Sur la place – une flamme en nos coeurs

Ainsi certains jours paraît
Une flamme en nos coeurs
Mais nous ne voulons jamais
Laisser luire sa lueur

C’est pour moi une de ces chansons que j’ai aimée avant de la comprendre. Quand l’instinct précède l’expérience, qui ne vient que lui faire écho. « Sur la place » est une des rescapées des chansons de jeunesse de Brel. Inédite , elle n’est sortie que sur un album sorti en 2003. On y trouve Brel en germe, Brel en gestation, pas encore Brel et pourtant déjà Brel. Là où il aurait pu rester s’il n’avait pas fait les bonnes rencontres et les bons soutiens.

Sur la place parle d’une fille qui chante dans la rue à midi, et les habitants qui la regardent de derrière les carreaux.

Ainsi certains jours paraît
Une flamme à nos yeux
À l’église où j’allais
On l’appelait le bon dieu
L’amoureux l’appelle l’amour
Le mendiant la charité
Le soleil l’appelle le jour
Et le brave homme la bonté

La fille n’a rien, que son chant et sa danse. Une envie farouche, et la sueur le travail et la discipline  C’est ce que Brel appelait le talent. Et qui ne suffira pas pour sortir de la place.

Ni guitare ni tambourin
Pour accompagner sa danse
Elle frappe dans ses mains
Pour se donner la cadence
Ainsi certains jours paraît
Une flamme à nos yeux

Partout où je vais, je rencontre des gens – pères et mères de famille, des ados, cadres, paysans, étudiants, artisans, qui ont une flamme en eux et ne la laissent pas sortir. Une envie, un instinct, une passion. Je les vois renoncer si facilement à le suivre, au nom de … de quoi au fait ? de l’hérésie de ne pas savoir comment et où vivre, comment payer un loyer ou rembourser un prêt. Étrangement, ils craignent plus l’incertitude du lendemain que la certitude de ne pas être à sa place. J’en ai vu, des regards dans le vide, des sourires désolés, des gestes de la main l’air de dire « c’est comme ça, il n’y a rien à faire, j’aurais bien voulu mais… ah si j’avais pu, j’aimerais bien mais je ne peux pas ». Moi c’est ce spectacle qui me fait peur. Car poursuivre ce qui nous habite, essayer de faire éclore dans le monde une soif – de brillance, de justice, de beauté, de performance, de vérité – pour que quelque chose change pendant notre passage…il me semblait que c’était ça, vivre.

Je ne parle pas d’une envie qu’on a comme ça et qui pourrait nous satisfaire, qu’on laisse de côté. Je parle de cette vérité qui fait que quand une personne en parle, tout son visage prend soudain soudain une aura, une quiétude, et on se dit alors qu’il est à sa place.

Mais sur la ville il fait trop chaud
Hommes et femmes sont assoupis
Et regardent par le carreau
Cette fille qui danse à midi

Je l’entends chanter à toutes les fenêtres que je visite. Et chaque fois j’essaye d’ouvrir le carreau pour leur faire entendre, pour qu’ils la regardent bien. Vous n’avez pas idée, comme il est lourd à ouvrir, ce carreau. Parce qu’il y a toujours tellement de raisons pour ne pas bifurquer, pour ne pas tenter, pour ne pas aller vers ce qu’on ne sait pas. Eux passent pour les raisonnables. Nous, on passera pour les courageux si on réussit, pour les fous si on ne réussit pas.

Mais sur la ville il faut trop chaud
Et pour ne point entendre le chant
Les hommes ferment les carreaux
Comme une porte entre morts et vivants

Mais il est tard, Monsieur, il faut que je rentre chez moi. Chez moi, sur la place où j’ai planté ma tente. Et il y a des jours où j’aimerais, une heure, une heure seulement, rien qu’une heure, être de l’autre côté du carreau.

Nous nous bouchons les oreilles
Et nous nous voilons les yeux
Nous n’aimons point les réveils
De notre coeur déjà vieux

Cette chanson est dans l’album « D’une rive à l’autre » de Sarah Roubato, disponible sur iTunes Spotify et ici 

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