"Des scènes au quotidien"

mafalda9

Vendredi dernier 26 septembre, le Canada et l’Union Européenne ont publié officiellement le texte du CETA (Comprehensive Economic and Trade Agreement) qui sera rendu public et présenté pour ratification au Parlement Européen dans les prochains mois. Ce traité est le fruit de négociations secrètes tenues depuis un an, qui préfigure le Traité Transatlantique (TAFTA) qui sera négocié en ce moment même (du 29 septembre au 3 octobre). Les grandes lignes de cet accord que les gouvernements négocient sans avoir préalablement obtenu l’accord de leurs parlements, sont déjà connues des Américains comme des Européens : la libre concurrence ne sera plus empêchée par les normes sanitaires, sociales, ou environnementales, et un État pourra être attaqué s’il ne se soumet pas aux exigences des multinationales.

Quand les victimes sont les coupables

Tout ceci, nous le savons grâce au travail exceptionnel des journalistes d’investigation, des chercheurs et des scientifiques. Régulièrement, ils sortent des reportages, des études et des articles qui nous montrent les dessous de notre système de consommation. Aujourd’hui notre nouveau drame, c’est que nous savons. Nous savons par exemple comment fonctionne Monsanto, et nous savons que ces traités ouvriront les portes européennes au géant américain. Pourtant, seules quelques centaines de personnes se sont mobilisées en France contre le traité transatlantique. Ils étaient des dizaines de milliers contre le mariage homosexuel. Cherchez l’erreur… Au Canada…néant.

Le système de consommation fait en sorte que je désire consommer ce qui pollue, ce qui rend malade, ce qui exploite. Parce que à portée de main, parce que moins cher. À chaque fois que je mange quelque chose qui contient du soja OGM, j’aide les enfants d’Argentine vivant près des champs de Monsanto à naître déformés avec des cheveux qui leur poussent partout sur le corps. À chaque fois que je mets une saucisse nourrie au maïs de Monsanto sur mon grill, j’encourage la fabrication de cochons qui naissent parfois à deux têtes, parfois mâle et femelle. Le miroir est douloureux. Chacun reste dans son jardin individuel sans se douter que son petit geste fait de l’ombre aux autres, et construit le paysage de demain.

Demain, justement, parlons-en. Puisque demain est déjà là. Demain les traités seront adoptés avec quelques modifications, et dans un premier temps, apporteront de la prospérité aux entreprises. Les élus sortiront les chiffres des nouveaux emplois créés. Les petits agriculteurs pourront bien gueuler. Dans les champs de maïs OGM, dans les abattoirs, dans les bassins d’élevage intensif, la nature continuera à réagir de la même manière : plus vous mettrez des antibiotiques pour combattre les parasites de la monoculture, plus ils développeront des anticorps et de nouvelles espèces qui résisteront. Il faudra inventer de nouveaux antibiotiques. Et toujours plus de produits non testés qui finiront dans nos assiettes. Ces produits font déjà des ravages chez les humains, mais les petits enfants d’Argentine, ce ne sont pas des humains qui nous concernent. Dans trente ans, quand le nombre de cancers augmentera (c’est déjà le cas) de façon exponentielle en Europe, alors il sera peut-être temps de s’inquiéter.

Le travail des chercheurs, des journalistes, des associations, qui passent des années entières à gratter pour nous montrer ce qu’il se passe, n’aura peut-être servi qu’à dire qu’on savait. Ils auront été, pour un temps, notre conscience.

Documentaire de Paul Moreira : « Bientôt dans vos assiettes » :

Le pouvoir d’achat c’est le pouvoir de ne pas acheter

Quand on pense qu’il suffirait que les gens n’achètent plus pour que ça ne se vende pas ! » (Coluche)

 

Il paraît que quand on veut on peut. Dans le monde de la consommation, c’est plutôt le contraire : quand on peut acheter, on veut acheter. Plus on peut, plus on veut. Le pouvoir d’achat dont on nous bassine les oreilles porte bien mal son nom. Acheter n’est plus un pouvoir, puisque je ne choisis plus ce que je j’achète. Je suis condamné à acheter, toujours moins cher, toujours plus.

En ces temps où le chômage augmente presque partout en Europe, les politiciens se disputent sur l’ordre du cercle vicieux : investir et baisser les impôts pour redonner du pouvoir d’achat, pouvoir d’achat retrouvé donc consommation, consommation donc prospérité, prospérité donc plein emploi et diminution de la dette, diminution de la dette donc investissements possibles.

Les politiques perdent ma confiance car je vois bien qu’ils sont impuissants à me rendre mon pouvoir d’achat. Ils ont délégué leur pouvoir aux multinationales. Le CETA et le TAFTA sont la consécration de cette perte de pouvoir.

Le vote est un pouvoir politique. Mais puisque tout cela est une question d’argent, mon pouvoir de peser sur des lois et des règlementations est complètement décalé. Ce n’est pas comme citoyen que je dois lutter, c’est comme consommateur. Il faut toujours savoir lutter avec les armes de l’adversaire, comme le répétait Mandela. Or comme consommateur, mon pouvoir est énorme. Car sans moi, toute la chaîne se rompt. Le boycott est la seule arme qui peut réellement peser sur les multinationales. Seulement voilà, mes habitudes sont plus difficiles à changer qu’une loi. Je peux toujours, à juste titre, dénoncer le manque de volonté des politiques, mais qu’en est-il de ma propre volonté ? Est-ce que j’irais acheter de la viande chez un boucher local, plutôt que celle moins chère du supermarché, quitte à ne manger de la viande que trois fois au lieu de six fois par semaine ?

Cet été, les espagnols ont boycotté massivement Coca Cola pour faire pression sur un plan social massif qui entraînait le licenciement de milliers de salariés des usines. Geste courageux qui a porté ses fruits, puisque Coca Cola a enregistré la plus forte baisse de son histoire. À ceci près que ce boycott était destiné à sauver des emplois chez Coca Cola, donc ne remettait absolument pas en question l’existence ni le monopole de cette marque.

Le boycott, c’est comme le vote : tout seul ça ne sert à rien. Le processus est long pour qu’un geste devienne un boycott : il faut que je sois informé, que j’exerce mon jugement critique quand je suis au supermarché, que je prenne des décisions en conséquent, et surtout, que j’en parle à mes proches et à mes collègues.

La puissance du refus est inestimable. Mais ce refus-là engage nos désirs les plus intimes et notre confort quotidien. Car le capitalisme n’est pas un monstre perché dans les locaux des multinationales. C’est un grand parc d’attraction où nous nous rendons avec plaisir chaque jour. Ce monstre, c’est notre enfant. Les enfants d’Argentine pourront attendre. Un burger ce soir ? Bon appétit.

A une époque de technologie avancée, le plus grand danger pour les idées, la culture et l’esprit risque davantage de venir d’un ennemi au visage souriant que d’un adversaire inspirant la terreur et la haine.

Aldux Huxley

 

 

Série américaine Farmed and dangerous :

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"Des scènes au quotidien"

mafalda9

Parc Jarry, près du lac, par un bel après-midi d’été. Derrière le panneau mentionnant qu’il est interdit de nourrir les animaux car cela leur retire leur instinct naturel, des enfants s’amusent à lancer du pain aux canards. Les parents veillent. Puisque ça les amuse… Et puis c’est gentil de vouloir donner à manger aux animaux. Sur l’herbe, un homme est assis avec son chien. Soudain le chien bondit, se jette dans le petit lac pour effrayer les canards. L’homme lui court après : « Reviens ici tout de suite ! I- CI ! ». Le chien sort de l’eau. L’homme l’amène à l’écart pour lui expliquer : « C’était ridicule ce que tu as fait. C’est stupide. Non ! Pas bien ! Si tu continues on rentre à la maison ! Assis ! Assis ! » Le chien a reconnu l’ordre. Il s’assoit et attend que son maître soit prêt à partir. Pas sûr qu’il ait compris sa faute. Assailli par des milliers de signaux olfactifs, il n’a fait qu’obéir à son instinct. Il n’a fait qu’être chien.

 

Le chien est domestiqué depuis le Paléolithique. Le principe de la domestication est toujours le même : l’homme rend l’animal dépendant de lui pour sa subsistance. L’animal le sait, et s’adapte à ce nouvel environnement. L’attachement à son maître devient une adaptation pour sa survie. Depuis les millénaires ont passé, et de nouvelles espèces sont nées de la domestication. Aujourd’hui la population urbaine est de plus en plus sensibilisée à la nécessité de protéger les animaux, notamment par des films comme Save Willy, Black Fish, l’Ours ou encore la Marche de l’Empereur. La majesté des animaux sauvages émerveille et attendrit : oui il faut les tirer de ces enfers que sont les zoos et les parcs aquatiques.

 

Rien à voir a priori avec le fait d’avoir un animal de compagnie. Et pourtant…

 

« Parfois il se retourne, inquiet, mais son inquiétude se calme,

comme il voit toujours derrière lui, son ombre de viande inférieure

son chien qui souffle mais toujours le suit.

(Jacques Prévert, « Un homme et un chien », Spectacle, 1949)

 

Pourtant la domestication de loisir satisfait les mêmes besoins que ceux que nous allons combler dans les zoos et parcs aquatiques. Quand le chimpanzé dans sa cage fait des gestes si proches des nôtres, quand le phoque se recouvre le visage dès que son dresseur dit « Tu n’as pas honte », quand notre chien se dresse sur ses pattes arrière notre ordre, nous rions, nous aimons. Parce que cela crée un lien anthropomorphique à l’animal. C’est un besoin profondément ancré en nous que de doter la nature d’esprit, l’animal de parole, depuis les mythes des civilisations les plus anciennes, jusqu’aux dessins animés pour enfants où les animaux parlent, se tiennent debout et portent des vêtements. Quand l’homme a peur d’un monde qu’il ne connaît pas, il y imprime sa marque.

 

Il existe des formes de domestication où l’homme et le chien sont partenaires dans un but précis : la chasse, la surveillance des troupeaux, la locomotion (chiens de traîneau). Ici le rapport est différent, car l’homme et l’animal vivent en nature. Bien sûr l’animal doit toujours obéir, mais l’homme ne cherche pas à anéantir son instinct, car il en a besoin. L’animal domestique au contraire, devient une peluche vivante. Il vit, comme l’écrit le théoricien de l’écologie et l’un des fondateurs de la psychologie sociale, Serge Moscovici, « une vie d’objet d’art » (Autrement n56, 1984), autour du désir de son maître. S’il l’amuse au bon moment, il obtiendra des marques d’affection. Mais si le téléphone sonne, si c’est l’heure des devoirs ou du match, il subira l’arrêt brutal et incompréhensible de ces amusements. Nul besoin d’être écologiste ou défenseur des animaux pour prendre conscience de ces banales anomalies. Le simple bon sens suffit. L’animal de compagnie est un divertissement parmi d’autres. Nous l’aimons. Nous avons besoin de lui.

 

Énigme :

Ils sont deux.

Pourtant ils sont trois.

(réponse : un homme et un chien. Cela fait deux animaux et un humain.)

 

Il semble que nous ne puissions aimer les animaux que si nous y retrouvons quelque chose d’humain. Dans les films animaliers à succès, les animaux sauvages sont mis en scène et leurs comportements sublimés bien loin de la réalité que connaissent les vétérinaires, les biologistes, les agents de parcs, ou les trappeurs. « Convoqués au seul titre de silhouettes, les animaux y jouent des rôles humains », déplorait déjà l’ethnologue Éric Conan il y a quinze ans (« La zoophilie, maladie infantile de l’écologisme », Esprit, octobre 1989).

 

« Mais si ça aide à protéger les animaux, c’est ce qui compte », pourrait-on dire. Mais l’utilité du geste ne dispense pas d’interroger ses motivations. Quand les outils pour défendre la nature consistent à rapprocher l’animal de l’homme, quel monde se profile à l’horizon ? La récente reconnaissance en Inde du dauphin comme « personne humaine », entraînant l’interdiction de sa captivité, en est un exemple frappant. Bien sûr l’intention est bonne, noble et courageuse. Mais la formule a été malencontreusement inversée : ça n’est plus l’homme qui est un autre animal, mais l’animal qui devient un autre homme.

Nous les aimons comme personnes, nous les aimons comme jouets. Mais pas comme animaux. Jetons donc un coup d’œil de l’autre côté de la laisse.

 

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"Des scènes au quotidien"

mafalda9L’été s’en vient, Geneviève et Jean feuillettent un magazine de voyages pour seniors. Où partir cette année ? L’automne est là, bientôt la rentrée, Marc-André tire ses parents devant le sac d’école qu’il a repéré. Déjà l’hiver, Audrée hésite devant la case à cocher pour les cours de la session prochaine.

Tous les jours ce même petit temps d’hésitation, la tête penchée. Je choisis la marque de mon yoghourt, je choisis où sortir ce soir, je choisis le fond d’écran de mon iphone, je choisis le programme à regarder à la télé. Les industriels se démènent pour inventer des produits à fabriquer sur mesure, personnalisables, pour que je puisse, à tout moment, choisir. Plus j’ai le choix de mes produits et de mes sorties, plus je consomme. Parfois je reste longtemps à hésiter, et ça m’angoisse, c’est comme si la possibilité de choisir me figeait. Pourtant le choix c’est la liberté, la possibilité d’aller ailleurs, d’aller autrement.

Je vis dans une société où je peux choisir mon métier, mon lieu de vie, ma religion. Des acquis précieux et fragiles, que beaucoup de mes contemporains n’ont pas et pour lesquels des hommes et des femmes se sont battus pendant des siècles. Pourtant, les choix que je fais au quotidien dans le jeu préprogrammé de la consommation me paraissent différents, comme s’ils n’avaient rien à voir avec mon pouvoir de décision.

Pourtant chaque fois que je consomme, je fais un choix, plus profond que celui de la couleur du chandail ou de la marque de mon cellulaire. Quand j’achète un vêtement teint en Asie par des enfants, je choisis le modèle de délocalisation des entreprises pour une exploitation de la main d’œuvre. Quand je mange des fraises en hiver, je choisis une certaine agriculture au détriment de l’agriculture locale. Quand je lis un journal gratuit ou que je vais voir un spectacle gratuit non financés par une institution publique, je choisis que le journalisme ou la musique ne sont pas des métiers qui méritent salaires. Ces choix cachés, je choisis de ne pas y penser, sinon je devrai remettre en question tout mon mode de vie.

D’autres choix paraissent inenvisageables : choisir de ne pas emporter son cellulaire chaque fois que je sors, fêter Noël autrement que par l’achat de cadeaux, payer à l’artiste le prix d’un billet et laisser ce que je peux dans un chapeau pour payer la bière au bar. Impossible d’envisager ces choix… et pourtant, il me semble que dans ces gestes minuscules se loge ma liberté, enroulée comme un serpent endormi, et qu’il suffit de la dérouler chaque jour dans mon quotidien, pour qu’elle se déploie et trace de nouveaux rails à ma vie.

En ce moment en Europe, les citoyens se voient confisquer, par le Traité Transatlantique, le droit de choisir ce que leurs enfants mangeront, les conditions dans lesquelles ils travailleront, et la manière dont leurs énergies seront exploitées. Savoir ce qui est important de choisir et ce qui ne l’est pas, distinguer les choix qui nous rendent libres et ceux qui nous aliènent, pourrait avoir une importance salutaire pour savoir si cette période que nous traversons sera un écroulement de notre civilisation ou un renouveau.

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"Des scènes au quotidien"

16h un soir de semaine. Alexandre rentre seul chez lui. Il se sent fier. Maintenant il est grand, il est capable de rentrer seul. Au croisement de deux rues, les lumières viennent de virer au rouge pour les autos, qui sont toutes arrêtées. Le petit bonhomme blanc est allumé. Une jeune femme est en train de traverser devant lui. Il se met à traverser. « Non toi, tu attends que je passe ». Le brigadier scolaire avec son chandail jaune fluo devance le garçon, son petit panneau « Arrêt » tendu au-dessus de sa tête. Alexandre se demande à quoi ça sert, puisque toutes les autos étaient déjà arrêtées. Et puis pourquoi la dame devant, elle peut traverser toute seule ? Pourquoi le monsieur il fait pas attention à elle aussi ?

Le soir à table, Alexandre pose la questions à ses parents.

« Le brigadier il veille sur toi pour que les autos fassent attention.

– Mais les autos elles s’arrêtent même quand y’a pas d’enfants !

– Oui mais parfois il y a de mauvais conducteurs qui ne s’arrêtent pas. C’est pour ta sécurité, mon chéri.

– Et la sécurité de la dame ?

– La dame elle est adulte. Allez vas ranger ta chambre comme un grand. »

Alexandre ne comprend pas. Mais quand les adultes ont dit qu’une chose est comme ça, c’est pas la peine de demander pourquoi. Les enfants, ça remet toujours en question les évidences.

Ce qui est nécessaire ici ne l’est pas forcément ailleurs

À Montréal, les allées et venues du brigadier scolaire semblent parfois sortir d’une farce. Bien souvent il suit à petits pas les enfants qui se sont déjà engagés sur le passage clouté, alors que les autos sont déjà arrêtées. On peut comprendre l’utilité des brigadiers sur les routes de campagne, à des croisements sans lumières, ou à un tournant où les autos ne peuvent pas voir en avance les piétons. Dès lors qu’un comportement utile dans une situation donnée est tiré de son contexte et appliqué sans réflexion, cela donne une habitude, un symbole qui rassure, mais qui ne sert à rien. Ou presque.

La sécurité vient de l’extérieur

Sur le site du Centre d’assurance automobile du Québec, on trouve la définition suivante : « La mission d’une brigade scolaire consiste avant tout à sensibiliser les enfants du primaire à la prudence, dans la cour d’école, en autobus scolaire et dans la rue. » La mission est claire, il s’agit de transmettre la prudence. La prudence, et non la responsabilité. Nous envoyons constamment à nos enfants le message que le monde est plein de dangers, et qu’ils doivent s’en remettre aux adultes pour assurer leur sécurité : ne vas pas trop loin, ne grimpe pas à l’arbre tu vas tomber, fais attention quand tu cours. Pour cela, on leur confectionne des lits avec des barreaux, tomber, des fourchettes en plastique pour ne pas se piquer. Petits on les attache à une corde quand on les sort dans la rue. On poste un gardien à la sortie de l’école qui communique par talkie walkie pour le rejoindre ses parents ou sa gardienne. Les enfants sont des irresponsables qui ne sont pas capables d’évaluer le danger par eux-mêmes. On leur apprend qu’il y aura toujours quelqu’un pour y veiller.

Cette obsession n’est pas répandue dans tous les pays. En Europe, les enfants en garderie se donnent la main deux par deux pour aller dans la rue. À la sortie des écoles, quand un enfant reconnaît son parent il le dit à la personne à l’entrée qui le laisse sortir. En Suède, les écoles sont mêmes sans gardiens car les enfants sont entièrement responsabilisés, ils rentrent seuls car l’école finit très tôt en journée. Bizarrement, la Suède ne souffre d’aucun raz-de-marée d’insécurité dans les écoles ou d’accidents impliquant les enfants. S’il nous est impossible d’envisager que les enfants soient co-responsables de leur sécurité, avec l’auto qui s’arrête, c’est parce que nous avons fait des enfants des êtres à part.

Les enfants d’abord, les enfants à part

Nos enfants sont élevés dans un monde à part dès leur plus jeune âge. Comme si l’insouciance de l’enfance allait être brisée si l’enfant était intégré trop vite au monde des adultes. Les enfants du Maghreb, d’Afrique ou du Moyen Orient jouent, rient et imaginent tout autant que les petits canadiens, seulement ils ne sont pas considérés comme des êtres à part. Ils sont les membres actifs d’une famille, d’un village, d’une communauté. Ils mangent dès le sevrage la même nourriture que les adultes, ils ont des responsabilités autres que de ranger leur chambre et leurs jouets, ils doivent parfois rapporter un outil de travail dont le père a besoin, ou aider grand-mère à se relever. Les seuls qui dérogent à cette règle sont les enfants des classes très riches qui ont des domestiques pour s’occuper de tout.

L’idée même que les enfants sont les êtres les plus précieux d’une société n’est pas universelle. Dans beaucoup de cultures, les Anciens sont considérés comme un bien plus précieux que les enfants, parce qu’ils détiennent un savoir, une sagesse, et reçoivent tous le respect dû à quelqu’un qui est parvenu jusqu’à un certain âge. On pourrait se demander ce qu’ils penseraient de nos vieux enfermés dans des maisons, isolés de leur famille, et divertis par des animations. Mais ceci est un autre problème…ou peut-être le même. Nous cultivons l’art d’isoler et de rendre dépendants des êtres que nous jugeons faibles et à protéger. Drôle de façon de leur dire qu’on les aime.

Serait-il possible de doser nos valeurs et d’appliquer le bon sens, pour arriver à une protection sans mise à l’écart, à une sécurité par la responsabilisation ? Nos enfants sont de petits êtres, mais des êtres entiers quand même. Parce que nous les aimons, nous pourrions les rendre indépendants et forts, capables d’évaluer les dangers d’une situation, de tourner la tête à droite à gauche, de vérifier qu’il n’y ait pas d’autos. Alexandre n’en sera pas moins un enfant, mais un enfant fier.