Écrire (2) : le métier d’écrivain

« Mais c’est ta passion ou ton métier? » 

« On va passer le chapeau, car Sarah vient de loin, pour ses frais de transport… »

« De toute façon tu ne fais pas ça pour l’argent ! »

« Ah il faut payer aussi pour la soirée ? Mais j’ai acheté un livre ! »

« Il faudrait quand même que tu trouves un vrai métier à côté, et tu pourras écrire les weekends et les vacances »

À force on a le cuir épais. On finit même par en rire.  « Je me presse de rire de tout de peur d’être obligé d’en pleurer » disait Beaumarchais. Mais tout de même, on se demander parfois : qu’est-ce qu’il y a donc dans mon métier pour qu’il soit si difficile à faire accepter comme un vrai métier ? Pourquoi mes mos ne vaudraient-ils pas le prix d’une bière, d’un panier de légumes ou même d’une séance d’ostéopathie ou de développement personnel ?

Ma matière est immatérielle

D’abord, les mots ne se touchent pas, ils sont immatériels. J’ai déjà demandé à des lycéens qui trouvait normal de payer un café mais pas une chanson. Plus de 90% levaient la main. Et moi j’étais là, devant eux. Je croyais venir leur parler de mon métier. En fait je devais leur démontrer que c’était bien un métier. Que cet objet immatériel, qu’on peut reproduire à l’infini, a bien nécessité des jours et des semaines de travail, et des années de formation ? Quand je produis cet objet pourtant, je le garde aussi. Je ne dois pas un fabriquer un autre exemplaire. Sauf quand il s’agit d’un livre mais les 10% que je touche en tant qu’auteur montrent bien que les frais de production reproduction acheminement et vente sont prioritaires sur le travail de création.

Écrivain est sans doute le métier le plus détaché des contraintes matérielles. L’écrivain n’a besoin d’aucun atelier pour exercer son métier, il n’achète pas de matériel à part du papier et des stylos quand il écrit à la main, et un ordinateur qui est aujourd’hui un outil que tout le monde possède. Il n’a pas d’instrument de musique à emmener chez le luthier, à transporter, à faire réparer, il n’a pas besoin d’un atelier, d’acheter des toiles et des pinceaux, il n’a pas besoin de logiciel performant pour faire du montage ou de la retouche d’image. Ni de local de répétition ni de costumes. Par rapport à ses collègues créateurs, il est affranchi de ces contraintes matérielles. Il peut commencer son travail sans aucun investissement financier. Il peut avoir besoin de faire des recherches, de voyager, de se loger dans des lieux qu’il doit étudier, ou décider de créer un blog qui demande un investissement financier, mais c’est son choix.

L’écrivain n’a pas d’horaires de répétitions, de calendrier défini par le groupe, de lieu qui l’isole. Rien pour faire reconnaître que oui, quand il est là à sa table devant sa tasse à regarder dans le vide, il travaille.  Que quand il n’adresse pas un mot durant une ballade c’est qu’il travaille. J’en ai parlé iciComme il n’a aucune porte d’atelier à refermer, aucun instrument à saisir et donc à reposer, un écrivain travaille tout le temps. Un musicien ou un sculpteur ne comptent pas leurs heures pour créer une chanson ou une sculpture. Mais quand ils rentrent chez eux, quand ils mangent ou jardinent, ils ne travaillent plus. Ils peuvent penser à leur travail, mais ils ne le réalisent pas. L’écrivain, lui, cherche une phrase en sortant ses poubelles, taille un personnage en entendant une phrase dans la file d’attente d’une épicerie. Chaque instant de son quotidien peut être un moment de travail, jusqu’à ces dernières minutes sur l’oreiller où les mots viennent et où il se dit, déjà emporté par le sommeil, qu’il s’en souviendra le lendemain. 

Ma matière est celle que tout le monde utilise chaque jour, mais j’ai un vrai savoir-faire

La musique aussi est immatérielle. Étant aussi dans la partie, je suis loin de dire que les musiciens n’ont pas du mal à faire reconnaître leur métier. Mais ils ont un tout petit peu moins de mal que ceux qui n’ont que les mots. Car le musicien maîtrise un langage étranger à la plupart des gens. On voit son violon, sa batterie, son micro, ses amplis, son agilité sa virtuosité, sa belle voix. On peut mieux comprendre qu’il a des frais de matériel, et qu’il maîtrise un art difficile. Mais l’écrivain, que maîtrise-t-il ? Les mots ! Les mots que tout le monde utilise chaque jour. C’est son miracle et c’est sa malédiction. 

On a souvent entendu dire que ce qui fait la littérature, c’est le style. On peut se dire que c’est là des soucis d’intellos. Pourtant c’est là que tout se joue, c’est ce qui fait la différence entre un écrivain et un auteur de livre. Trouver un angle pour présenter un sujet, fabriquer des personnages, des situations, est bien autre chose que raconter une situation vécue. C’est là que l’écrivain, comme le musicien ou tout artisan, passe des années à acquérir le savoir-faire de sculpter dans la langue une musique qui lui est propre, de dire ce que les autres ne peuvent pas dire.

Je suis un artisan comme un autre

On m’a souvent dit « Tu ne le connais pas ? Il faut que je te le présente, il est écrivain aussi ! » Comme si un écrivain devait s’entendre avec un autre écrivain, comme si on devait bien s’entendre, entre gens du même métier, voir de la même caste. Pour ma part, c’est plutôt chez des boulangers, des paysans ou des éleveurs, que j’ai trouvé une complicité et un intérêt. Parce que dans la manière dont ils approchent leur matière, je trouve des échos à la mienne. Sans doute aussi parce que je me nourris plus de ce qui ne me ressemble pas que de ce qui me ressemble. Alors quand, après avoir chanté sur un marché, tous les paysans m’offrent le fruit de leur travail que je voulais leur payer me disant : « Non, tu payes rien. C’est pour ce que tu viens de donner », je me dis que ceux qui nourrissent les corps et ceux qui nourrissent l’âme et l’esprit peuvent bien se valoir. 

Je nourris les âmes et les esprits, mais je ne suis pas reconnu comme thérapeute

Bien des gens sont prêts à payer une séance d’ostéopathie ou de psy autour de 100 € la demie heure. Pourtant, l’ostéopathe aussi donne quelque chose d’immatériel qu’il peut reproduire à l’infini : son geste n’a besoin d’aucun instrument, seulement d’années de savoir-faires qu’il fait reconnaître par le prix de ses séances. Mais l’ostéopathe a deux avantages par rapport à l’écrivain : il travaille sur le corps, et il est reconnu comme thérapeute. Cette relation de patient/thérapeute lui donne une légitimité : il est là pour soigner. Le psy, qui comme l’écrivain travaille sur l’esprit et l’émotionnel, est reconnu comme thérapeute. Il peut donc demander des prix dignes des avocats et des notaires. Pendant ce temps l’écrivain récolte ses 50 centimes par livre et fait la manche à ses lecteurs pour récolter des dons. Dans bien des sociétés, poètes, chamans, musiciens, danseurs étaient considérés comme de véritables médecins de l’âme, indispensable à l’équilibre des sociétés. Dans notre société du spectacle, l’artiste est considéré comme un divertissement. Et dans le flot de l’informations gratuites, un blog est considéré comme une vitrine qui doit rester gratuite. Si comme individus des gens disent que ce que vous écrivez fait du bien, les bouleverse, les apaise, voire change leur vie, comme collectivité, les lecteurs et spectateurs ne reconnaissent pas que c’est un métier.

Être écrivain dans la vraie vie

Aujourd’hui l’écrivain est pris dans un marché où son travail est sans cesse dévalué. Dans le monde de l’édition, l’écrivain touche, s’il est chanceux, 10% du prix de vente du livre. Pour Trouve le verbe de ta vie qui se vend 6,50 €, je touche donc 65 centimes par livre. Ne jetons pas la pierre aux éditeurs. Ils ramassent ce qu’il reste une fois que le distributeur, c’est-à-dire celui qui met les livres en carton et les achemine, a touché ses 40 à 50% du prix de vente. Et une fois que le libraire, qu’il déniche les talents, parle des livres et les défendent, ou qu’il ne fasse que recevoir une commande et l’encaisser, touche 30% du prix de vente. L’écrivain se retrouve donc dans la même situation que les artistes de scène, qui ne sont payés qu’une fois que la salle est louée, et que l’éclairagiste l’ingénieur du son, la personne au vestiaire, à la caisse, le barmans et les serveurs sont payés. Ils toucheront leur salaire, qu’il y ait 10 ou 300 personnes dans la salle. L’artiste sur scène, sans qui tout ce monde n’aurait pas de travail, est payé ce qu’il reste et prend tous les risques.

Si l’écrivain se laisse séduire par les promesses de l’autoédition, où il touche l’intégralité de ce qu’il vend, c’est qu’il a décidé d’être son propre éditeur, imprimeur, agent, communiquant, livreur, revue de presse. Il va donc passer tout son temps à mettre en vente son produit. C’est donc qu’il va devenir autre chose qu’un créateur. C’est son choix, mais ce n’est plus son métier, et lui proposer cela comme solution pour vivre de son métier, est une belle entourloupe. 

Sur internet, qui a l’avantage de le délivrer des contraintes matérielles du livre papier, celui qui écrit se retrouve pris dans le flot médiatique. Ses textes publiés en ligne deviennent une information parmi d’autres, parmi toutes ces autres gratuites. Il se retrouve avec les mêmes difficultés que le photographe qui tente de vendre ses photos mais doit aussi les mettre en ligne pour se faire connaître. S’il cherche un modèle économique comme certains médias parviennent à les maintenir, il lui faut une base de plusieurs milliers de lecteurs réguliers, car il sait que moins de 5% des lecteurs le financeront sur la base d’une participation libre. Or il est seul. Il n’a pas une équipe, et ne traite pas de l’information.   

Pour s’autoéditer, que ce soit en ligne ou sur papier, l’écrivain doit donc se consacrer pleinement et entièrement à ce travail. Ce qui écarte tout de suite la possibilité d’avoir un gagne-pain à côté. L’écrivain est donc pris entre le choix de renier son métier en le reléguant à un à-côté d’un autre gagne-pain, ou celui de renier son métier en assumant dix autres métiers. Voilà la place que lui fait notre société. À méditer. 

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