La faute du piano de gare

Descente de train. Comme toujours vertigineuse, avec le matériel que je transporte. La correspondance n’est indiquée qu’à la dernière minute. Il va falloir remonter vers le hall. C’est bon, j’ai plus de quarante minutes. C’est large. Je sais que dans le hall, il y a un piano de gare. Je me demande qui y sera.

Le piano est tout seul. Je ne peux pas le laisser comme ça. Je m’y assois, la guitare dans le dos. Je joue ce qui me passe par les doigts. La sourdine du piano est bloquée, impossible de faire des nuances. Mais ici ce qui compte ce n’est pas ce qu’on joue ni comment on le joue. C’est ce qu’on provoque. Un piano de gare n’est ni un instrument de concert ni de répétition. C’est un appel au dialogue, une bouteille de quelques notes qu’on jette à la mer, au milieu de la foule, des gens pressés, des individus isolés, s’ignorant, se marchant sur les pieds, évitant les regards, se bousculant pour être les premiers.




Elle s’est accouche sur le piano et claque du doigt la mesure. Je n’ai aucun souvenir de son apparence. Je ne la reconnaîtrais pas si je la croisais à nouveau. Mais je reconnaîtrais sa voix. Rocailleuse, éraillée à la manière de certaines chanteuses de jazz et de blues. Elle se met à chanter, sans présentation, sans autorisation, sans parole. Et c’est très bien ainsi.

Je m’excuse auprès d’elle de ne rien connaître au jazz. Elle s’en fiche. Elle sait qu’un vrai musicien n’a pas besoin de complexité pour s’amuser. Sa voix avait besoin d’un instrument pour se dégourdir, mon jeu avait besoin d’une voix pour sortir des chemins qu’il connaissait. Je prends ma guitare, et on finit à deux voix face à un cercle de curieux et face à ceux qui, dans le hall, nous écoutent sans le montrer. L’air a changé et c’est ça qui nous grise. Chacune est en état d’hyper-réceptivité. On essaye d’évaluer où en est l’autre en utilisant ne sais quel sixième sens qui nous permet de savoir avant même d’entendre le son sortir de l’autre, à quoi il va ressembler. On ne se connaît pas, donc on redouble d’attention. À chaque son qu’on produit, chaque respiration que l’on prend, on guette, on est prête à retenir, ralentir, atténuer ou au contraire lâcher.

Bien peu d’arts exigent un tel niveau d’écoute et d’attention à l’autre et à soi simultanément que la musique. Voilà pourquoi elle devrait faire pleinement partie de l’apprentissage des enfants, et pas seulement en une heure par semaine de récréation.

Un léger bruissement se fait sentir dans le hall. Des gens se déplacent… mince c’est vrai qu’on attend un train. Le sien part pour Paris, le mien descend vers le sud…dans 5 minutes. Le sien dans 7 minutes. Je remballe ma guitare sans fermer l’étui, et chacune se rue à l’opposé de la gare. On s’est quittées comme on s’est rencontrées.

En courant, un sac dans une main, un autre en bandoulière, la guitare sur le dos, je souris. Où donc sont passées les quarante minutes que j’avais devant moi ? L’espace-temps avait dû tousser, pour que deux pratiquent l’éternité dans un mouchoir du temps. Ou bien c’était tout simplement la faute du piano de gare.

 

Sarah Roubato a publié :

 Partout en France et ailleurs, ils sont sur le point d’avoir trente ans. Une foule d’anonymes qui cherchent à habiter le monde ou à le fuir, à dessiner leurs rêves ou à s’en détourner. Au cœur du tumulte, ils s’interrogent, se font violence et ce sont leurs voix que l’on entend se déployer 

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Une jeune femme écrit à un adolescent et lui propose d’envisager son avenir avec un autre regard que celui qu’on lui a appris, pour faire face à un monde qui change et qu’il va devoir réinventer. Une lettre qui résonne à tout âge pour ceux qui ont eu envie de quitter les chemins tout tracés et à qui on a dit que c’était impossible.

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Un recueil de lettres adressées à toutes celles et ceux, même s’ils ne peuvent pas répondre, qui peuplent la solitude d’une jeune femme éprise de la beauté du monde. Comment la dire, comment la préserver, comment y participer, alors que des forces contraires – l’hyperconsommation, les renoncements politiques, l’ambivalence du progrès technologique – nous isolent toujours plus les uns des autres ?

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