« Est-ce que tu vas encore te faire disputer si tu chantes ? »

 Je n’arriverai jamais à ne pas voyager chargée. Pourtant j’ai toujours à peu près un demi sac de vêtements. Le reste, du matériel pour le travail. Cette fois : guitare, ampli sur le chariot, sac à dos, sac avec micro en bandoulière… à faire entrer en une fois dans le wagon, car la légendaire patience des Français quand il s’agit de monter dans un wagon ne me permettra pas de faire deux voyages.

Le wagon est déjà presque plein. Mon entrée ne passe pas inaperçue. Chariot déplié, ampli bien calé, sac à dos déposé dans un coin en attendant de pouvoir faire un aller-retour, guitare en avant pour passer dans le couloir. Un homme me dit : « Vous allez nous jouer une chanson ? » Cette phrase peut être la plus flatteuse et la lus méprisante, selon comment on la dit. Si c’est sur le ton « Allez l’artiste ! Joue-nous un air ! » on répond : « Et toi tu es kiné ? Allez tu vas bien me faire un p’tit massage gratuit en dehors de tes heures de travail ! Ah non tu es plombier ? Un petit coup de vis ? » Mais quand elle est demandée sur le ton de : « Que ça me ferait du bien, si vous voulez bien ! », difficile de résister. Il me revient la phrase que Cohen fait dire à Joplin dans Chelsea Hotel : « We’re ugly but we’ve got the music ».




Mon siège est tout au fond, juste devant le rack à bagages. Tant mieux, je serai tout près de la guitare. J’ai dormi trois heures, il est 8h15, le train part dans 15 minutes. Pendant le voyage je dois écrire des articles. Pas question de dormir. Je retourne voir l’homme assis à trois rangées de là et je lui dis que si je chante quelque chose je devrai le faire du fond du couloir.

J’ouvre mon étui et me prépare à chanter armée de ma voix du matin. Ce sera La llorona. Je ne dis rien, je commence. Les gens se retournent, les enfants se mettent debout sur leur siège. Les écouteurs se défont des têtes. Au bout de 28 mesures, l’homme assis juste devant moi retire son casque brutalement, se retourne et me dit bien fort pour que tout le monde entende : « Dites, on n’est pas dans le métro ici ! Allez faire ça ailleurs. »

Stupeur et murmures dans tout le wagon.

– Mais Monsieur…enfin…

– Mais laissez-la faire une chanson, nous ça nous fait du bien.

– En quoi elle vous dérange ?

– Elle en fait juste une.

L’homme fait front :  « Et bien si vous voulez des chansons, allez dans un autre wagon avec elle. » Consternation et soupirs. Les regards se tournent vers moi. Je souris. Je trouve le moment assez délicieux. Je finis par m’adresser au perturbateur perturbé :

« Vous savez Monsieur, je ne fais pas la manche, c’est un cadeau, parce qu’un passager me l’a demandé.

– Écoutez je suis fatigué, je me suis réveillé à 5h, de la musique j’en entends tout le temps, tenez vous voyez… » Il soulève un coin de son casque pour me faire entendre la musique qui cogne. « Là j’aimerais dormir. » Sa compagne essaie de le calmer. L’homme a tout de l’individu frustré sur qui pèse le poids d’une vie qu’il subit. Celui qui part le matin la gorge serré et rentre chez lui en traînant des pieds, s’affale sur le canapé de vant la télé, mange sans plaisir, pour tout recommencer le lendemain. Celui qui n’a même plus idée que les relations humains puissent être basées sur autre chose que l’obéissance la compétition et la méfiance. Et qui, en bon Français, renvoie l’agressivité qu’il subit, la prenant pour le signe d’une supériorité. Et pour qui toute tentative de remettre en question son agressivité reviendrait à nier sa souffrance. Cet homme a besoin de la confrontation. Il la veut pour exister, pour se reconnaître comme celui dans le wagon qui n’en peut plus et qui a besoinde calme…musique à fond dans les oreilles.

Je monte le capo d’une case et reprends la chanson un demi-ton au-dessus. Leur offrir ce moment devient un droit à réenchanter le monde, à retrouver ce qui nous lie, à réinvestir les espaces publics. C’est aussi le désir du partage qui l’emporte sur le désir du repli.

Les fronts se déplissent. Applaudissements et mercis à la fin. Le train démarre.

Dans le wagon, quelque chose a changé. Parce qu’ils ont partagé ce moment de surprise, d’accueil du cadeau, d’indignation contre le passager excédé, de soulagement en voyant que je reprenais, ils sont maintenant liés. Ils se regardent, ils ont conscience les uns des autres. Ce ne sont plus des individus isolés qui s’évitent le plus possible. C’est pour ça que les hommes ont inventé la musique. Pour créer du lien, injecter une force collective, apaiser les tensions. Renverser tout ce qui peut mener à un état de guerre.

L’homme est mon voisin de couloir. Il finit par s’endormir, la musique crachant encore dans ses écouteurs. Je sais que rien ne le reposera. Qu’il ne prend des vacances que comme il s’affale devant sa télé, pour mieux recommencer après. Qu’il ne s’autorise pas un vrai pas sur le côté, une autre manière de voir le monde et sa propre vie. Je lui griffonne un mot, le plie en huit et prévois, si je sors avant lui, de lui déposer sur sa tablette en m’arrangeant pour être déjà près de la sortie avec toutes mes affaires moins d’une seconde après, pour ne pas lui laisser l’occasion de me le rendre.

Je ne sais pas si ce sont les vacances qui ont mis les gens dans cet état de réceptivité. Peut-être qu’en plein mois d’octobre ils auraient tous râlé autant que lui. Mais je sais aussi qu’il faut si peu…si peu pour gratter cette foutue carapace. Les gens ont encore soif de lien et de beauté. Ils sont capable de veiller les uns sur les autres, de s’entraider, toutes les situations d’urgence le montrent.

Plus tard, alors que je vais me dégourdir, les regards se lèvent quand je passe, les sourires éclairent les visages. Une fillette de cinq ans me demande : « Est-ce que tu vas encore te faire disputer si tu chantes ? » Tout dépend de la société que tu fabriqueras, ma puce.
Sarah Roubato a publié :

 Partout en France et ailleurs, ils sont sur le point d’avoir trente ans. Une foule d’anonymes qui cherchent à habiter le monde ou à le fuir, à dessiner leurs rêves ou à s’en détourner. Au cœur du tumulte, ils s’interrogent, se font violence et ce sont leurs voix que l’on entend se déployer 

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Une jeune femme écrit à un adolescent et lui propose d’envisager son avenir avec un autre regard que celui qu’on lui a appris, pour faire face à un monde qui change et qu’il va devoir réinventer. Une lettre qui résonne à tout âge pour ceux qui ont eu envie de quitter les chemins tout tracés et à qui on a dit que c’était impossible.

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Un recueil de lettres adressées à toutes celles et ceux, même s’ils ne peuvent pas répondre, qui peuplent la solitude d’une jeune femme éprise de la beauté du monde. Comment la dire, comment la préserver, comment y participer, alors que des forces contraires – l’hyperconsommation, les renoncements politiques, l’ambivalence du progrès technologique – nous isolent toujours plus les uns des autres ?

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