, quand j’aurai le temps. Je parle d’un rêve qui s’implante dans le réel. Un rêve qui connaîtra des jours maigres, qui trébuchera, qui se reformulera. Un changement qui ne se déclare pas, mais qui s’essaye, les mains dans le cambouis du quotidien.

C’est un rêve moins scintillant que celui des cris de guerre et des appels à la révolution. Il ne produit qu’une rumeur qui gonfle, et vient s’échouer sur nos paillassons, à l’entrée de nos vies. Elle s’étouffera peut-être, à force de se faire marcher dessus par ceux qui ont plus urgent à faire.

C’est un pays où les gens passent plus de temps à fustiger ce qui ne va pas qu’à proposer des alternatives, où l’on dit plus facilement Le problème c’est plutôt que La solution serait…. Et pourtant écoute, dans ce pays comme dans tant d’autres, une rumeur se réveille.

Francis Azevedo

Partout dans le monde, et ici aussi, des semeurs cultivent le changement. Manger autrement, se chauffer autrement, éduquer autrement, vivre ensemble autrement, s’informer autrement. Ils voient leurs aînés, leurs voisins de métro ou de bureau, n’être que les rouages d’un système auquel ils ne croient plus. Les miroirs sont brisés : les citoyens ne se reconnaissent plus dans leurs élus, dans leurs médias, dans leurs écoles. Pourtant ils votent encore sans conviction, regardent la messe du 20 heures et disent à leurs enfants de bien faire leurs devoirs. Il sera toujours plus facile de changer une loi que de changer une habitude, une indifférence ou une peur.

Francis Azevedo

Et moi dans tout ça ? Moi la jeunesse, moi l’avenir, moi Demain ? On m’a collé sur le front bien des étiquettes, mais elles sont tombées les unes après les autres.

On me parle d’une génération Y, à laquelle j’appartiendrais de par mon année de naissance et mon utilisation supposée des nouvelles technologies. On me parle aussi d’une catégorie sociale basée sur mon statut économique : sans emploi, précaire, chômeur. On me parle aussi d’une communauté culturelle, basée sur le pays d’origine de mes parents, et on m’appelle alors Français d’origine…

Pourtant c’est loin de ces catégories que se retrouvent ceux qui font partie de ma génération, celle qui ne se définit ni par l’âge, ni par la profession ni par le statut socio-économique, ni par l’origine ethno-culturelle. Ils ont 9 ans, 25 ans, 75 ans, vivent au coeur de Paris ou dans une bergerie au pied d’une montagne. Ils sont ouvriers, paysans, professeurs, artistes, chercheurs, médecins, croyants ou athées; leurs origines culturelles chatouillent tous les points cardinaux. Qu’est-ce qui nous lie ? Qu’est-ce qui forme notre nous ?

C’est une posture partagée. Le geste que nous imprimons dans le monde, celui par lequel un sculpteur pourrait nous saisir. Notre génération sera peut-être celle qui voit ses pieds s’écarter à mesure que grandit une faille qui va bientôt séparer deux mondes. Celui du capitalisme consumériste en train d’agoniser, et l’autre, celui qui ne connaît pas encore son nom. Un monde où nos activités – manger, se maquiller, se divertir, se déplacer – respectent le vivant, où chacun réapprend à travailler avec ses mains, s’inscrit dans le local et l’économie circulaire, habite le temps au lieu de lui courir après. Un monde où les nouvelles technologies n’effacent pas la présence aux autres, et où la politique s’exerce au quotidien par les citoyens.

Francis Azevedo
Francis Azevedo

C’est un monde qui jaillit du minuscule et du grandiose ; du geste dérisoire d’un inconnu qui se met à nettoyer la berge d’une rivière aux Pays-Bas, et du projet démentiel d’un ingénieur de dix-neuf ans pour nettoyer les océans avec un immense filtre.

Chacun choisit son geste pour répondre à la crise : beaucoup attendent que ça passe, et ferment les yeux en espérant ne pas se retrouver sur la touche. D’autres, inquiets de voir s’amenuiser les aides et les indemnisations, s’acharnent à colmater les brèches d’un monde en train de se fissurer. Certains réclament un changement, en parlent, le marchent, pendant que d’autres, loin des mouvements de foule et des micros des grands médias, l’entreprennent chaque jour. Quand les deux se rencontreront ce sera peut-être le début de quelque chose.

Chaque jour, des milliers de personnes dans ce pays oeuvrent à construire l’horizon d’un autre demain. Ils n’ont ni porte-parole ni leader charismatique. Ils savent que le mythe de l’homme providentiel est derrière, et qu’il faut trouver autre chose. Nous sommes les enfants de l’individualisme : tout part d’un petit rêve à soi, pour soi. Et chacun dans son petit coin se met à creuser. Un jour son petit tunnel en croise un autre, et à deux ils arrivent dans une galerie. Alors le petit rêve mûrit et entre en relation avec d’autres. Et les individus reconstruisent du nous, du collectif, du vivre-ensemble, dans les galeries sous-terraines, sous l’arène politico-médiatique.

À mesure que s’amassent les ruines de notre système économique, de nos modèles de société, de

Francis Azevedo

l’équilibre de la planète, quelque chose fait encore bouger le balancier. Des contre-forces émergent. Mais elles sont si disparates encore, et si nouvelles, que leur puissance est diluée. De fines percées de lumière dans une tempête qui ne cesse de grandir. Pourtant chaque jour elles deviennent plus intenses. Elles dessinent le squelette d’un autre demain. Mais j’ai peur que ce monde-ci n’attende pas. La destruction est une vieille fille, elle a de l’expérience, elle travaille bien plus vite que la création.

À la fin de chaque journée, je ressens toujours la même courbature. Je fais le grand écart, entre enthousiasme et désespérance. J’ai l’espoir qui boite.

 

Sarah Roubato a publié

 

 

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"Des scènes au quotidien"

Quand les petites impressions révèlent les grandes questions… voici quelques scènes récoltées en parcourant une France qui ne se montre ni dans les journaux ni sur les guides touristiques, et qui nous racontent quelque chose sur l’humain auquel nous participons, et celui qu’il nous reste à inventer. 

Capture d’écran 2017-10-28 à 01.23.41

 

 

 

 

 

 

 

C’est un village quelque part entre montagnes, lacs et forêt. Les prés bordés des couleurs d’automne invitent encore à la sieste après le repas. Un seul besoin m’habite : la marche et le silence. Elle me propose de m’accompagner. Je préfère être seule, mais son regard franc et calme finit par me convaincre. Nous suivons un chemin qui passe à travers prés, enjambons des clôtures. Nous passons près d’un charme. J’aimerais m’y arrêter. Dommage. Je repère le chemin mais je l’ai vite oublié. Plus loin nous rejoignons un chemin doré. Les couleurs n’ont rien à envier au pastel de Mary Poppins. Elle me fait passer encore sous une clôture, s’arrête en plein milieu du pré, me tend le bras et dit « Tu me fais confiance ? »

IMG_1885Je prends son bras, ferme les yeux et me laisse guider. Je lis le paysage par les pieds. Une sensation que je n’ai connue qu’une fois, dans le Haut Atlas. Première arrivée au village où j’allais retourner treize fois. C’était une nuit sans lune. Après cinq heures de route et de pistes par la montagne, le camion arrive en pleine nuit dans un village. Les mules sont chargées et partent en avant. Je ne trouve pas ma lampe. Personne n’est habillé en blanc. Tant pis. Il faut marcher. Je n’ai plus que mes pieds pour comprendre où je suis. Les chemins qui descendent, les cailloux qui glissent, puis la terre boueuse, les bouts de bois qui nous font traverser la rivière, la remontée, petite glissade sur un bout de glace, et puis un interminable chemin. Suis-je en plein milieu d’un champ ou d’une forêt ? Est-ce qu’en tendant le bras je vais toucher le mur d’une maison ? Je n’en n’ai aucune idée.  Soudain mes pas craquent. Castagnent plutôt. Je me demande sur quoi je marche. C’est au matin que je découvrirai que ce sont des centaines de kilos de coquilles de noix que les femmes jettent devant leur maison après les avoir décortiquées.

Depuis quelques minutes, je me laisse envelopper par un bras qui me soutient et me guide. Je retrouve un lien au monde par le toucher. Ce sens tellement sous-développé dans notre société dominée par la vue. Je n’aime pas faire la bise. Un coup de joue ne m’a jamais fait entrer en contact avec quelqu’un. Mais serrer une main… Mes yeux clos perçoivent un changement de lumière. L’air est plus vif. Elle me dit qu’on va descendre quelques marches. J’entends que je ne marche plus sur l’herbe. Puis : « C’est quand tu veux. »

IMG_1871 copieJ’ouvre les yeux. Je suis à pic au bord d’une falaise, devant des montagnes bleutées par les dernières heures du jour. Il ne reste plus rien des prés, des clôtures, des vaches, du cocon végétal. À quelques mètres, c’est la roche découpée, la majesté des sommets rassurants et la profondeur de l’eau, tout ça à mes pieds.

Un couple vient vers nous. Le point de vue est connu des touristes. Ils sont arrivés par la route qui serpente entre les montagnes. On peut s’arrêter sur les accotements pour admirer la majesté des falaises qui plongent dans le lac. Tout est annoncé. On se prépare au grandiose.

Moi j’ai eu le privilège d’arriver par l’autre route. D’une campagne cocoonante, généreuse et calme. De la tranquillité des prés, des arbres fantaisistes. C’est ce coin de campagne qui m’a révélé la majesté des montagnes.

Dans notre société où il faut tracer un chemin droit, sûr, planifié, où le plus court chemin sera toujours salué, où les opinions se forgent sur des images qui affichent les résultats mais non les processus, il est parfois salutaire de se demander d’où vient le regard que nous posons sur les choses. De soulever nos pieds pour humer la terre qui reste accrochée à nos souliers. C’est peut-être dans le regard de ceux qui foulent des réalités contrastées que se logent les paysages les plus grandioses.
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Sarah Roubato a publié

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renart mort

Accroupie devant l’arbre, tête baissée, elle n’a pas bougé pendant une, peut-être deux minutes. Le temps d’une prière. Une prière qui n’avait rien de religieux, dans ce silence qu’ont les éléphants quand ils reconnaissent les ossements d’un des leurs.

Je revenais de la forêt. Sur le chemin à l’entrée du hameau, un renard est étendu, mort. Je vais la prévenir. Elle enfile ses chaussures sans les nouer et court vers le tas roux qui gît dans la boue. La morsure du chien est claire. C’est une femelle. Elle la soulève doucement. Son compagnon empoigne une pelle, et nous nous dirigeons vers l’entrée du bois pour l’enterrer. L’obscurité pousse déjà le jour à déguerpir. Tout se fait en silence. Une fois seulement, elle dit : « Je suis tellement désolée. ». Sa douleur n’a rien d’un emportement mystique devant une jolie peluche détruite. Elle sait que le chien a répondu à l’appel du sang. Mais à cette heure, elle sait aussi le poids de la disparition d’un individu appartenant à une espèce fragile.

dauphin

Je reste en retrait. Je sais que ce moment lui appartient. Qu’elle et cette renarde sont bâties dans la même montagne.  Je revois l’image de ces vacanciers sur une plage se ruant avec leur cent téléphones sur un bébé dauphin échoué trop près des cotes, qui finit par mourir de déshydratation. Je revois les touristes sur le pont d’un bateau du Bosphore, achetant des pains entiers juste pour le plaisir de voir quelque chose être rattrapé en l’air par un bec. Je revois les enfants de ma ville s’amuser à donner des coups de pied aux pigeons. Ceux qui frappent sur la vitre derrière laquelle l’orang-outan s’épouille. Ceux qui applaudissent l’orque qui lève la nageoire dans sa prison bleu ciel. Tous ceux-là ont sûrement adoré le film La Marche de l’Empereur.

marie dimanche
crédit photo : Marc-André Toupin

Je revois tout ça alors que la nuit ne me laisse entrevoir qu’une masse au-dessus d’un monticule de terre. Et d’un coup, dans la minute de sa prière silencieuse, cette fille penchée sur la mort d’un renard a tout racheté. Tant qu’il y aura sur terre des hommes pour pleurer la mort d’une bête mal tuée, nous aurons peut-être une chance. Pas la chance de sauver des espèces de leur disparition programmée, mais celle de dire qu’il y avait dans l’humain quelque chose qui le refusait. Et que nous avons simplement oublié de l’écouter.

Sarah Roubato a publié

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"Des scènes au quotidien"

Quand les petites impressions révèlent les grandes questions… voici quelques scènes récoltées en parcourant une France qui ne se montre ni dans les journaux ni sur les guides touristiques, et qui nous racontent quelque chose sur l’humain auquel nous participons, et celui qu’il nous reste à inventer. Capture d’écran 2017-06-04 à 11.54.49Je crois avoir passé bien plus de la moitié de ma vie d’adulte à vivre chez les autres. J’ai vécu dans des maisons somptueuses avec du marbre partout, dans des vieilles bâtisses de campagne, des petits appartements de banlieue, des studios d’étudiants. Des inconnus m’ont fait goûté un peu de leur chez soi. Mais qu’est-ce qui fait qu’un lieu de vie devient un chez soi ?

Pour beaucoup, un chez soi est l’accomplissement d’une œuvre. De murs bâtis, de meubles polis, d’objets choisis. Pour certains, chez soi c’est la terre qu’on cultive, qu’on laboure, qui nous nourrit. Pour d’autres encore, c’est un petit nid, un cocon qui accueille les années de doute, de recherche ou de partage. Pour la plupart, c’est un lieu de souvenirs et de projections. C’est là que s’installent les événements qui font de nous ce que nous sommes.

Mais il y en a pour qui un chez soi n’est ni une œuvre, ni un coin de terre, ni un lieu de souvenirs. Un endroit qui n’a même pas nécessairement l’apparence d’une maison. Qui est simplement un refuge. Un lieu où quelque chose de moi se dépose. Où on se sent en sécurité. Un endroit qui nous autorise à être complet. Comme un pianiste devant ses quatre-vingt huit touches.maison japon

Il y eut plusieurs fois par semaine pendant quelques années, le coin d’une table dans un drôle de quartier de Montréal. Un appartement toujours calme, où je venais déposer près d’un café brûlant mes doutes, mes coups de gueule, mes espoirs et mes déceptions. À vif. Il y eut un bol en bois de noyer retourné qui me tenait lieu de siège, devant le feu d’une pièce toute en terre couverte de suie, avec les yeux espiègles de celle qui fut ma forteresse dans un village du Haut Atlas. Et puis il y eut un coin de forêt en Ontario, dans une réserve naturelle, au bout d’un lac qui devient presque marécage, un tapis de mousse où je m’endormais à chaque fois que je suis revenue.

Depuis, je cherche cette forêt dans toutes les forêts que je parcours. Et je ne trouve pas. Je cherche dans toutes les tasses de café posées sur une table de quoi m’épancher. L’odeur du feu me rappelle celui de cette femme, sans parvenir à me réchauffer entièrement. Un coin de table, une cuisine qui ressemble à une grotte, une forêt. Des lieux qui m’habitent plus longtemps que je ne les ai habités. Comme il est des voix qui nous habitent et où on se sent chez soi, avant même de savoir à qui elles appartiennent. J’ai grandi avec des voix, narrateurs de contes ou de films, chanteurs, dont j’ai découvert bien plus tard qu’ils s’appelaient Jean Toppart, Jacques Brel, Quincy Jones.

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Devant son feu, au Maroc.

On demande toujours à quelqu’un où il habite. Mais résider n’est pas nécessairement habiter. Qu’est-ce qu’habiter une maison, habiter le temps, habiter sa vie ? Investir chaque recoin, être présent au lieu, au temps, au mouvement, aux rencontres. Nous vivons dans une société qui nous apprend à acquérir, à aménager, à résider, mais pas à habiter.

Quand on voyage l’hiver en campagne, on traverse des villages pleins de maisons désertes. Des résidences secondaires, occupées quelques semaines par an. Des maisons, des villages, des coins entiers qui gémissent de ne pas être habités. Pas question de les ouvrir à des inconnus qui pourraient les faire vivre. Propriété privée.

« Ils n’avaient pas de nom, mais leurs voix m’étaient aussi réelles et intimes que celles de mes grands-parents. En enfance, les mots ont un autre relief, une autre épaisseur. » (Lettre à une cassette, Lettres à ma générations, ed Michel Lafon)

 

Sarah Roubato a publié

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"Des scènes au quotidien"

Elle s’enroulait dans une serviette au moment où je passais. Ses longs cheveux blancs coulaient sur ses épaules maigres. L’envie d’aller lui parler s’est vite rangée derrière la bienséance, et j’ai baissé les yeux en accélérant le pas. Le sentier faisait le tour de sa maison à flanc de montagne. En arrivant de l’autre côté, sa chienne vient à ma rencontre. Elle aussi. Pieds nus. Elle me fait visiter sa maison. Elle est restée tout le temps nue dans sa serviette, sans aucune gêne, comme pour me rassurer sur le fait que je ne violais pas son intimité.

 

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La dernière fois que j’ai vu des cheveux blancs dénoués, c’était dans un hammam au Maroc que j’ai fréquenté chaque semaine pendant des années. Le lieu qui m’a fait découvrir pour la première fois le corps des vieilles femmes, savonnées, frottées et rincées par les jeunes filles. Des corps qui ont travaillé toute leur vie, qui ont enfanté, qui ont peut-être été violentés. Des corps qui ont attendu, qui ont porté, qui se sont courbés, qui ont dansé. Les corps gras qui se répandent et les corps maigres qui se replient. Les seins tombants et les seins saillants. Dans ce lieu embué et bruyant se montrait tout ce que nos sociétés nous apprennent à cacher : la vieillesse, l’usure, le trop plein, le trop maigre, les poils, les bourrelets, les taches, les cicatrices.

Lalla Fadma, rencontrée dans un village du Haut Atlas
Lalla Fadma, rencontrée dans un village du Haut Atlas

Où sont passés les corps de nos grands-mères ? Où est passé ce lien intergénérationnel qui passe des mains expertes des mères qui lavent leurs enfants, aux mains douces des jeunes filles qui shampooinent leurs grand-mères ? Ces corps qui rappellent que la beauté se loge ailleurs que dans l’esthétique.

Cette femme vit sans électricité dans une petite maison accessible par un chemin forestier. Elle cuisine sur un poêle, cultive un petit potager, elle n’a plus de dents et se rend au marché en descendant toute la vallée à pied, puis en faisant du stop. Sur les murs à l’étage où elle dort, des photos de ses voyages. Car pendant vingt-neuf ans, elle a fait le tour du monde sur un voilier. Cette femme vit en France, et n’a rien d’un cliché de carte postale. Parce qu’elle m’a accueillie à moitié nue, sans gêne, elle m’a redonné quelque chose que je croyais ne pouvoir trouver que de l’autre côté de la Méditerranée. La semaine prochaine, je la conduirai au marché.

 

À lire aussi : Comment mourront nos parents demain ?

 

Quand les petites impressions révèlent les grandes questions… voici quelques scènes récoltées en parcourant une France qui ne se montre ni dans les journaux ni sur les guides touristiques, et qui nous racontent quelque chose sur l’humain auquel nous participons, et celui qu’il nous reste à inventer. 

 

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Quand les petites impressions révèlent les grandes questions… voici quelques scènes récoltées en parcourant une France qui ne se montre ni dans les journaux ni sur les guides touristiques, et qui nous racontent quelque chose sur l’humain auquel nous participons, et celui qu’il nous reste à inventer. 

Capture d’écran 2017-06-04 à 11.54.49IMG_1102Il y a des rencontres qui ont l’air de retrouvailles. Parfois elles se déplient, parfois, elles ne durent que le temps d’un trajet ou de la dernière heure avant de reprendre la route. Des inconnus s’installent dans ma mémoire comme les ports s’attachent à celle des marins.
C’était ma première tournée. Une passeuse m’accueille dans une petite ville au milieu d’un paysage provençal. Nous avons discuté jusque tard dans la nuit. Le lendemain, elle me propose de déjeuner avec ses amies. Je ne suis pas très enthousiaste, j’ai besoin de reprendre mon souffle de la compagnie des gens. Alors elle me dit : « J’aimerais te montrer un endroit, si tu as le temps avant de partir. » Je ramasse mes affaires et nous nous rendons à quelques minutes de la ville, dans un champ d’oliviers. Les arbres sont alignés et rasés de près. Mais entre deux allées, un olivier a été laissé à l’état sauvage. Ses branches ont dessiné une architecture de cathédrale. Nous devons nous baisser pour atteindre le tronc. Nous grimpons et restons quelques minutes en silence sur l’arbre. En repartant elle me dit : « Tu sais, je n’ai jamais amené personne ici. »
La dernière fois que j’avais entendu cette phrase, c’était avec Hella, la première de la série L’Extraordinaire au quotidien. Celle qui m’a donné envie de faire des portraits sonores. J’avais passé une semaine chez une inconnue que j’avais rencontrée par téléphone. On finit par improviser une performance dans l’ancien café du village. Le soir en rentrant elle me dit : « Il faut que tu rencontres Hella ». Je dis d’accord. Je n’ai aucune idée de qui est Hella ni ce qu’elle fait ni où elle vit. Le lendemain, elle m’accompagne à Carcassonne. Une femme tout en longueur mais visiblement très forte, cheveux blancs remontés, la peau du visage marquée de ceux qui passent leur vie dehors m’embarque dans sa voiture, direction la montagne noire. Tout s’est fait en moins de cinq minutes.
Le trajet dura une heure. Je n’ai aucun souvenir de ce dont nous avons parlé. Je sais juste que cette rencontre était une retrouvaille. Hella arrête la voiture dans une réserve d’oiseaux, sort, s’approche d’un pré, met ses mains en porte-voix et crie. Un troupeau de chevaux vient galoper à sa rencontre. Hella m’avait emmené voir ses chevaux. En retournant à la voiture, elle me dit : « Vous savez je n’amène personne ici, c’est mon univers. » Hella ne tutoie que les chevaux.
Rien n’est plus fragile qu’une rencontre. J’ai connu plus de rencontres avortées que de rencontres actualisées. Alors je les déplie avec la seule chose que j’aie, les mots. Mais l’olivier et les chevaux étaient bien réels. Sous cet arbre, au milieu des chevaux, c’était mon histoire qu’une autre racontait, dans sa langue. Et que je comprenais.
Dans notre monde qui oublie le temps à force de lui courir après, qui refuse le vide, les rencontres ressemblent à une aumône que l’autre nous fait entre deux urgences. Au moment où une complicité s’installe, un coup d’œil au téléphone, un Je dois y aller fait disparaître ce qui était en potentiel.
À moi qui n’ait pas de territoire, rien qui s’ancre, pas de racines dans un ciel ni dans un accent, ces deux femmes m’ont offert pour quelques minutes, un ancrage. Le privilège d’accéder à un endroit où elles sont en paix. Maintenant je peux revenir quand je veux à l’olivier ou aux chevaux. Il me suffit de cueillir le silence qu’elle m’ont offert.

Pour écouter des extraits du portrait de Hella et l’acheter à prix libre à partir de 50 centimes d’euros, cliquez ici

 

Sarah Roubato a publié

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Lettres sans réponse

Chers lecteurs, chers auditeurs, chers passeurs,
Depuis octobre, les Lettres à ma génération sillonnent la France… et quelle France ! Bien loin de celle dont les grands médias nous dressent le portrait. Partout, des faiseurs d’un autre demain, des gens qui s’interrogent et se remettent en question, essayent et ratent, réessayent, labourent l’inconnu, recalibrent leur temps, remettent à l’heure leurs dépendances, recentrent leurs priorités. Des lecteurs devenus passeurs qui m’ont accueillis dans des cafés, des bibliothèques, des granges, des fermes, chez eux en centre-ville ou dans un hameau de montagne.

mafalda styloArtistes, créateurs, diseurs du monde, nous devons réinventer nos métiers et nous réapproprier de nouveaux espaces, et de trouver de nouveaux modèles économiques pour vivre. Dans ce nouveau système, c’est vous, lecteurs et auditeurs, qui devenez les agents, les relais, les distributeurs, de nos oeuvres.

À l’heure où nous avons de plus en plus besoin de nous réapproprier la parole citoyenne et notre vivre-ensemble, je vous propose de participer à une expérience inédite.

Organisons une grande tournée à l’automne 2017 !

Invitez vos amis, collègues, famille, voisins, dans votre salon, atelier, grange, fournil, et organisons ensemble pour l’automne 2017 une grande tournée de rencontres/performances à domicile dans toute la France, autour des Lettres à ma génération (cliquez pour en savoir plus) et des portraits sonores L’extraordinaire au quotidien. (cliquez pour en savoir plus). Une rencontre faite d’écoute et de parole, un acte politique au sens premier, pour adultes et ados, grands parleurs et grands écouteurs, esprits pleins de certitudes et âmes pleines de questionnements, autour de ces personnes chez nous, autour de nous, qui mènent leur vie en dehors des chemins tous tracés.

Que vous soyez dans une grande ville ou dans un hameau de montagne, n’hésitez pas ! Je me déplace aussi en Belgique Luxembourg et Suisse. Ces soirées peuvent prendre la forme d’une auberge espagnole où chacun amène quelque chose à manger, ou bien d’un partenariat avec des producteurs locaux qui viendraient faire partager leurs productions, tout est possible !
D’autres lieux sont bien entendu envisageables.
CONTRIBUTION DEMANDÉE : pot de confiture, miel du pays, corbeille de fruits de saison ou toute autre petite succulence de votre cru, ou 5 euros par personne.
NOMBRE DE PERSONNES : minimum 10, maximum ce que votre salon peut accueillir !
BESOINS LOGISTIQUES : un système de son pour diffuser les portraits et les bandes sonores

Comment devenir passeur ?
 
1. Vous inscrivez dès maintenant votre salon sur cette CARTE EN CLIQUANT ICI: tapez une adresse (vous pouvez indiquer une adresse approximative) et cliquez sur la goutte – ajouter un repère.
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2. Contactez-moi via le formulaire de ce site en me précisant le lieu, période possible, mail et numéro de téléphone.
 
3. Je trace des itinéraires possibles pour vous relier les uns aux autres et je vous proposerai des dates.
 
Au plaisir de vous rencontrer !
signature Sarah NB
Lettres sans réponse

Capture d’écran 2017-06-04 à 11.54.49Mon amie, ma sœur, ma mère,

Voilà quelques temps que je te parcours et que je t’observe. Avec un œil qui te découvre, et un qui te retrouve. L’œil de l’étranger et l’œil de l’enfant du pays. Car j’ai eu la chance de te quitter un jour. Et de te revenir. Mon étrangère, mon enfance.

Je n’ai pas voulu te visiter mais t’habiter. J’ai vécu avec des paysans, des ouvriers, des artistes, des professeurs, des cadres, des commerçants. Dans un appartement huppé d’un centre ville et dans une ancienne bergerie d’un hameau de montagne, au onzième étage d’une tour de banlieue d’une Zone Urbaine Sensible et dans un petit pavillon.

Derrière les différences sociales et économiques, les codes et les registres de langage, j’ai entendu les mêmes envies, les mêmes peurs, les mêmes aspirations, les mêmes doutes face à un monde où le savoir ne mène pas à la sagesse, où plus on gagne du temps moins on en a à perdre, où l’échange d’informations ne renforce pas les liens entre les gens, où l’accessibilité de tout n’empêche pas l’uniformisation de la pensée, où la libéralisation tue la liberté. De quoi effacer d’un revers de pied les lignes tracées sur le sable de nos représentations qui séparent les jeunes des vieux, les ruraux des citadins, les ouvriers des patrons, les chômeurs des travailleurs, les artisans des intellectuels.Capture d’écran 2017-04-15 à 14.38.40

Partout où je vais, c’est une autre ligne que j’ai vu se dessiner. Une ligne qui passe entre voisins, entre collègues, entre frère et sœur [1]. Entre ceux qui reproduisent ce qu’on leur a appris et ceux qui remettent en question, qui tentent de retrouver un équilibre entre liberté individuelle et le vivre-ensemble, qui recalibrent leurs priorités, qui changent de perspective, qui essaient, qui se trompent, qui recommencent. Entre ceux qui laissent faire et ceux qui prennent le risque de mal faire. Entre ceux qui attendent que le changement vienne d’en haut et ceux qui l’appliquent dans chaque geste de leur quotidien. Entre ceux qui ont renoncé à leur puissance et ceux qui la reconquièrent. Entre ceux qui font faute de mieux et ceux qui œuvrent pour faire mieux. Entre ceux qui se contentent du monde tel qu’il est et ceux qui poursuivent le monde tel qu’il devrait être.

Ma chère, ma très chère France, mon refuge, ma référence, mon juge,

Tant de regards sont posés sur toi ces jours-ci. Des regards otages du spectacle médiatique.

Les lions sont lâchés. Ils se roulent dans la poussière de l’arène en donnant des coups de dents dans l’air. Ils se griffent à coups de formules soigneusement préparées par les communiquants, de chiffres taillés sur mesure, de dénonciations sorties du coffre, de petites phrases chargées à bloc et de grands mots vidés de leur substance.

Le spectacle a lieu tous les cinq ans. Autour de la piste, les enfants de Monsieur Loyal présentent les lions, commentent la longueur de leur crinière, la couleur de leurs poils, leur poids, l’écartement de leurs yeux. À chaque spectacle la première rangée de gradins recule. Il y a bien longtemps que les lions ne voient plus les spectateurs qu’ils tentent de séduire. Ils leur disent qu’ils les comprennent, qu’ils les connaissent, qu’ils les représentent.

Les spectateurs ennuyés écoutent quand même. Ils n’ont rien d’autre à faire. Faut dire qu’ils n’y voient plus très bien. Heureusement les petits Loyal sont là pour les guider jusqu’à leurs sièges. Ils leur décrivent ce qui se passe dans l’arène, leur disent quand hocher la tête et quand la secouer. Leur pouvoir de décision a l’étendue d’un passage clouté.

Les lions ouvrent le spectacle avec des rugissements de haut calibre : démocratie, république, liberté. Puis ils attaquent avec les formules qui ont fait leur gloire : injecter de l’argent, suppression de postes, réduction de la dette. Ils distillent par de petits grognements les mots chômage et emploi, feuille de paye et exonération fiscale, sécurité, assistanat, libéral, capital, social. Il y a bien longtemps que les mots rêve, imagination, envie, possibilités, vivre ensemble, entraide, découverte, apprendre, bien-être, bonheur, espérance ont déserté l’arène.

cature d'écran 2017 2Pourtant, sous le vacarme du spectacle, un autre bruit se fait entendre. Un bruit de grattage, de reniflage, de pioches et de coups. C’est le bruit des taupes qui ont déserté les gradins. Chaque année elles sont plus nombreuses.

Juste sous l’arène, des taupes travaillent. Jour et nuit, jour de spectacle et jours de relâche. Elles creusent, abattent des cloisons entre des mondes qui s’ignoraient, relient des galeries, inventent de nouveaux itinéraires de vie. Souvent elles arrivent à des impasses, impossible de creuser plus loin. Alors elles font demi tour, et cherchent un autre accès.

Elles préparent le monde de demain. Elles ne savent pas si ce sera suffisant. Tant pis. Elles creusent. Sous ceux qui rugissent, elles agissent. Sous ceux qui grognent, elles grattent. Sous les coups de griffes, elles reniflent. Pour pouvoir se dire à la fin du spectacle que quelque chose a changé pendant qu’elles sont passées.

Elles ne savent pas qu’elles sont aussi nombreuses. Chacune dans son tunnel suit un instinct, une idée, une intuition, une folie. Elles ont troqué la vision du monde qu’on leur a apprise contre celle d’un monde qui n’existe pas encore. Elles flairent les potentiels. Au fond du tunnel, elles voient d’autres horizons.

Chacune dans son couloir se croit seule. Elles passent souvent à quelques centimètres l’une de l’autre sans se rencontrer. Parfois, il suffit d’un coup de griffe bien placé, et un mur s’ouvre sur une vaste galerie où elles se rencontrent. Alors elles créent des associations, des collectifs, des mouvements, des villages. Creusent des écoles alternatives, des monnaies locales, font du bio, organisent des circuits courts, se libèrent de l’argent par le troc, encouragent un tourisme respectueux des espaces qu’il traverse, inventent d’autres modèles d’entreprise, créent des associations pour ceux que leur âge, leur handicap ou leur parcours de vie, isolent de la société.Capture d’écran 2017-04-15 à 14.53.59

Elles préparent un monde où nos activités – manger, se chauffer, se déplacer, se maquiller – respectent le vivant, où les générations travaillent, s’amusent et apprennent ensemble, où les nouvelles technologies n’effacent pas la présence aux autres.

Elles arrivent de tous les coins de la plaine. Des usines, des salles de classe, des champs, des bureaux, des estrades. De la grande ville, des banlieues, des campagnes. Là haut, on leur avait appris qu’elles appartenaient à différentes espèces. Qu’elles devaient évoluer de chaque côté d’une ligne de fracture qui sépare les centre-villoises et les banlieusardes, les rurales et les citadines, les ouvrières et les cadres, les chômeuses et les travailleuses, les littéraires et les scientifiques, les jeunes et les vieilles, celles qui sont nées ici et celles qui sont nées ailleurs.

Sous terre, elles se sont rencontrées. Et elles ont appris que la véritable ligne de fracture était ailleurs. Entre celles qui mesurent le bonheur par l’accumulation de biens et de loisirs, et celles qui le mesurent par le temps passé à prendre soin du vivant. Entre celles qui travaillent pour consommer, consomment pour se consoler de travailler, et celles qui travaillent pour réaliser un rêve qui s’occupe de la beauté du monde. Entre celles qui courent après le temps et celles qui l’habitent.

Autour de l’arène, personne ne soupçonne qu’un monde est en train de se construire sous terre. Les Monsieur Loyal crient le plus fort possible pour recouvrir le bruit des taupes.

Ma belle France, ma merveille, mon insupportable,Capture d’écran 2017-04-15 à 14.49.58

Il est temps pour toi de changer le miroir dans lequel tu te regardes.

Partout entre tes flancs, des gens de tous les âges, de toutes les origines, de toutes les convictions et de tous les savoir-faires te modèlent une autre silhouette. Ceux-là ne font pas les unes et ne font pas le buzz. Ils sont de la race des pionniers. Ceux qu’on oublie en marchant sur les sentiers qu’ils ont tracés.

Beaucoup ne connaissent de toi que ce qui se joue dans l’arène médiatique. Ils s’en servent pour se faire des opinions, pour voter, pour diriger leurs enfants vers des chemins de vie périmés. Le jeu est faussé d’avance. Les spectateurs applaudissent, huent, lèvent le poing, brandissent des pancartes, parce que celui-ci est jeune, celui-là est drôle, cet autre a les oreilles décollées.

Ma reine, mon enfant, mon inconnue,capture d'écran 2017 1

Je te souhaite de l’audace, et de l’humilité. L’audace d’entreprendre toi-même le changement auquel tu aspires. Par le petit et par le grandiose. Par les projets démentiels et par les gestes infimes. Pour que chacun retrouve la puissance de rêver, de désirer, de créer.

Je te souhaite l’humilité d’apprendre d’autres sociétés. De ne pas craindre de te perdre en allant voir ailleurs. Je sais que tu fais encore briller les yeux de bien des gens dans le monde entier. Je me demande parfois si la lumière de ton phare n’est pas comme celle des étoiles – d’un autre temps. Et si la lumière de demain ne viendra pas du monde des taupes.

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[1] J’ai vu deux voisines dans un hameau de montagne, l’une aspergeant ses cultures de pesticides, se nourrissant chez Carrefour et l’autre faisant son jardin en permaculture et s’inscrivant dans les circuits courts. Deux femmes dans la même montagne, pour deux modèles de vie radicalement opposés. J’ai vu des jeunes passer leurs journées devant un ordinateur pour développer leur start-up pour éditer, créer et vendre, sur un modèle d’entraide et de solidarité. J’en ai vu d’autres passer aussi leurs journées devant leur écran, à consommer de l’image qui remplit mais ne comble rien. Dans un bus j’ai vu une fille voilée rentrant dans sa banlieue, et une autre en petite jupe qui allait descendre au centre ville. Elles avaient toutes les deux le même sac à main de marque, et le même téléphone à la main, toutes les deux maquillées comme des poupées. Deux élèves modèles de la consommation et du règne de l’apparence.

J’ai vécu avec ceux qui n’ont rien et qui se sentent riches de manger les légumes du coin, de pouvoir arpenter la montagne, d’avoir le temps d’apprendre et de faire, j’en ai vu qui ont les dernières baskets, le téléphone, les écrans plats, et qui ont les traits de quelqu’un qui a toujours faim. J’ai vu des gamins de neuf ans n’avoir comme seule question à poser à un danseur après le spectacle « Combien tu gagnes ? ». J’ai vu des retraités participer à un loto pour aider une association caritative, et se plaindre que les lots ne soient pas assez beaux. J’en ai vu d’autres ne pas compter le temps qu’ils passent à accueillir, à créer des rencontres, à partager.

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Politique

Des foules amassées place de la République à Paris, place du Capitole à Toulouse, à Bruxelles ou encore à Montréal. Des slogans et des pancartes, des poings levés et des cars de CRS, des gens assis en cercle devant utilisant un mégaphone pour se faire entendre et des gestes pour intervenir dans les débats. Voilà les images qui viennent spontanément quand on évoque Nuit Debout.

nuitdebout1Ici, à 700 mètres d’altitude, pas de mégaphone. Une ou deux pancartes sur la route pour annoncer l’événement, trois tables avec des noms de commission, et puis la grande table, celle où chacun pose un plat qu’il vient de préparer. Jean-Louis Hélène et Marcel s’assurent que la Déclaration des Droits de L’homme accrochée à un fil ne s’envolera pas, préparent les verres et récupèrent les chaises de l’ancienne école. Jean-Louis et Hélène habitent dans la région depuis vint ans. Avant ça, ils naviguaient. Mar
cel, lui, est là depuis un mois. Ils ne sont pas de la même génération, mais c’est ensemble qu’ils ont pris cette initiative, comme si c’était l’occasion de prouver qu’il y a bien un avenir commun à tous les habitants de la Montagne Noire, et que Nuit Debout était peut-être l’occasion d’en parler.

Dans les campagnes reculées, le mouvement Nuit Debout s’étend. Sur la carte du mouvement en métropole, ce sont vingt-trois communes de moins de deux cents habitants qui se sont inscrites. Dans ces petits coins de pays, des gens de villages alentours se rencontrent, mais surtout se retrouvent. Parce qu’ils partagent un devenir local, ils font rapidement le lien entre les principes d’une démocratie participative, et les actions locales. Hierse tenait la 10ème Nuit Debout de la Montagne Noire, précédée la veille d’une projection du film Merci Patron. 

Nuit Debout Brissac
Nuit Debout Brissac

« La réappropriation de l’espace citoyen »

Alors qu’ils entendaient parler de Nuit Debout, Hélène et Jean-Louis se rendent à Carcassonne pour voir si quelque chose frémit. Rien. Alors l’idée est lancée, simplement : « Et bien on va le faire chez nous ! », dit Jean-Louis. Le 16 avril, ils organisent la première Nuit Debout de l’Aude, chez eux à Castans, village d’une centaine habitants. Quatre-vingt personnes sont présentes. Depuis, une fois par semaine, ils vont de village en village pour étendre le mouvement et « créer du lien social » comme disent les sociologues. Pradelles-Cabardès, Lespinassière, Cabrespine, Castans, Lacombe, des noms connus d’une poignée de personnes, qui deviennent les lieux d’une action pionnière. Fort de cette expérience, Marcel descend dans la vallée pour encourager les Carcassonnais à s’y mettre. C’est chose faite depuis le 22 avril.

Alors que Nuit Debout est perçu comme étant un mouvement de jeunes citadins, dans l’Aude où 25% de la population est retraitée, le mouvement est principalement initié par des quinca et sexagénaires, déjà actifs sur le terrain de l’entraide et du vivre autrement, dans le domaine de la santé, de l’éducation ou encore de la réinsertion sociale. Alors que le mouvement Nuit Debout n’était encore qu’un folklore parisien, un journal a été lancé par les habitants de la Montagne Noire, la Petite tribune citoyenne. Des feuilles A3 pliées en deux, dans lesquelles les habitants d’une dizaine de villages écrivent – poèmes, manifestes, témoignages. Un journal local à prix libre pour « connaître l’habitant de la vallée voisine, ses considérations locales ou mondiales. » Le terreau était fertile pour que Nuit Debout prenne. Les grands absents de cette Nuit Debout sont pourtant les agriculteurs, avec qui le dialogue sur les pesticides ou le changement d’alimentation semble difficile.

Dans ces villages isolés, le mouvement Nuit Debout recrée du lien social. « On dit que les villes sont un terreau de l’individualnuitdebout3isme, mais on n’a pas idée de l’isolement des gens en campagne. À 18 heures chacun est chez soi devant la télé, et le dimanche chacun dans son carré de jardin. » constate Jean-François Sauvaget, ancien professeur de sport forgé à la politique locale.

 

Pour Marcel, trentenaire fraîchement arrivé dans le pays, « Les Nuit Debout, c’est d’abord la réappropriation de l’exercice citoyen. On a tout à réapprendre : comment débattre, comment prendre des décisions en commun. On expérimente la sociocratie, le tirage au sort, le vote à la majorité. C’est un exercice lent et difficile, qui contraste avec l’urgence de l’action par rapport à la loi El Khomri et aux autres enjeux sociétaux. »

« Nous avons l’impression de ne plus appartenir au pays »

Pour Hélène, « Ce que les Nuits Debout peuvent apporter au monde rural, c’est qu’on réinvestisse l’espace national. Au niveau local on fait des choses, mais nous avons l’impression de ne plus appartenir au pays. »

L’assemblée a donc écrit une lettre au député de l’Aude, hostile à la loi El Khomri, mais qui s’était abstenu lors du vote de la motion de censure. Lors de la dernière Nuit Debout organisée à Cabrespine, ce sont des touristes de Marseille et de Montpellier qui se sont joints aux débats. « On travaille à tous les niveaux : inter-villages, entre la montagne et la vallée, et on essaye de réablir un dialogue avec nos élus. S’ils ne veulent pas, on ne les attendra pas pour nous organiser », confie un fidèle de la montagne noire.

Lors de l’assemblée générale, on discute d’enjeux nationaux et globaux, et d’abord de l’économique et du politique. Ici on n’a pas adopté le langage des signes de Paris, car on n’est pas en grand nombre. Un participant prend la parole : « Depuis quarante ans les idées foisonnent pour vivre dans un monde plus respectueux du vivant, ce qui bloque c’est toujours la même chose : l’économie et le politique. » On aborde le revenu universel et la Constitution. Comment poser les bases d’une société du temps et des savoirs plutôt que d’une société de travail ? On échange les articles qu’on a lus sur internet.

Ces questions, certains les abordent pour la première fois, les autres les travaillent depuis des années. C’est ce qui fait la chimie selon Marcel : « Ça permet à ceux qui étaient déjà impliqués et informés de se retrouver tous ensemble pour échanger sur leurs initiatives et leurs manières d’aborder les problèmes, et pour les autres, de creuser de nouvelles questions de société qu’ils ne se posaient pas avant. »

Faut-il converger vers les villes les plus proches pour soutenir les manifestations de grande ampleur, ou créer son petit mouvement ici ? On discute de l’identité locale, de l’appartenance à la région, et de l’impact médiatique. Comment concilier la construction à long terme d’un changement de société, et les manifestations visibles ponctuelles pour se faire entendre ?

Les enjeux locauxNDcamp

L’Aude doit faire face à une forte pollution de ses nappes phréatiques par les produits phytosanitaires de la viticulture et par la présence de mines[1]. Les alentours de la Montagne Noire en particulier ont connu en février dernier une alerte à l’atrazine, un insecticide interdit en France, second plus dangereux après le Roundup[2]. Pourtant seulement deux communes du département ont signé la Charte Zéro Phyto[3], interdisant l’utilisation de produits phytosanitaires sur les terrains communaux. Lors de l’atelier Action locale de la cinquième Nuit Debout, on propose d’informer davantage de communes et de particuliers sur cette charte. D’autres idées foisonnent : mettre en relation les petits producteurs locaux avec les cantines d’école, planter des fleurs endémiques pour fleurir les villages plutôt que les jardinières achetées en supermarchés, suivre des ateliers sur l’auto-médication. À la table juste derrière, Guillaume organise un atelier pour remplacer le système d’exploitation Windows par Linux. Chaque semaine, la liste de ceux qui sont intéressés à passer le cap s’allonge. « Ce qui bloque les gens, ce n’est pas de ne pas vouloir, c’est de ne pas savoir. Les gens ne se posent pas la question si autre chose que Windows est possible. C’est livré avec l’ordinateur, ils ne se posent pas de question. Alors moi je viens avec cette seule idée, je la martèle, j’en parle d’une Nuit Debout à l’autre. Les gens sont intrigués, posent des questions, après ils font leur choix, et la plupart du temps, ils veulent bien essayer. »

Dans le cercle, Jo n’a pas encore pris la parole. Il écoute attentivement, sourit. Il semble hésiter. Cela fait plusieurs Nuit Debout qu’il vient, et écoute. Ce soir-là, à Lespinassère, il prend la parole. « J’ai vécu mai 68, à ce moment-là on pensait pouvoir faire quelque chose. Ça fait quarante ans qu’on essaye, maintenant les gens se réveillent, mais il y a tout à rattraper. Moi je vois qu’il y a deux sociétés, des gens éveillés et conscients qui cherchent un avenir plus respectueux de la planète et de l’humain, et puis les autres, qui sont complètement abrutis par ce qu’on leur a appris depuis toujours, et qui restent dans leur individualisme. »

Jo est infirmier à la retraite. Aujourd’hui il donne des soins gratuitement. Il souhaite organiser un partage de pharmacies privées, pour éviter le gaspillage et l’achat inutile. Il a créé l’association À tous vents qui organise chaque année une gratiféria[4] dans le petit village isolé de Pradelle-Cafardès. « Finalement notre village était idéal pour que ce genre de projet existe, car il n’y avait plus rien : plus d’école, aucun commerce, aucun café. Les élus ont renoncé à faire des prélèvements de taxes tellement on est démunis. Mais c’est justement pour ça que dès que quelqu’un gratte une allumette, tout le monde se précipite pour venir se réchauffer. »

La gratiféria est une journée au cours de laquelle les habitants sont encouragés à venir déposer des objets dont ils n’ont plus d’usage ou bien qu’ils ont fabriqué eux-mêmes. Le reste de l’année, la quinzaine de bénévoles actifs de l’association organisent des ciné-débats, des vergers collectifs, de la permaculture, des repas partagés, des échanges de graines, des cours de yoga, des achats en commun de matières premières, du troc mensuel. « On s’est même mis à apprendre l’anglais, car il y a pas mal d’Anglais qui vivent ici. Alors plutôt que chacun vive dans son coin, on s’est dit qu’on allait organiser des cours de langues dans les deux sens. Notre association n’est pas un exemple à suivre, car chacun développe des actions en fonction des possibles et des limites de son coin de pays. Mais les Nuit Debout peuvent offrir un cadre de rencontre pour encourager les gens à s’y mettre. C’est vraiment ça qui nous manque, partager nos expériences. Dire qu’on est à l’heure de la communication ! »

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La Montagne noire en est à sa sixième Nuit Debout. Aujourd’hui, les trentenaires et les quadragénéaires viennent aux réunions. Marcel est enthousiaste : « On est en train de mettre en place des moyens pour installer des panneaux photovoltaiques et pouvoir produire nous-mêmes notre électricité » C’est peut-être là, dans ces lieux de fortune prêtés par la mairie, quelques chaises mises en rond, qu’est en train de s’opérer la véritable prise de pouvoir par les citoyens. Loin des slogans et des assemblées qui votent la séparation entre le Medef et l’État.

Les commissions ont fait leur compte-rendus. Tout le monde se retrouve maintenant autour de la table. Sur la route, une voiture passe, et ralentit. Un habitant du village demande ce qu’il se passe. Hélène va lui parler, revient et me dit : « C’est rien, il s’est juste dit que s’il y avait du monde sur la place du village, c’est qu’il devait y avoir quelque chose d’important. Je lui ai dit qu’il n’avait peut-être pas tort.»

 

 

[1] Mine de Salsigne, première mine d’arsenic au monde et première mine d’or de France http://www.bastamag.net/A-Salsigne-un-siecle-d-extraction

[2] http://www.ladepeche.fr/article/2016/02/05/2270391-alerte-a-l-atrazine-dans-l-aude.html

[3] http://www.aude.fr/496-eau-ressource-a-preserver.htm#par3018

[4] http://www.ladepeche.fr/article/2015/05/25/2111169-l-association-a-tous-vents-fait-naitre-la-premiere-gratiferia.html

Sarah Roubato a publié

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Politique

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Chanson pour la Nuit Debout, « Un homme qui vient », à écouter en cliquant sur la photo 

 

 

 

Jeudi 38 mars 2016

Dans ce pays, le rêve est difficile. Je ne parle pas du rêve qui se chante derrière un slogan et s’éteint une fois rentré chez soi, une fois l’euphorie passée, ni de la vague envie qui dort dans un lieu qu’on appelle un jour, quand j’aurai le temps. Je parle d’un rêve qui s’implante dans le réel. Un rêve qui connaîtra des jours maigres, qui trébuchera, qui se reformulera. Un changement qui ne se déclare pas, mais qui s’essaye, les mains dans le cambouis du quotidien. C’est un rêve moins scintillant que celui des cris de guerre et des appels à la révolution. Il ne produit qu’une rumeur qui gonfle, et vient s’échouer sur nos paillassons, à l’entrée de nos vies. Elle s’étouffera peut-être, à force de se faire marcher dessus par tous ceux qui ont plus urgent à faire.

C’est un pays où les gens passent plus de temps à fustiger ce qui ne va pas qu’à proposer des alternatives, où l’on dit plus facilement “Le probème c’est…” plutôt que “La solution serait…”. Et pourtant… c’est de ce pays qu’est en train de gronder une rumeur, celle d’un rêve qui se réveille, et qui passe sa Nuit Debout.

Il est facile de dire ce que nous voulons – une vraie démocratie, l’égalité des chances, le respect de la terre – et encore plus facile de dire ce que nous ne voulons pas. Bien plus difficile de dire comment nous voulons y arriver. Car voilà qu’il faut discuter, négocier, évaluer, faire avec le réel.

citation1

Pourtant, partout dans le monde, et ici aussi, des semeurs cultivent le changement. Manger autrement, se chauffer autrement, éduquer autrement, vivre ensemble autrement, s’informer autrement. Ils voient leurs aînés, leurs voisins de rue, de métro ou de bureau, n’être que les rouages d’un système auquel ils ne croient plus. Les miroirs sont brisés : les citoyens ne se reconnaissent plus dans leurs élus, dans leurs médias, dans leurs écoles. Et pourtant… pourtant ils votent encore sans conviction, ils écoutent encore la messe de 20 heures et disent à leurs enfants de bien faire leurs devoirs. Il sera toujours plus facile de changer une loi que de changer une habitude, une indifférence ou une peur. Chaque jour, les semeurs luttent contre ces ennemis, bien plus redoutables que ceux dont on veut bien parler.

La génération du Grand Écart

Et moi dans tout ça ? Moi la jeunesse, moi l’avenir, moi Demain ? On m’a collé sur le front bien des étiquettes, mais elles sont tombées les unes après les autres. Ça doit être le réchauffement climatique qui le fait transpirer.

On me parle d’une génération Y, à laquelle j’appartiendrais de par mon année de naissance et mon utilisation supposée des nouvelles technologies. Ou d’une catégorie sociale – jeune, sans emploi, précaire – basée sur mon statut économique. On me parle aussi d’une communauté culturelle, basée sur le pays d’origine de mes parents, et on m’appellera Français d’origine… Pourtant, c’est loin de ces catégories que se retrouvent les gens qui font partie de ma génération, celle qui ne se définit ni par l’âge, ni par la profession ni par le statut socio-économique, ni par l’origine ethno-culturelle. Ils ont 9 ans, 25 ans, 75 ans, vivent au coeur de Paris ou dans une bergerie au pied d’une montagne. Ils sont ouvriers, paysans, professeurs, artistes, chercheurs, médecins, croyants ou athées; leurs origines culturelles chatouillent tous les points cardinaux. Qu’est-ce qui nous lie ? Qu’est-ce qui forme notre nous ?

C’est une posture partagée. Le geste que nous imprimons dans le monde, celui par lequel un sculpteur pourrait nous saisir. La génération rêveuse et combattante de 68 était celle du poing levé et des yeux fermés. La nôtre sera celle qui voit ses pieds s’écarter à mesure que grandit une faille qui va bientôt séparer deux mondes. Celui du capitalisme consumériste en train d’agoniser, et l’autre, celui qui ne connaît pas encore son nom. Un monde où nos activités – manger, se maquiller, se divertir, se déplacer – respectent le vivant, où chacun réapprend à travailler avec son corps, s’inscrit dans le local et l’économie circulaire, habite le temps au lieu de lui courir après. Un monde où les nouvelles technologies n’effacent pas la présence aux autres, et où la politique s’exerce au quotidien par les citoyens.

C’est un monde qui jaillit du minuscule et du grandiose ; du geste dérisoire d’un inconnu qui se met à nettoyer la berge d’une rivière aux Pays-Bas, et du projet démentiel d’un ingénieur de dix-neuf ans pour nettoyer les océans avec un immense filtre.

citation2 Chacun choisit son geste pour répondre à la crise : beaucoup attendent que ça passe, et ferment les yeux en espérant ne pas se retrouver sur la touche. D’autres, inquiets de voir s’amenuiser les aides et les indemnisations, s’acharnent à colmater les brèches d’un monde en train de se fissurer. Ils descendent dans la rue pour préserver le peu que le système leur laisse pour survivre. Certains réclament un vrai changement, pendant que d’autres, loin des mouvements de foule, l’entreprennent chaque jour. Quand les deux se rencontreront, ce sera peut-être le début de quelque chose.

À la fin de chaque journée, je ressens toujours la même courbature. C’est le muscle de l’humeur qui tire. Je fais le grand écart, entre enthousiasme et désespérance. J’ai l’espoir qui boite. On avance comme on peut.

J’avance en boitant de l’espérance

Chaque semaine, j’entends parler d’un nouveau média – une revue papier à cheval entre le magazine et le livre, un journal numérique sans publicité, une télé qui aborde les sujets dont on ne parle pas. Des gens qui cherchent une autre manière de comprendre le monde, qui pensent transversal et qui prennent le temps de déplier les faits. Et chaque soir pourtant, je vois la même lumière bleutée faire clignoter les fenêtres à l’heure de la messe de 20 heures. Dans une heure, ce sera le Grand Débat. La Grande Dispute de ceux qui nous gouvernent. Les voilà penchés au-dessus du lit de notre société malade, comme ces médecins qui débattaient pendant des heures sur la façon de bien faire une saignée.

– Il faut tirer la croissance par le coude gauche !

– Non ! Par le droit !

– C’est ce que vous répétez depuis vingt ans, et regardez le résultat ! C’est par le troisième orteil qu’il faut la tirer ! Et le chômage il faut le réduire en lui faisant subir un régime drastique !

– Certainement pas ! Il faut lui tronçonner les cervicales ! Il perdra d’un coup vingt centimètres !

– Si vous faites ça vous allez avec une repousse par les pieds ! la seule solution c’est d’attaquer le problème aux extrêmités : élaguer les membres inférieurs et postérieurs, 2 cm par an.

Droite, gauche, centre essayent de nous faire croire qu’ils ne sont pas d’accord.

Je fais défiler la roulette de ma souris. Ça y est, Boyan Slat, dix-neuf ans, qui avait lancé l’idée d’un filtre géant pour nettoyer les océans, a obtenu la première validation de son expérience. Je souris, et fais défiler la page. Prochain article : Berta Caceres, une femme qui luttait contre la construction d’un barrage sur des terres autochtones a été assassinée dans les Honduras. Mes mâchoires se resserrent. Mon doigt hésite. Sur quel article cliquer ? Vers quel côté de la fente aller ? Les deux visages se font face devant mes yeux. Deux combattants, deux espérants, qui nous offrent à la fois toutes les raisons d’y croire, et toutes les raisons de renoncer. Tant pis, je cliquerai plus tard. J’ai un rendez-vous. C’est important, les rendez-vous. Surtout à Paris.

En sortant je descends mon sac de cartons, papiers et plastique. La beine à recyclage est pleine à craquer. Tant pis, je vide mon sac dans la poubelle. Dans la rue, mon téléphone sonne. Pas le temps de mettre l’oreillette. Je m’enfile quelques ondes dans le cerveau. Au bout du fil, un ami qui vit dans un hameau de douze habitants dans le sud : “Depuis quatre jours on s’est occupé à sauver un magnolia centenaire de la tronçonneuse municipale”. Ils étaient quatre, ils se sont enchaînés à l’arbre. Le magnolia est sauvé – Je souris. Mais quelque chose m’aveugle. C’est le panneau publicitaire à l’entrée du métro. Cet écran consomme autant que deux foyers – Je me crispe. L’année dernière, la municipalité de Grenoble n’a pas renouvelé les contrats avec les publicitaires, et les remplace progressivement par des arbres – Je souris. Une dizaine de chaussures Converse et Nike me ralentissent. Un groupe d’adolescents. Les bouteilles de Coca et de Sprite dépassent de leurs sacs plastiques. Ils se passent un sac de chips et une barquette de Fingers au Nutella. Il paraît que c’est pour eux qu’il faut qu’on se batte – Je me crispe. Il y a deux semaines, Ari Jónsson, un étudiant en design de produits islandais, a présenté son invention : une bouteille en bioplastique qui se dégrade en fertilisant naturel – Je souris. J’avance en boitant de l’espérance.

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Serait-il impossible de vivre debout ?

Depuis une semaine, des milliers de personnes ont décidé de se mettre debout. Sans porte-parole, sans leader charismatique – par manque ou par choix ? – comme pour dire que le mythe de l’homme providentiel était de l’autre côté, et qu’il fallait trouver autre chose.

Je ne sais ce qui transforme une manifestation en mouvement populaire. Je sais que le vote d’une foule n’est pas la démocratie. Qu’un slogan n’est pas une proposition. Qu’il faut de l’humilité pour que sa parole porte loin. L’art de la parole publique n’est pas de parler de soi devant les autres, mais de parler des autres comme de soi. Je sais que si tous ceux qui se sentent dépossédés de leurs droits se retrouvent pour parler, c’est déjà beaucoup. Je sais que Paris n’est pas la France, et que beaucoup d’idéaux écrits sur le bitume sont déjà mis en oeuvre dans les campagnes, loin des micros des grands médias. La Nuit Debout n’a peut-être pas vocation à devenir un parti politique ou un mouvement tel que nous le comprenons dans le système actuel. Elles sont le laboratoire d’exploration d’un changement démocratique. Le défi sera sans doute que cette prise de parole et ces rencontres citoyennes perdurent dans le quotidien de chacun, une fois les occupations de la rue passées. À moins que la rue ne devienne un lieu de rendez-vous régulier. Elles sont un laboratoire où tous les possibles sont permis. Il faut avoir le courage de donner une chance à ses rêves. Histoire de dire qu’au moins, on aura essayé.

photo : Francis Azevedo

Sarah Roubato vient de publier Lettres à ma génération chez Michel Lafon. Cliquez sur le livre pour en savoir plus et ici pour lire des extraits. livre sarah