Comme deux enfants du même rocher

J’ai regardé Notre-Dame devenir éteinte à mesure que le jour baissait. J’étais une étrange silhouette qui écrivait en plein milieu du pont. Autour de moi, tout s’allumait : les monuments, les quais, les péniches avec leurs soirées cocktail. Derrière, sur le pont, un boucan se déplace : un bus-discothèque, qui fait tourner les têtes un instant. Il passe. Les couples se remurmurent des mots doux, les bandes de copains se chambrent, les groupes de filles reprennent leurs confidences, les touristes brandissent leurs appareils photos. Les sacs de shopping se cognent et les talons se tordent, fatigués de leur journée.

Personne à Paris ne sait que je suis ici. J’ai arrêté de mendier les miettes du temps de ceux qui n’appellent jamais et qui sont toujours trop occupés. Je me contente d’être disponible pour cette ville qui m’a faite dans mes espoirs et mes douleurs, dans mes émerveillements et mes révoltes.




Qu’est-ce qui a donc changé depuis mon enfance ? Pas grand-chose. Les têtes sont plus penchées peut-être, pendues par l’écran du téléphone. J’assiste au spectacle des gens normaux. Ceux qui reçoivent des messages, ceux qui sortent les vendredis soirs, ceux qui partent en vacances entre amis, ceux qui s’engueulent, ceux qui au téléphone peuvent dire «C’est moi». Ma certitude est la même : celle de ne jamais avoir une place parmi eux. Les sentiments n’ont pas changé : les envier parfois, les mépriser par moment, les désespérer le plus souvent. « Être une heure, une heure seulement, être une heure, une heure, quelque fois… » («La chanson de Jacky», J. Brel)

Sur le pont j’écris, et je les ignore comme on apprend à ignorer les courants pour suivre son cap. Ou simplement, pour faire exister son rocher là où c’est si beau. Je suis bien. Anonyme dans la ville, sans rendez-vous, sensible uniquement à la palpitation des rues, au flot des trottoirs, à ces scènes d’une demie seconde qui racontent tout de notre temps. Oui, je suis bien. Pourtant quelque chose en moi attend. Que quelqu’un s’arrête sur ce pont, et me dise comme dans le film : « Vous, vous avez l’air de quelqu’un qui va faire une bêtise ». Ce serait une main qui se tend, une épaule offerte, un sourire. Ce serait déjà bien assez.

*

J’ai fini cette page sur mon cahier. Je rentre. Je repasse place de l’Hôtel de Ville. Le musicien qui chantait Leonard Cohen il y a une heure est toujours là. Et il chante toujours Leonard Cohen. Je souris une deuxième fois. Je suis à nouveau à Montréal, bien loin, dans tout ce en quoi j’ai cru et que j’ai quitté. Décidément, il fait réellement un hommage. Je passe, et repasse, m’assois parmi les spectateurs improvisés. La dernière fois que j’avais hésité ainsi c’était à Istanbul, quand devant l’église Aya Sofia, un violon irlandais m’avait fait tourner la tête. J’avais continué mon chemin, n’osant pas. Et puis j’avais fait demi tour, et nous avions passés quatre jours ensemble à arpenter la ville, pour nous retrouver une semaine plus tard à Paris…devant Notre-Dame (« Lettre à Jessi, une musicienne des rues » Lettres à ma génération, ed Michel Lafon).

Cette fois-ci je n’ai hésité que le temps d’un couplet. Et je suis allée me poster près de lui, en chantant Famous Blue Raincoat. Ensuite je ne sais plus ce qu’on s’est dit, ni comment nous avons fini le set à deux micros à chanter les chansons, en découvrant que décidément, nous les connaissions vraiment et que nos voix s’accordaient. Chacun guettait l’autre, attentif à son langage corporel. Nous avons improvisé un dîner de minuit dans son camion-maison où nous nous sommes joués mutuellement toutes les chansons que nous connaissions, de L. Cohen, de folk, de country  et de vieux blues des années 30. J’étais artiste ambulant dans ma propre ville. Nous parlions de Paris comme deux étrangers, et de la musique comme deux enfants du même pays.

En retraversant la Seine alors que la nuit était déjà vieille, je me demandais si cette rencontre allait se déplier ou si elle n’était qu’une étoile filante. Dans la vie de ceux qui passent et qui voyagent, nous connaissons bien l’odeur de ces rencontres qui prennent racine dans la magie d’un lieu, d’un instant, et qui ne leur survivent pas.

Ce compagnon d’art devait aller en Italie depuis l’Allemagne, mais il a décidé de faire un crochet par Paris après l’incendie de Notre-Dame. Moi qui étais en transit à Paris, je décidais ce soir-là de rendre visite à la cathédrale éteinte. Nous nous sommes rencontrés comme avec tant d’autres nous sommes passés à côté sans nous voir. La loi des nombres est cruelle, et nous ne retenons que ce qui a lieu, croyant que les étoiles se sont alignées pour nous, comme si elles n’avaient que cela à faire. Et personne pour raconter toutes les rencontres potentielles qui avortent.

Nous nous sommes rencontrés parce que Notre-Dame, parce que L. Cohen, parce que Paris. Sous la beauté des pierres nous avons offert la beauté de l’immatériel. Dans la rue passante et pressée, consommatrice de beauté, nous avons élevé un petit rocher où se poser et humer une autre brise. Arracher à l’itinéraire prévu un moment suspendu, d’écoute et disponibilité. Recueillir les sourires surpris, les yeux fermés et quelques pièces de ceux qui ont accepté de dévier. Ne demandons pas plus.

Avec toi la rue devient autre chose qu’un non-lieu où les gens passent. Tu es le point névralgique autour duquel les gens se rencontrent et se regardent, le point d’eau où ils se désaltèrent. Pour quelques minutes, on forme quelque chose. Dans ton violon la ville entière chante, l’humanité se retrouve. (« Lettre à une musicienne des rues », Lettres à ma génération, ed Michel Lafon)




Sarah Roubato a publié :

 Partout en France et ailleurs, ils sont sur le point d’avoir trente ans. Une foule d’anonymes qui cherchent à habiter le monde ou à le fuir, à dessiner leurs rêves ou à s’en détourner. Au cœur du tumulte, ils s’interrogent, se font violence et ce sont leurs voix que l’on entend se déployer 

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Une jeune femme écrit à un adolescent et lui propose d’envisager son avenir avec un autre regard que celui qu’on lui a appris, pour faire face à un monde qui change et qu’il va devoir réinventer. Une lettre qui résonne à tout âge pour ceux qui ont eu envie de quitter les chemins tout tracés et à qui on a dit que c’était impossible.

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Un recueil de lettres adressées à toutes celles et ceux, même s’ils ne peuvent pas répondre, qui peuplent la solitude d’une jeune femme éprise de la beauté du monde. Comment la dire, comment la préserver, comment y participer, alors que des forces contraires – l’hyperconsommation, les renoncements politiques, l’ambivalence du progrès technologique – nous isolent toujours plus les uns des autres ?

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