Politique

Il y a eu le Père Noël et la Petite Souris. Les princesses et les princes charmants, les pauvres toujours gentils devenant riches, les méchants toujours punis. Aujourd’hui, il y a la croissance, l’économie de marché, le rêve d’un monde où le bien-être des individus est réduit à leur force de consommation. Plus récemment, il y a eu le mythe des deux France.

Comme tous les enfants, j’ai développé l’art de mentir entre deux et cinq ans. J’ai su pratiquer le mensonge bien avant de savoir l’identifier chez les autres. La parole des adultes est longtemps restée sacrée. Plus tard au collège et au lycée, on m’a appris l’analyse de texte, la déconstruction, l’argumentation. On m’a donné les outils pour mettre à distance un discours, le contextualiser, le soupeser, le faire passer à l’épreuve des faits et de l’argumentation. De quoi préserver “cette espèce de petite liberté de penser tout seul” comme disait Georges Brassens.

Des histoires, on a continué à m’en raconter. Distillées en formules simples, reprises et commentées, compressées dans les formats toujours trop courts des débats médiatiques. Durant la longue campagne présidentielle que nous avons connue, jusqu’aux récentes législatives, un mythe s’est glissé un peu partout, culminant dans le débat du second tour : celui des deux France. La formule est passée comme une lettre à la poste. Une simple expression reprise dans les discours de nombreux politiques et commentateurs. Comme une évidence qu’il faudrait accepter sous prétexte que tout le monde en parle.

Il y aurait donc deux France : celle de l’ouverture et celle de la fermeture. Celle des vainqueurs de la mondialisation néolibérale, et celle des déçus, des exclus, des vaincus. Les uns urbains, optimistes, progressistes, europhiles, bobos, élites diplômées. Les autres, habitants des périphéries, défaitistes, réactionnaires, eurosceptiques, populaires. Les uns tournés vers l’avenir, ouverts sur le monde, multiculturalistes, acceptant le changement. Les autres tournés vers le passé, nostalgiques d’une France immuable empêtrée dans une identité figée. Les uns portés par la foi dans l’avenir, les autres habités par la peur.

J’ai toujours ressenti un certain malaise devant les schémas binaires. Peut-être parce qu’ils sont faits pour être confortables. Peut-être parce que quiconque se frotte à la réalité toute quotidienne des gens ne peut que retenir la complexité, la variation, l’ambivalence des opinions, des ressentis et des actions.

Le schéma binaire des deux France est d’une infinie tristesse. Il s’adresse à ce que nous avons de plus pauvre en nous. Nous n’aurions que deux choix : l’abdication devant le monde tel qu’il est, ou la nostalgie d’un monde révolu. La mondialisation néolibérale, ou le nationalisme traditionnel. Que chacun choisisse son camp. Si vous avez le malheur de ne pas vous reconnaître dans cette alternative, considérez que vous faites partie d’une frange trop insignifiante de la population pour qu’on daigne la représenter. Qu’à cela ne tienne, permettez-moi de consacrer cet article à décrire la posture inconfortable de ceux qui zigzaguent entre les deux pôles d’une histoire binaire.

2 france 1  Les européistes et les eurosceptiques

Permettez-moi de ne pas choisir entre le défaitisme et l’acceptation aveugle de l’idéologie néolibérale. Permettez-moi de m’inquiéter des dérives de la mondialisation néolibérale, dont l’Union Européenne est l’un des bras armés, sans envisager un repli total sur une nation fermée. Permettez-moi de souhaiter une autre Europe que celle du libre échange, des lobbyistes et des paradis fiscaux. Remettre en question le fonctionnement de l’Union Européenne, sa raison d’être et ses limites, c’est lui donner une chance d’avenir autrement.

Permettez-moi de ne pas considérer le contrôle des frontières comme un terrorisme de l’exclusion, mais comme la condition pour pouvoir accueillir dignement ceux qui fuient des conflits auxquels nos dirigeants contribuent, par ingérence, complaisance ou indifférence.

Les nostalgiques et les progressistes

Permettez-moi d’avoir vingt ans et d’admirer le temps où la communication n’était pas envahie par les écrans silencieux. Permettez-moi de regarder avec envie l’époque où la manipulation de chaque machine produisait un son particulier et engageait un toucher propre. Et de m’attrister de l’appauvrissement du rapport à la machine réduit à un glissement de pouces.

Permettez-moi de trouver le son analogique d’un vinyle ou d’une cassette plus vivant que le son numérique. Permettez-moi de préférer la caméra d’un Raoul Sangla à tous les effets des caméras qui filment aujourd’hui des émissions de variété. De préférer les silences d’une Denise Glaser au mattracage de questions vides des shows télévisuels.

Permettez-moi de considérer que certaines choses étaient mieux avant. Non pas parce que c’était avant, mais parce qu’aucune époque n’a le monopole du progrès. Ce n’est pas être nostalgique que de considérer qu’il devait être mieux le temps où les artistes avaient le temps de mûrir sur scène et les journalistes le temps de partir en reportage plusieurs semaines.

Permettez-moi de chercher à reproduire la qualité de l’échange qu’autorisait ces technologies du passé, dans les technologies actuelles.2 france 3

L’identité française ou le multiculturalisme

Permettez-moi d’être transculturelle et résolument française. Parce que, d’où que viennent mes parents, j’ai la capacité de faire mienne l’histoire de France. Permettez-moi de me sentir chez moi dans les voix d’un Brassens, d’un Coluche ou d’un Renaud, autant que d’un Moustaki, d’un Reggiani ou d’un Gainsbourg.

Permettez-moi de souhaiter la reconnaissance des différences, des singularités, de la diversité, clé de l’équilibre de tout écosystème, et de me battre pour le respect du pacte républicain qui fonde la communauté à laquelle j’appartiens qui se nomme France. Permettez-moi de prendre le droit de questionner l’autre, de l’interroger, de le critiquer, de débattre avec lui sur ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas, pour l’inclure dans un nous et faire société avec lui.

Permettez-moi d’avoiCapture d’écran 2017-06-28 à 21.39.28r grandi dans un bilinguisme français-anglais et de m’étonner de certains anglicismes des français non anglophones. Permettez-moi pourtant de ne pas considérer l’apprentissage de l’anglais comme une menace à la maîtrise du français.

Permettez-moi de me laisser traverser des langues que je parle, et des cultures dont elles sont les portes d’entrée. Permettez-moi de souhaiter à tous les enfants de France d’avoir la chance de grandir dans deux langues, pour se forger ce muscle qui permet de mettre en perspective son chez-soi.

Permettez-moi de quitter mon pays pour aller puiser dans d’autres sociétés des modèles d’éducation, de rapport à l’environnement, aux autres générations, et de réfléchir à un moyen d’en adopter certains éléments dans mon pays.

Permettez-moi d’aimer mon pays de toutes mes forces, tout en relativisant sa prétention à l’universalité. De souhaiter son rayonnement sans encourager l’esprit de supériorité des français, bien connu à l’étranger.

Permettez-moi de situer mon appartenance à plusieurs échelles : régionale, nationale, humaine. Permettez-moi d’envisager une appartenance qui dépasse les frontières nationales avec ceux qui partagent mes combats et mes espoirs, sans nier les frontières nationales et culturelles. Permettez-moi de cultiver le métissage qu’une vie passée en partie à l’étranger m’a apporté, tout en reconnaissant mon héritage propre à un territoire. Et de voir dans les peuples créoles les modèles de cet équilibre.

L’élite parisienne ou la France profonde

La campagne présidentielle a fait ressurgir le mythe d’une France profonde, représentée par un candidat à l’accent impossible, censé la représenter. Cette France de la ruralité et des terroirs, désertée, vieillissante, repliée sur elle-même. Pourtant, des Pyrénées aux Alpes, de la Méditerranée à la Manche, j’ai trouvé dans des fermes, dans des associations locales, dans des hameaux, dans des centres sociaux, des jeunes d’origines diverses, diplômés, inventifs, entrepreneurs, désireux de mettre leur créativité et leur force de travail au service d’un mode de vie respectueux du vivant, et parvenant à créer avec les locaux, les bases d’un nouveau vivre-ensemble rural.

2 France2La jeunesse désœuvrée des périphéries et la jeunesse mondialisée diplômée des grandes villes

J’entends parler d’une opposition entre la jeunesse diplômée des grandes villes heureuse de la mondialisation, et la jeunesse désoeuvrée des périphéries. Quel badge dois-je porter, moi qui viens d’une élite parisienne mais internationale, qui suis passée par Henri IV et qui fréquente les ouvriers et les paysans, moi qui ai bifurqué des couloirs trop étroits où me voie semblait tracée ?

Je fais partie de ces jeunes qui sont allés étudier à l’étranger. Pourtant, j’ai connu les petits boulots pour payer mes études, le renoncement à acheter un carnet de métro pour pouvoir se payer des voyages afin de me forger une vision du monde, les semaines à manger des patates et à acheter ses vêtements à l’Armée du Salut.

Qu’est-ce qui définit mon appartenance à la jeunesse élitiste ou à la jeunesse désœuvrée ? Mon revenu, mon niveau d’études, les kilomètres que j’ai parcourus, mon mode de vie ? J’ai vu des jeunes diplômés ignorant le monde et sa diversité, et des jeunes sans un sou l’ayant parcouru.

noe-pc27-1964Quelle valeur peut avoir mon cas singulier ? Il ne pèse sans doute pas assez lourd pour faire mentir les schémas sociologiques. On dit que l’exception confirme la règle. Exceptio probat regulam. Mais comme le rappelle Ambrose Bierce dans son Dictionnaire du diable, probat signifie éprouver, mettre à l’épreuve. Une exception ne valide pas la règle dont elle est sortie, elle la met à l’épreuve. Alors, toute petite exception que je sois, permettez-moi de mettre à l’épreuve l’histoire qu’on nous raconte, celle des Deux France, qui nous condamne à subir ce qui est ou ce qui fut, au lieu de créer ce qui pourrait être autrement.

 

 

 

 

Sarah Roubato a publié

 

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Politique

 

29 avril Plus on est de fou plus on lit, Radio Canada. Invité Marek Halter, prophète de la paix dans le monde et de l’ouverture à l’autre. Ce grand écrivain semble s’être donné un défi : dire le plus d’approximations et d’inepties en dix minutes. Mais il sera absous, car son message est trop beau : il faut s’aimer et aimer l’autre.

 

« Se réconcilier, il faut faire un geste : s’approcher de l’autre, lui taper sur l’épaule. Tandis que s’indigner : vous restez devant votre téléviseur, et vous vous indignez. »

 

L’indignation, Monsieur Halter, est une forme de colère saine qui permet de refuser sa condition et de la changer au nom d’un idéal. Que celle proposée par Monsieur Kessel soit inefficace, c’est un autre débat. Que la plupart des gens se contente de rester derrière leur écran pour partager des photos et signer des pétitions en ligne en pensant que c’est cela s’indigner, c’est une chose. Que l’indignation soit réduite dans votre bouche à cela en est une autre. Si l’indignation consiste à rester devant son téléviseur, alors la réconciliation pourrait bien consister à se promener bras dessus bras dessous avec un représentant du culte musulman devant les caméras.

 

« Nous sommes, à ma connaissance, les seuls êtres vivants qui savent qu’ils vont mourir ».

 

Permettez que l’on préfère à votre connaissance celle des éthologues, qui nous apprennent que les éléphants, puisque vous les citez, ont une conscience aigue de la mort, puisqu’une mère éléphant peut revenir chaque année à l’endroit même où son enfant est mort, et qu’un dauphin peut se suicider.

 

« Je suis comme tout le monde je me dis on sait jamais. On ne peut pas dire qu’il y a des vrais agnostiques, quelqu’un qui exècre Dieu  »

Petit rappel des définitions : l’agnosticisme consiste à dire qu’on ne sait pas si Dieu existe. Il n’a ni adoration ni haine de Dieu dans l’agnosticisme. Par ailleurs, et vous semblez volontairement faire l’impasse sur eux, il existe des athées : des personnes qui affirment qu’il n’y a pas de Dieu. Tout le monde donc ne se dit pas on ne sait jamais.

 

« Nous sommes tous des humains, on se serre les coudes. C’était l’idée du Général de Gaulle et de Adeneauer quand ils ont lancé l’Europe »

 

Ouf De Gaulle était donc un humaniste mondialiste ! Il ne voyait absolument pas dans l’Europe le moyen d’assoir le destin de la France et d’assurer la sécurité en créant des alliances entre les pays situés à l’ouest de l’Allemagne et les pays situés à l’est. Ni bien sûr pour faire contre-poids à la puissance des Etats-Unis. Non, le Général de Gaulle voulait bien sûr tout simplement que tous les humains se serrent les coudes.

 

« Si on se replie on commence à regarder tous les autres comme des ennemis… c’est ça le nationalisme »

Les êtres humains sont des animaux sociaux. Comme tels, ils définissent des unités de groupe (clans, tribus, nations). L’État-nation est un modèle qui a émergé au 19ème siècle et qui repose sur la définition d’une langue et d’un territoire communs à un peuple. Le nationalisme est l’adhésion à cette appartenance, que ce soit dans le souhait d’avoir un pays ou dans celui de préserver le sien.

 

La haine, cher Monsieur Halter, n’a pas besoin du nationalisme pour exister. Le repli sur soi se fait d’un quartier à l’autre, d’une région à l’autre, d’une misère à l’autre. Pour quelqu’un qui plaide pour la reconnaissance de l’autre, votre désir de pulvériser toutes les frontières pour créer une humanité à jamais unie semble quelque peu s’assoir sur les différences. Et je vais vous en apprendre une bonne, Monsieur Halter : on peut vouloir préserver la particularité de sa culture, de son pays, de sa langue, et reconnaître aux autres une humanité pleine et entière.

 

Remerciements

Merci Monsieur Halter de parcourir le monde pour répandre la bonne parole.

 

Merci de parler des autres. Les autres qui malheureusement ne sont pas un bloc homogène que l’on déteste ou que l’on adule. C’est bien parce que les hommes ne sont pas seulement des chrétiens, des juifs ou des musulmans, mais aussi des ouvriers, des cadres, des campagnards, des citadins, des nomades, des sédentaires, qu’ils s’affrontent, se tuent, collaborent et font des alliances. Réconciliez-vous, dites-vous. Mais à quel « vous » réduisez-vous donc les hommes ?

 

Merci d’entretenir le religieux en ne voyant les humains que par la lorgnette du religieux, alors que les conflits qui se produisent partout au Proche et Moyen Orient et en Afrique, sont le fruits d’un complexe agencement de facteurs politiques, économiques, sociaux, historiques, sur lequel vient se greffer le religieux comme catalyseur émotif. Si les Chiites se rebellent, ce n’est pas pare qu’ils méprisent la doctrine sunnite, mais parce qu’ils ont été opprimés pendant des siècles. Ce sont donc des hommes politiquement et socialement marginalisés qui saisissent l’idéal révolutionnaire du califat islamique de Daesh.

Votre négation de la complexité du réel ne fera pas avancer l’humanité d’un millimètre vers la paix. En revanche, expliquer que le mouvement de l’Armée de Résistance du Seigneur, mouvement ougandais djihadiste, n’a rien de religieux, ou que Boko Haram est une insurrection sociale et non religieuse, nous permet de mieux comprendre et de tenter de trouver des solutions. Je vous renvoie à l’excellent entretien avec Jean-François Bayart, politologue et sociologue spécialiste de l’Afrique, sur France inter dans l’émission Un jour dans le monde le 16 février dernier.

Merci de dire que tout le monde doit s’aimer. C’est bien. Cela plaira aux bobos occidentaux. Ils diront que c’est quand même important de le rappeler. Mais cela mérite-t-il les ondes médiatiques et les conférences ? Ne vaudrait-il pas mieux inviter les chercheurs qui passent leur vie à analyser les conflits ? Et pendant ce temps, on ne verrait plus Monsieur Halter dans les médias parce qu’il oeuvrerait discrètement mais efficacement pour faire appliquer son idée d’envoyer des jeunes susceptibles de se laisser séduire par le djihad sauver les clandestins en Méditerranée, où ils se sentiront aussi utiles et héros qu’avec une kalachnikov et un drapeau noir.

Merci pour vos oppositions simplistes entre l’ouverture et le repli. Si j’ai bien compris l’ouverture c’est qu’on s’aime tous et on est tous des humains. Le repli c’est qu’on est méchant et qu’on n’aime pas les autres. Cette vision permettra sans doute aux futures générations de mieux comprendre le monde et d’œuvrer pour la paix.

Pour un homme qui vit des mots, Marek Halter, vous les utilisez avec une légèreté qui fait froid dans le dos. Le mauvais usage des mots, la généralisation et la négation du réel sont les premiers outils des régimes dictatoriaux, des mouvements djihadistes et des zones sombres de nos démocraties. Vous avez finalement trouvé ce qui rapprochera l’humanité : la bêtise. Merci Monsieur Halter.