Ce que des lycéens m’ont appris

Un certain vendredi, dans l’un des lycées les moins bien classés de l’île de la Réunion, eut lieu un concours d’éloquence. Sept élèves sélectionnés parmi quatorze volontaires se présentaient devant un jury et leurs camarades de secondes. Ces élèves pleins de frustrations et d’émotions nous ont offert une véritable leçon à bien des égards. J’ai donné des ateliers dans bien des lycées, et je n’avais jamais vu un tel engagement, une telle force de travail et de volonté, que parmi ces jeunes en difficulté. Nous intervenants, enseignants, conseillers, surveillants, directeurs, élèves, membres de cette communauté qu’on appelle lycée, où se façonnent des individus en devenir, prenons un instant pour nous interroger.

 




Ils nous ont appris…

Que ces ados ont des choses à nous dire. Le thème était libre. Tous ont choisi des sujets qui venaient du plus profond de leur expérience ou de leur conscience. Ce faisant, ils se sont mis à nu, et l’ont assumé jusqu’au bout. Ils nous montrent que lorsqu’on leur fait confiance, ils ont une véritable vision de notre monde, de ses enjeux et des relations humaines dans leur universalité.

« J’ai compris ce que c’est, parler. »

Que si nous leur faisons confiance, ils sauront en être dignes. Ils savent faire preuve de contrôle de soi, de maîtrise de leurs émotions, de rigueur dans l’apprentissage, d’originalité, de courage. Ils nous ont interpelés, ils se sont confiés, ils ont avoué, ils ont affirmé, ils ont interrogé,sur des sujets profonds et complexes. Ils sont partis en quête du vrai, de l’authenticité, dans la rigueur du questionnement et de l’affirmation.

Qu’on peut transformer ses fragilités en force par la puissance des mots. Cela aurait pu être un art visuel, la musique, la danse, ou toute forme d’expression artistique. Pour cet exercice, ce furent les mots. Certains ont décidé d’exposer leurs fragilités les plus intimes au grand jour. Ils sont parfois allés au bout de l’effondrement, juste avant d’entrer en scène. Crise de larmes, crise de rire, tremblements. Et puis, par la force de la scène, par le cadre du concours, par le public, ils ont transcendé cet état de vulnérabilité et en ont fait une force.

 

« Devant le public, je me suis libéré. »

« J’avais peur, et je crois que je l’ai transformée »

La puissance d’une équipe. Pendant une semaine, ces élèves qui ne se connaissaient pas ont travaillé ensemble, s’écoutant, s’entraidant, se poussant et s’encourageant les uns les autres. Ils l’ont fait sans avoir besoin qu’on leur demande. Avant même le début de la séance ils étaient en train de réviser leurs textes. Ils se sont apprivoisés, respectant les fragilités de chacun, et n’ayant d’autre but que d’aller au-delà de ce qu’ils se croyaient capables de faire.

« J’ai appris à travailler en groupe alors que je préférais être seule. »

« La semaine qu’on a passée ensemble c’était notre plus beau prix. »

Que l’éloquence n’est pas réservée aux littéraires ni à une élite. L’art de savoir s’exprimer, de transmettre des émotions et des idées, est indispensable dans tous les métiers, et dans toutes les situations de vie. Cette capacité est ancrée dans chaque individu. Pour certains, les mots ne sont pas la matière privilégiée, et ils préfèreront le corps la musique ou l’image. Mais pour beaucoup, cette capacité verbale existe, sans pouvoir s’épanouir dans les cadres d’une dissertation ou d’un commentaire de texte. Ils ont besoin d’une autre piste d’atterrissage, avec d’autres cadres, d’autres limites, d’autres exigences. Avec un autre paysage à atteindre.

Que l’apprentissage dépasse le cadre de la salle de classe. L’apprentissage pour tous est le fruit d’un long combat que les générations précédentes ont livré. La classe, comme le dojo des arts martiaux ou la scène des artistes, est un espace sacré où se commet l’un des plus beaux gestes que nous partageons avec tout le règne animal : la transmission. Mais l’apprentissage s’exerce bien au-delà de cet espace : dans la cour d’école, dans les couloirs, dans les bureaux, dans le gymnase, à la cantine. Si nous voulons que les élèves se dépassent, découvrent en eux des potentiels et les laissent s’épanouir, qu’ils deviennent des citoyens conscients et acteurs du monde de demain, nous devons nous investir bien au-delà de la salle de classe : en intégrant d’autres méthodes à notre expertise, en étant curieux d’autres outils ou approches. Il y a bien des manières – et heureusement – de montrer aux élèves le chemin qu’ils se construiront. Nous pourrions alors nous ouvrir un champ de possibles pour transmettre la matière que nous chérissons de façon plus diversifiée, plus complète, plus jouissive et plus belle. Comme les élèves de ce vendredi, nous pouvons sortir de notre zone de confort, pour être autre chose que remplisseurs de compétences.

« Qu’on leur dise que tu es autre chose qu’une boîte qu’on gave de savoir. Quelqu’un qui pense le monde, qui le dit, et qui fera le monde de demain. »

Trouve le verbe de ta vie, Sarah Roubato, ed La Nage de l’Ourse.

EXTRAITS DE LEURS TEXTES :

Changer le monde

« Avoir envie de se lever le matin pour sourire à la vie, pas pour la subir. Apprendre à dire bonjour et merci. Je pense au cuisinier, au chauffeur du bus, à l’homme qui ramasse nos déchets. À ceux qui nous permettent de vivre notre journée. Je sais que c’est fou. Mais j’ai envie de refaçonner le monde. Pas à mon image, à notre image. C’est vrai ce n’est qu’un rêve. Mais on m’a enseigné que plus nos rêves sont grands et moins il faut les abandonner. »

La confiance en soi

« Moi je vais vous dire un secret… Je ne m’aime pas. Je me déteste, je me trouve laide, je ne trouve pas ce que j’ai de plus que les autres… ah si ! des fossettes et un joli sourire. a confiance, on me l’a arrachée. Ça me ronge de l’intérieur. Pourtant il faut bien que je fasse confiance à des gens pour pouvoir vivre. Je veux pouvoir me regarder dans un miroir et me dire : je suis belle, je suis intelligente. Je suis digne du respect. Je mérite l’amour, je mérite la vie. Je suis forte ! Je suis une survivante ! »

Le système scolaire

« Une mère demande à son fils : « Qu’est-ce qu’on t’a appris à l’école ? » Il répond : « On m’a appris à ne pas être méchant, à ne pas bavarder, on m’a appris à ne pas manquer de respect ». Vous voyez où je veux en venir ? On nous enseigne ce qu’on doit pas faire et ce qu’on ne doit pas être, au détriment de ce qu’on doit faire et de ce qu’on devrait être. Imaginez qu’on nous dise : « Sois gentil, sois respectueux, sois quelqu’un de bien ». Qu’on nous enlève cet esprit de contrainte. On passe cinq jours par semaine au lycée, qui est censé être un endroit agréable…enfin je crois. Le problème c’est qu’aujourd’hui, la première motivation pour bien travailler c’est de ne pas avoir de sanction. Et notre récompense pour bien travailler, c’est de ne pas avoir de sanction.

La dépression à l’école

On dit que l’école est un moyen de se libérer, mais on sait bien tous que c’est faux. De ce que je vois, c’est à l’école que la déprime commence, et de plusieurs manières : le rabaissement, les moqueries, la violence physique et morale. En fait, le mépris des autres commence quand les gens sont trop différents. Et vous, enseignants, ne fermez pas la porte à ces élèves. Regardez-les, demandez vous s’ils vont bien. Ils vous diront oui, mais ils se cachent. Ils ont peur. Mais vous verrez leur regard vide, ils verront votre main tendue. Vous leur redonnerez confiance, vous leur ouvrirez un chemin de liberté

La dépendance à la pornographie

« Toutes les drogues inconnues ont connu leur période rose, sans restriction ni prévention. La personne qui consomme de la pornographie peut s’attendre à ce que dans la vie, ses relations sexuelles soient comme dans le film. »

La femme objet

« Aucune fille ne doit se sentir associée à une couleur comme le rose princesse. Elle a le droit de s’identifier dans le noir ténèbres et puissance, le rouge colère et vivacité, le bleu rêveur et léger, le jaune passion et ténacité, l’orange pétillant et fêtard. La femme est princesse sans rose, elle est beauté d’abord pour elle, pour la vie. Beauté qui se respecte. »

La peine d’amour

Abuser de l’amour c’est comme une gourmandise. On ne se donne plus de limites. On en prend sans modération, et quand on n’en n’a plus, on a un manque. On se brise de l’intérieur, c’est comme si une main faisait un nœud avec nos boyaux et les tirait. On se sent comme un vieux torchon qu’on laisse traîner par terre après avoir été utilisé. L’amour est bien comme le feu, comme celui que crache notre volcan. Il arrive quand on s’y attend le moins, il nous prend d’un coup, il est dangereux mais on apprend à vivre avec, car il fait renaître la vie, et la vie sans l’amour, ça ne serait plus la vie.




Sarah Roubato a publié :

 Partout en France et ailleurs, ils sont sur le point d’avoir trente ans. Une foule d’anonymes qui cherchent à habiter le monde ou à le fuir, à dessiner leurs rêves ou à s’en détourner. Au cœur du tumulte, ils s’interrogent, se font violence et ce sont leurs voix que l’on entend se déployer 

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Une jeune femme écrit à un adolescent et lui propose d’envisager son avenir avec un autre regard que celui qu’on lui a appris, pour faire face à un monde qui change et qu’il va devoir réinventer. Une lettre qui résonne à tout âge pour ceux qui ont eu envie de quitter les chemins tout tracés et à qui on a dit que c’était impossible.

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livre sarah

Un recueil de lettres adressées à toutes celles et ceux, même s’ils ne peuvent pas répondre, qui peuplent la solitude d’une jeune femme éprise de la beauté du monde. Comment la dire, comment la préserver, comment y participer, alors que des forces contraires – l’hyperconsommation, les renoncements politiques, l’ambivalence du progrès technologique – nous isolent toujours plus les uns des autres ?

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