Podcast de Sarah Roubato : Dans la loge de l’artiste

Sarah Roubato vous ouvre la porte de sa loge d’artiste, et vous raconte la réalité, les joies et les difficultés de son métier. Et qui sait si, dans le miroir de cette loge, on n’y verrait pas aussi le reflet de notre société. Vous pouvez vous abonner à ce podcast  sur iTunes en cliquant ici ou sur Soundcloud ci-dessous. 

Aujourd’hui je vous raconte la première fois que j’ai chanté dans la rue.
« Il va falloir séduire en une fraction de seconde, tout ce qui passe. Il faut qu’ils apprécient non seulement la chanson, mais aussi le plaisir que j’ai à la chanter. »

Ouvrir le logiciel, rentrer ses codes, ouvrir un template… remettre le logo, l’annonce pour faire un don, insérer un titre… et une image. L’image… qu’est-ce que je vais bien pouvoir trouver ?

Cette femme existe maintenant dans ma mémoire. Elle y a pris place et a imprimé sa marque sans que j’ai entendu un seul de ses mots. Elle doit ignorer complètement mon existence. Et c’est bien normal. Je prends ces visages, ces postures, ces gestes que Paris m’offre, et je les déplie dans des scènes sur du papier. Assise en face de la rive où les autres vivent normalement, je prends note. Voilà pourquoi sur les bancs de Paris, dans ses parcs, le long de ses quais et dans ses cafés, je me sens à ma place.

Je suis un écrivain de l’oreille. Je ne vois jamais de paysage, d’architecture, ni les traits d’un personnage, ou son apparence. Mais je sens sa démarche, ses gestes. Je sens surtout son rapport au monde. Ce qui m’intéresse, c’est ce qu’il nous raconte du monde en étant au comptoir d’un bar ou à marcher le long d’une route.

Le monde est plein de dangers  pour cette petite bête sauvage. La disponibilité ne nous est pas donnée. Il faut toujours l’arracher. Laisser la communication derrière une porte et faire semblant d’avoir perdu la clé.

Elle a sept ou huit ans et nous causons comme deux vieilles âmes. Elle me suit dans la loge. En la voyant rejoindre ses parents, je réalise à quel point ils ne se ressemblent pas.

Qu’est-ce qu’il y a donc dans mon métier qui le rende si difficile à reconnaître comme un métier à part entière ? Pourquoi mes mots ne vaudraient pas le prix d’une bière, d’un panier de légumes ou d’une séance d’ostéopathie ?
L’écrivain, que maîtrise-t-il ? Les pauvres mots que tout le monde utilise chaque jour. C’est son miracle et c’est sa malédiction.

Ce qui compte ce n’est pas ce qu’on joue ni comment on le joue. C’est ce qu’on provoque. Un piano de gare c’est une bouteille de quelques notes qu’on jette à la mer, au milieu de la foule, des gens pressés, des individus insolés, s’ignorant, se marchant sur les pieds.

Je me fais piéger à réclamer de la profondeur, de la constance, de la concentration, dans un monde de changements perpétuels, de survol, de multiplication. J’emporte la certitude qu’on se reverra une saison prochaine. Et puis rien.

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