Andaluces de Jaén – À qui appartiennent les oliviers ?

Ce qui vous fait pousser, ce n’est ni l’argent ni ces messieurs,
C’est la terre muette, le travail et la sueur.

J’ai dû chanter cette chanson peut-être cent fois. Et chaque fois mon corps ne démissionne pas : je décroise mes jambes et je plante les pieds dans le sol. On me dit que je m’enracine. C’est que ce chant est un de ceux que l’on chante en se sentant traversé de quelque chose de plus grand que soi, même de plus grand que les mots qu’on chante.

Il y a, dans les poèmes de la langue espagnole, des textes qui semblent avoir été écrits hier et nous parlent d’aujourd’hui. On découvre qu’ils ont été écrits il y a bien plus longtemps et qu’ils nous parlent sans doute encore de demain. Car la poésie est « une arme chargée du futur », disait Miguel Hernandez, un poète engagé auprès des Républicains pendant la guerre d’Espagne, mort dans les prisons de Franco en 1940 à l’âge de trente et un ans. Mis en musique par Paco Ibanez, ce chant est devenu l’hymne de la province de Jaén en Andalousie.

C’est un chant qui fait écho pour moi au poème de Prévert « Citroën », écrit quatre ans plus tôt.

Citroën, Citroën…
C’est le nom d’un petit homme,
Un petit homme avec des chiffres dans la tête
(…) Un petit homme qui ne connaît qu’une seule chanson
Toujours la même
Bénéfice net
Millions, millions
Il n’entend pas la voix des homme qui fabriquent
(…)
Il leur refuse une bouteille de lait
Une bouteille de lait ? Qu’est-ce que ça peut lui foutre
Il n’est pas laitier… il est Citroën

Un autre cri poussé contre l’exploitation. Ici des ouvriers des usines, là des ouvriers agricoles. Non, la misère n’est pas moins pénible au soleil.

Pieds et mains pressés, par tous les soleils sous toutes les lunes,
Combien de siècles d’olives pèsent sur vos os ?
Mais ceux qu’on a trop longtemps tondus en caniche
Ceux-là gardent encore une mâchoire de loup
Pour mordre
Pour se défendre
Pour attaquer


Jaén, courage, relève-toi sur tes pieds lunaires
Tu ne seras pas esclave, ni toi ni tes oliviers

Prévert finissait son poème par un appel à la grève. Et « Citroën » était déclamé devant les usines par le groupe Octobre, troupe de théâtre dont Prévert faisait partie. La grève, l’engagement en résistance, voilà bien des armes d’un autre temps.

Aujourd’hui, d’autres ouvriers dans d’autres usines font tourner la machine. D’autres « Messieurs » s’arrogent la propriété non seulement des arbres, mais de l’eau même. En Australie déjà, il existe une bourse de l’eau, avec ses traders et son marché, et les travailleurs agricoles tenus en laisse.

Unis à l’eau pure et aux planètes,
C’est eux qui ont donné leur beauté à vos troncs tordus.

À qui appartient le vivant ? Comment résister aux systèmes qui exploitent le vivant et ses travailleurs ? Des questions qui résonnent toujours aujourd’hui. Et plus que jamais, face à « Citroën », face à « Andaluces de Jaén », je me demande s’il y a encore aujourd’hui des champs où cultiver les mots. Des ouvriers, il y en a. Mais ça ne suffira pas. Car il ne suffit pas de les écrire. Il faut encore la lumière et l’eau – des gens pour passer ces mots et des gens pour les accueillir. À l’heure des images et des partages, des clics et des flux, je ne sais si les mots seront capables de rallumer les volontés. Ou si nous autres, chansonniers, écrivains, porteurs des mots et des sons, messagers des déséquilibres du monde, sommes naufragés d’un espoir qui s’est tu.

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