Lettre à Joyce, morte sous les insultes de ses infirmières.

J’aimerais vous dire “tu”, mais je ne le ferai pas. Parce que la dernière fois que vous avez entendu quelqu’un vous dire “tu”, c’était comme on le dit à un enfant pas sage, ou à celui qui ne mériterait aucun respect. Alors je te dis “vous”. 

 

À l’heure où je vous écris, vous êtes encore seule dans une chambre. Mais vous ne criez plus. Et ce n’est que maintenant qu’on vous entend. On se demande si vous êtes un cas parmi tant d’autres, celle qui s’est frayée un chemin dans le silence, pour jeter à la face du monde 7 minutes. Sept longues minutes qui racontent quatre siècles du mépris et de la lente agonie de vos peuples, dans ce si beau pays qu’est le Canada. 

 

Vos enfants auront vu sur Facebook leur mère mourir sous les insultes de celles qui auraient dû prendre soin d’elle. J’attends l’onde de choc planétaire. J’attends les marches de millions de personnes à travers le monde. Si nous l’avons fait – et si justement fait – pour un homme mort sous le genou d’un de ceux qui devraient protéger, pourquoi on ne le ferait pas pour une femme morte sous les insultes de celles qui devraient soigner ? Pour l’instant, dans la presse et sur les réseaux sociaux, rien de comparable à l’indignation légitime à la mort de George Floyd aux États-Unis.

 

Peut-être parce que pour les peuples autochtones, le silence est encore plus grand. Peut-être parce que les Européens, en vous regardant, ne trouvent pas chez eux d’équivalent qui les fasse vibrer. Oui Joyce, nos indignations sont sélectives. Il faut quelque chose qui résonne en nous. Notre commune humanité ne suffit pas. Sinon il y aurait bien longtemps qu’on aurait fait des marches pour les Tibétains, et pour bien d’autres. 


Et puis peut-être aussi parce que ça a lieu au Canada. Le Canada, c’est le pays des Américains tranquilles. C’est le pays des petits cousins francophones. Du racisme au Québec ? Mais les Québécois “ils sont tellement gentils ! Et puis j’adore les entendre parler !” 

 

Mais le peuple canadien est comme tous les peuples. Il a ses merveilles et il a ses démons. Et les siens sont enfouis loin, bien loin dans ces territoires immenses, derrière un rideau aussi trompeur que celui des arbres qui bordent les routes et derrière lesquels se fait la coupe à blanc des forêts. 

 

Le passé n’est pas un endroit qu’on laisse derrière soi. C’est une rivière qui coule dans les veines de nos sociétés. Et la rivière de larmes qui alimente aujourd’hui la solitude des Premières Nations, des Inuits et des Métis, de tous les peuples autochtones, fantômes sur leurs terres, cette rivière pourrait bien gronder. 

 

Oui le processus de réconciliation a commencé. Mais les excuses officielles ne suffisent pas. C’est loin des tribunes que le Canada doit regarder son histoire. C’est dans les couloirs de ses hôpitaux, de ses écoles, de ses prisons. C’est dans les petits gestes et les petites phrases. Et c’est même dans les petites phrases gentilles, dans l’exotisation et dans la fausse mise en valeur de tout ce qui est suffisamment foncé de peau pour susciter le fantasme. 

 

Je suis canadienne et je suis française. Et pourtant, sur les deux rives de l’Atlantique, on m’a toujours ramenée à ce que j’avais l’air d’être. Tous les jours on m’a demandé “Mais dites-moi on se demande, vous venez d’où ? – de France – Oui mais en vrai ? Vous aimez l’agneau ? Bah oui c’est vos origines…  La guitare ça vous va mieux que le piano ! Vous faites de la danse orientale ? Ah oui forcément… “Mais quand je fais des arts martiaux ou que je mange des sushis, là ça n’est plus “ah oui forcément…” Vous recevez le torrent, je reçois des gouttes, mais c’est bien le même poison. Sauf que moi j’ai droit au “vous”. Je dois être à un étage plus élevé sur leur échelle d’altérité. Vous Joyce, vous êtes tout en bas. Ce qui pour moi est une gêne que je finis par esquiver, pour vous, c’est autre chose. C’est ne pas vouloir se faire vacciner par peur d’être maltraité à l’hôpital. C’est connaître le plus haut taux de suicide, d’alcoolisme et de maladies cardiovasculaires du pays. C’est avoir peur de faire du stop mais être obligé de le faire quand même sur Highway 16, la route des larmes où vous vous faites enlever. 

 

Cette violence de tous les jours, qui pour en parler ? Les associations dont les alertes “seront prises en compte” ? Les chercheurs dont les rapports “sont sur notre bureau” ? Les artistes à qui on dit “C’est lourd hein comme sujet !” Les médias qui courent aujourd’hui interroger “les autres Joyce” que vos cris ont délivré du silence ? Dans quelques mois ils tendront leurs micros ailleurs. J’attends les médias qui ne se ruent pas sur l’événement. Ceux qui iront sur le terrain, qui prendront le temps de comprendre nos sociétés. “La violence systémique envers les populations autochtones”. Quelle rédaction aurait pris ce sujet il y a encore une semaine ? 

 

Que ceux qui ne disent rien sur ces questions passent leur chemin. Mais que ceux qui hurlent au racisme pour eux, sortent de ce silence et demandent justice pour vous. Parce que la lutte contre le racisme ne saurait être communautaire. Sinon, elle se mentirait à elle-même. 

 

J’attends le cri qui fera écho à celui que vous avez poussé. Qu’on puisse se dire un jour qu’il aura fallu sept insupportables minutes pour réveiller une conscience nouvelle. 

 

 

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