Agenda

Nous sommes assis en cercle dans le hall d’un théâtre, sur des coussins dans un salon, dans une salle de classe ou dans une bergerie. Le temps d’une lettre, d’un portrait ou d’une chanson, chacun prend le temps de se poser à la terrasse de lui-même.

Que sont ces soirées ? Une performance musicale, une lecture littéraire, un débat citoyen, une écoute sonore ? Un peu de tout, selon ce dont les gens ont besoin.

Aucun des destinataires des lettres ne peut répondre – Zola, internet, mon indifférence, Blanche-Neige. Alors ce sont les gens venus écouter ces lettres qui vont le faire. Ils sont de la génération qui ne se définit ni par l’âge, ni par la catégorie socio-économique ni par l’origine ethnoculturelle. La génération du Grand Écart, (cliquez sur ce titre pour écouter le texte).

Depuis octobre 2o16, les Lettr2-soirees-lecturees à ma génération s’invitent dans les cafés associatifs, les fournils, les fermes, chez les gens, autant que dans les bibliothèques, universités ou théâtres.  Chacun se creuse un couloir imaginaire pour suivre la voix. Puis, un échange de regard, des sourires, des hochements de tête…

À l’automne 2017, c’est au tour des portraits sonores L’extraordinaire au quotidien. Cliquez ici pour accéder à la  carte interactive.

Au printemps 2018, une nouvelle tournée se profile, avec de nouveaux portraits et un nouveau livre, Trouve le verbe de ta vie. Cliquez ici pour en savoir plus. Capture d’écran 2017-08-13 à 00.39.48

Aujourd’hui l’expérience radiophonique ou de l’écoute pure est solitaire. Les gens se réunissent pour aller voir un concert, un film, une conférence. Il y a toujours du visuel, et la séparation physique entre audience et objet regardé crée une déconnexion entre les auditeurs. Dans ces soirées, nous sommes ensemble autour d’une voix, en présence physique. Les regards se perdent dans un couloir imaginaire, rebondissent, se rencontrent, rient ensemble, les têtes hochent, les sourcils se froncent.

Derrière cette initiative, il y a aussi la volonté de ne pas séparer d’un côté la culture – objet de divertissement du soir – et de l’autre les actions citoyennes. Parce que l’acte même d’écrire pour dire la société où nous vivons, pour nous tendre les miroirs que nous fuyons, pour envisager d’autres possibles, est déjà un engagement, qui appelle à la discussion avec les citoyens.

Le centre de ces soirées n’est ni l’auteur ni son livre. C’est le nous qui se construit autour des textes, des portraits, des chansons. Il ne s’agit pas de poser des questions à l’auteur sur sa démarche, son style ou son parcours.  Chacun est invité à rebondir sur une lettre, à déplier ce qu’elle suscite en lui d’interrogation, d’inquiétude, de volonté, d’espoir, en exprimant son vécu et ses envies. Proposer aux gens autre chose que de gober du savoir ou du divertissement. Quand on referme un livre ou bien la porte d’un théâtre, d’une salle de concert, d’un cinéma, qu’en fait-on ? Est-ce qu’on s’accorde le temps de faire résonner une œuvre avec nos propres vies ?

Quelques témoignages de la première tournée des Lettres à ma génération, automne 2016

Les lecteurs sont les agents, les organisateurs et les passeurs de ces soirées. Un autre rapport au public, un autre modèle économique aussi, à inventer ensemble.

Partout où je suis passée, dans les élites diplômées, dans les banlieues défavorisées, dans les départements les plus pauvres, dans les villages de campagne, j’ai vu des gens de tous les âges qui ont soif d’autre chose. Soif de se parler, soif de ne pas rester devant leur télé à regarder le monde se disloquer, à se recroqueviller dans sa bulle en espérant passer au travers et soulager ses angoisses dans le divertissement du soir. Les jeunes ont bien compris que le monde est différent de ce que l’école leur annonce. Les adultes savent que la société où ils vivent n’est pas celle que les médias leur racontent. Alors quand on leur offre un espace et un moment pour se rencontrer, ils le saisissent. De quoi parlent-ils ? Des changements qu’il est urgent d’entreprendre. Beaucoup de leurs phrases m’ont marquées et j’en déplie à mon tour quelques unes.

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Suis-je quelque chose en dehors de mon métier ?

Ils ne veulent plus se définir exclusivement par leur métier. Pouvoir envisager d’autres réponses à la question Qu’est-ce que tu fais dans la vie ? que Je suis [mon activité économique]. Ceux qui ont la chance d’avoir pour métier leur passion sont rares. Pour tous les autres, la pression constante à se définir par son activité économique est étouffante.

Quand un individu s’engage dans une association, une coopérative, un club, il définit son rapport à la société et sa volonté d’y agir. Quand il fait du théâtre de la musique, il exprime des peurs et des désirs enfouis au plus profond de nous. Quand il voyage ou pratique un sport, il inscrit son lien physique à la planète, aux êtres et aux éléments. En quoi ces activités seraient-elles moins importantes que celle qui lui permet de payer son loyer et ses biens ? Désaxer l’individu de son métier, pour lui redonner sa pleine dimension de citoyen et d’être humain, c’est ce à quoi beaucoup des gens que j’ai rencontrés aspirent.

Et si on proposait aux adolescents de trouver le verbe de leur vie, plutôt que le métier ? De leur demander s’ils veulent exprimer, aider, découvrir, innover, chercher, transmettre, guérir, réparer, défendre, faire entendre ou faire voir ? Ce verbe qu’ils pourront appliquer dans différents métiers auxquels les hasards de la vie les mèneront. Alors les parcours ne seront plus si chaotiques, et la diversité des expériences sera enfin valorisée.

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C’est quand je suis multiple que je me sens entier

Ils sont de plus en plus nombreux à ne pas vouloir s’enfermer dans une seule carrière, un seul parcours, un seul profil. Peut-on reconnaître qu’un individu est multiple et changeant ? Qu’une personne qui aura été ingénieur, intervenant social puis marin et boulanger, n’est pas dispersé ou instable, mais au contraire incroyablement riche. Que les personnes multi-potentielles sont aussi précieuses que les spécialistes ? Alors nous écoutons

Faire tomber les catégories

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Ils ne veulent plus être appréhendés comme un Français d’origine pour certains, comme une génération Y pour d’autres, comme scientifique ou comme littéraire pour les étudiants. Ces catégories par lesquelles l’école et les grands médias parlent d’eux ne sont pas celles par lesquelles ils se pensent ni par lesquelles ils agissent ou se rencontrent.

 « Tout commence à l’école »

Je n’ai jamais lu la Lettre à ma maîtresse à aucune soirée. Et pourtant chaque soir, on a fini par parler éducation. Ils ont envie d’une école qui construise des individus sur une autre base que celle de la compétition, qui reconnaisse la musique, le sport, les arts, comme des matières essentielles à la construction et à l’équilibre d’un individu capable de vivre en société. Ne plus opposer les matières sérieuses et celles qui ne seraient que des loisirs qu’on pourra consommer comme divertissement. Ne plus considérer les langues étrangères comme une menace pour la préservation de la langue française

Je veux agir… mais je ne sais pas comment

Changer radicalement de vie ou instiller de petits changements progressifs, changer le système de l’intérieur ou en inventer d’autres, aller voir ailleurs. Autour des Lettres, chacun peut interroger son positionnement dans un monde qui change.

Ouvrir de nouveaux espaces de parole

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Il suffit de se mettre en cercle et de s’écouter pour constater le décalage entre la représentation de notre société que nous imposent les grands médias – les Français sont frustrés, déçus, bloqués dans des archaïsmes, en échec, déprimés – et le terrain, où les gens sont prêts à accueillir les initiatives des semeurs qui, les mains dans le cambouis du quotidien, construisent une autre manière d’enseigner, de consommer, de s’informer, de produire de la culture, de vivre ensemble. Si seulement on les informait autrement.

Et quand des lycéens de seize ans écrivent à leur tour une Lettre à l’enfant échoué sur une plage, Lettre à mes révoltes, Lettre à la rue, ils nous montrent qu’ils ont quelque chose à dire sur la société qu’on leur présente et sur celle qu’ils veulent inventer. À nous de leur donner l’espace pour le faire.

Ces soirées sont organisés par les lecteurs. Alors n’hésitez pas à devenir les passeurs d’une soirée de lecture participative, dans votre salon, dans une bibliothèque ou un théâtre, un fournil ou une ferme. Comme la lettre sur Mediapart a existé grâce au million de lecteurs venus la lire pendant trois jours. Inscrivez-vous sur cette carte pour la tournée de 2o17 .

 

Lettres sans réponse

Chers lecteurs, chers auditeurs, chers passeurs,
Depuis octobre, les Lettres à ma génération sillonnent la France… et quelle France ! Bien loin de celle dont les grands médias nous dressent le portrait. Partout, des faiseurs d’un autre demain, des gens qui s’interrogent et se remettent en question, essayent et ratent, réessayent, labourent l’inconnu, recalibrent leur temps, remettent à l’heure leurs dépendances, recentrent leurs priorités. Des lecteurs devenus passeurs qui m’ont accueillis dans des cafés, des bibliothèques, des granges, des fermes, chez eux en centre-ville ou dans un hameau de montagne.

mafalda styloArtistes, créateurs, diseurs du monde, nous devons réinventer nos métiers et nous réapproprier de nouveaux espaces, et de trouver de nouveaux modèles économiques pour vivre. Dans ce nouveau système, c’est vous, lecteurs et auditeurs, qui devenez les agents, les relais, les distributeurs, de nos oeuvres.

À l’heure où nous avons de plus en plus besoin de nous réapproprier la parole citoyenne et notre vivre-ensemble, je vous propose de participer à une expérience inédite.

Organisons une grande tournée à l’automne 2017 !

Invitez vos amis, collègues, famille, voisins, dans votre salon, atelier, grange, fournil, et organisons ensemble pour l’automne 2017 une grande tournée de rencontres/performances à domicile dans toute la France, autour des Lettres à ma génération (cliquez pour en savoir plus) et des portraits sonores L’extraordinaire au quotidien. (cliquez pour en savoir plus). Une rencontre faite d’écoute et de parole, un acte politique au sens premier, pour adultes et ados, grands parleurs et grands écouteurs, esprits pleins de certitudes et âmes pleines de questionnements, autour de ces personnes chez nous, autour de nous, qui mènent leur vie en dehors des chemins tous tracés.

Que vous soyez dans une grande ville ou dans un hameau de montagne, n’hésitez pas ! Je me déplace aussi en Belgique Luxembourg et Suisse. Ces soirées peuvent prendre la forme d’une auberge espagnole où chacun amène quelque chose à manger, ou bien d’un partenariat avec des producteurs locaux qui viendraient faire partager leurs productions, tout est possible !
D’autres lieux sont bien entendu envisageables.
CONTRIBUTION DEMANDÉE : pot de confiture, miel du pays, corbeille de fruits de saison ou toute autre petite succulence de votre cru, ou 5 euros par personne.
NOMBRE DE PERSONNES : minimum 10, maximum ce que votre salon peut accueillir !
BESOINS LOGISTIQUES : un système de son pour diffuser les portraits et les bandes sonores

Comment devenir passeur ?
 
1. Vous inscrivez dès maintenant votre salon sur cette CARTE EN CLIQUANT ICI: tapez une adresse (vous pouvez indiquer une adresse approximative) et cliquez sur la goutte – ajouter un repère.
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2. Contactez-moi via le formulaire de ce site en me précisant le lieu, période possible, mail et numéro de téléphone.
 
3. Je trace des itinéraires possibles pour vous relier les uns aux autres et je vous proposerai des dates.
 
Au plaisir de vous rencontrer !
signature Sarah NB
Lettres sans réponse

Marcher, pour ne pas mourir. Fuir le froid, la sècheresse, la perturbation d’un territoire, le manque de nourriture. Tout quitter pour mieux vivre ailleurs. Pour donner une chance à ses petits. C’est la force qui a permis a toutes les espèces de peupler la terre… En cette journée internationale des réfugiés, voici une lettre tirée du livre Lettres à ma génération, ed Michel Lafon

Si vous avez 6 minutes, cliquez sur l’image ci-dessous pour écouter la lettre en entier : Capture d’écran 2017-06-19 à 18.07.18

Si vous n’avez qu’une minute, cliquez ici pour en écouter un extrait :


Si vous souhaitez la lire :

Capture d’écran 2017-06-04 à 11.54.49Echo,

Quelques esprits tristes me disent qu’il est ridicule de vous écrire une lettre, car vous ne comprenez évidemment pas le français. Laissons-les. Vous avez été l’éléphant le plus filmé au monde. Vous connaissiez bien la caméra, sans savoir ce qu’était un film. Disons que c’est l’endroit où je vous ai rencontrée.

Vous savez, cette femme blonde qui arrivait avec sa jeep et passait ses journées à vous regarder ? Cynthia Moss. Pendant plus de trente ans, elle a fait partie de votre paysage. Et vous du sien. Chaque jour, elle se réveille éléphant, elle sourit éléphant, elle espère éléphant, elle pleure éléphant, elle s’endort éléphant. Ces gens-là sont un peu à part, car ils passent plus de temps avec des êtres qui ne sont pas de leur espèce. Du matin au soir, tous les jours de la semaine, ils observent, jumelles dans une main, carnet dans l’autre. Des mois de recherche pour récolter des bouts d’information minuscules qu’ils mettront des années à assembler. Ils vivent dans un autre temps.

Léguer, c’était là votre ultime épreuve. Une matriarche doit transmettre son savoir pour assurer la survie des siens. Il ne suffit pas de faire, il faut encore transmettre. Première leçon. Grâce au travail de Cynthia et des caméramans qui sont venus vous filmer, vous léguez aussi quelque chose à notre espèce. Chez nous, c’est ce qu’on appelle un testament. Mais nous le réduisons à un inventaire et à une intention de division des biens matériels. Nous ne signons pas de testament spirituel.

echo ely erin
BBC, Echo of the elephants

Quand votre fils Ely est né, il ne pouvait pas se lever. Ses deux pattes avant étaient pliées. La loi de la nature voudrait qu’une mère abandonne son enfant s’il ne peut pas marcher. Toutes les mères éléphants jusque là observées le faisaient. En tant que matriarche, vous aviez la responsabilité du groupe, et de vos deux premiers enfants. Pourtant, vous êtes restée. Et pendant trois jours, vous avez essayé de relever votre fils.

Il faisait chaud. Votre fille Erin avait soif. Elle hésitait. Elle a fini par s’éloigner. Mais en entendant le bébé crier, elle est revenue en courant, et ne vous a plus lâchés. Dans ce geste et dans l’acharnement de votre petit à vouloir se lever, votre héritage se transmettait déjà. Le troisième jour, les pattes avant de Ely se sont dépliées. Épuisé, il a levé la tête et a trouvé votre mamelle. Ely est devenu un mâle magnifique. Vous leur avez montré que tout éléphant qu’on est, on peut s’arracher aux lois de son espèce. Pas pour les trahir. Pour les réinventer.

Quelques années plus tard, Erin a été touchée par une flèche empoisonnée. Cette fois, vous avez fait le choix de continuer à marcher. Je ne sais pas comment se présente à vous un tel choix. Vous n’avez sûrement aucune notion de ce qu’est la raison. Mais vous avez bien eu conscience de quelque chose qui était plus important que l’élan qui vous ramenait vers votre fille mourante. Ce jour-là vous étiez bouleversée. Votre visage suintait, marque d’émotion intense chez les éléphants. Et vous avez réussi, Echo. Votre petit-fils est devenu le plus jeune orphelin à avoir survécu.

Flavio FlickrCCVotre famille marche encore sur les routes que vous lui avez montrées. Des pistes de milliers de kilomètres que les hommes commencent à peine à cartographier. Les éléphants avancent avec cette fausse lenteur qu’ont tous les géants.

Robert Capa

Marcher pour ne pas mourir. Fuir le froid, la sècheresse, la perturbation d’un territoire, le manque de nourriture. Tout quitter, pour mieux vivre ailleurs. Pour donner une chance à ses petits. C’est la force qui a permis à toutes les espèces de peupler la terre. Elle habite les oies, les papillons, les baleines, les gnous, les tortues marines, les éléphants… et les hommes.

Robert CapaQuelque part, un sac dans une main, un enfant dans l’autre, nous marchons aussi. Chassés, réfugiés, migrants. Puis installés, résidents, méfiants envers les nouveaux déplacés. Comme nous, vous avez des territoires à protéger. Vous prenez possession d’un point d’eau et vous le défendez contre les intrus. Chez vous aussi il y a les dominants et les dominés, mais vous avez su trouvé l’équilibre entre le territoire des uns et la route des autres, tous deux nécessaires à la survie de l’espèce. Nous, on cherche encore.

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Sarah Roubato a publié Lettres à ma génération chez Michel Lafon. Cliquez ici pour en savoir plus et lire des extraits. Cliquez sur le livre pour le commander chez l’éditeur.

Sarah Roubato organise une tournée cet automne, pour y participer cliquez ici.

Politique

Capture d’écran 2017-06-04 à 11.54.49Des yeux qui fixent avec la même torpeur des images qu’ils ont vues il y a deux heures, il y a une demie heure, il y a dix minutes. Aucune pensée, seulement une soif de voir, de voir tout : le sang, les corps par terre et les corps qui courent, ceux qui pleurent près du cadavre de leur femme, ceux qui cherchent, ceux qui trouvent et s’effondrent. Je ne fais pas le tri, je prends tout ce qui passe, la banalité d’un propos comme l’indécence d’une image. Je ne suis plus qu’un cerveau traumatisé qui demande qu’on lui renvoie le même message.

Je cherche sur mon écran la sensation de l’horreur. C’est justement ce que les médias me promettent, des sensations : Témoignage glaçant… Les premiers témoins racontent l’horreur… Les corps qui tombent comme un jeu de quille. Le lendemain, des histoires pour stimuler d’autres émotions : Son père le cherchait depuis deux jours. K…, 4 ans, est décédé. Ce héros a tout fait pour arrêter le terroriste. Cette mère retrouve son bébé grâce à facebook !

Je n’aurai pas ces yeux-là.

Ceux qui louchent sur les titres qui promettent le résumé d’une vie arrachée en quelques secondes. À droite de mon écran, la photo d’une poupée gisant près d’une couverture de survie recouvrant un cadavre. Non, je ne cliquerai pas sur l’article.

Je n’aurai pas ces yeux-là.

Je ne remplirai pas la salle virtuelle de la peur. Je ne serai pas un spectateur de plus dans ce qui est organisé pour être vu, diffusé et commenté. Un spectacle dans lequel l’auteur ne joue que dans la première scène, le rôle de l’assassin. Après, le spectacle continue sans lui, avec les acteurs habituels : les chaînes d’information continue tentant de remplir les minutes avec le peu d’informations qu’ils ont, les experts expertisant à chaud, les politiques qui déclarent ceci, appellent à cela, condamnent et demandent des explications, les youtubeurs qui font une vidéo spéciale qui fera vite grimper leur audimat. Tout notre système médiatico-politique qui décuple le coup porté, aidant à diffuser la peur. Je ne ferai pas partie de ces millions de regards happés par le spectacle de la terreur.

Je n’aurai pas ces yeux-là. Ça ne veut pas dire que je refuse l’émotion, ça ne veut pas dire que je n’irai que vers l’analyse distante. Je ne veux pas opposer une certaine presse de l’analyse froide, à une presse émotionnelle de l’immédiateté. L’analyse et l’émotion peuvent coexister au sein d’un même média et même, d’un seul article. Mes yeux accrocheront aux images et aux textes d’une presse capable de faire passer une émotion par la force de l’écriture d’un article ou la narration d’une image, et non de celle qui arrache l’émotion à ceux qui sont en train de la vivre.

Je n’aurai pas ces yeux-là ne signifie pas que mes yeux resteront secs. Il existe une autre émotion que l’émotion médiatique. D’autres manières de s’intéresser à un événement que de s’immobiliser devant un écran. D’autres façons de le partager qu’avec des clics. Je n’aurai pas ces yeux-là, mais j’en aurai d’autres. J’aurai des yeux pour tout ce qui nous invite à sortir du zapping, ce qui nous invite à ruminer ce qu’on lit et ce qu’on voit. J’aurai des yeux pour ceux qui s’attaquent à la racine de tout problème de société : l’éducation. J’aurai des yeux pour ceux qui prennent le temps de comprendre et de faire ressentir, avec pudeur et respect.

Je vis dans un monde d’images et d’immédiateté qui me fait croire que c’est en absorbant le plus d’images choc et d’informations que j’y verrai le plus clair. Aujourd’hui plus que jamais, je sais que c’est faux. Je détournerai les yeux, et ce sera le premier geste de ma liberté retrouvée. La liberté aussi de ne pas me laisser dicter par les médias quels attentats méritent plus mon attention que d’autres. Et si le 14 juillet est comme on le prétend le symbole de la liberté, alors permettez-moi d’user pleinement de la mienne, et de chercher d’autres moyens de comprendre le monde.

 

Sarah Roubato a publié

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Trouve le verbe de ta vie ed La Nage de l’Ourse. Cliquez ici pour en savoir plus. Cliquez sur le livre pour le commander chez l’éditeur.

 

 

 

 

 

 

livre sarah   Lettres à ma génération ed Michel Lafon. Cliquez ici pour en savoir plus et lire des extraits. Cliquez sur le livre pour le commander chez l’éditeur.

 

 

 

Politique

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Chanson pour la Nuit Debout, «Un homme qui vient», à écouter en cliquant sur la photo 

 

 

 

Jeudi 38 mars 2016

Dans ce pays, le rêve est difficile. Je ne parle pas du rêve qui se chante derrière un slogan et s’éteint une fois rentré chez soi, une fois l’euphorie passée, ni de la vague envie qui dort dans un lieu qu’on appelle un jour, quand j’aurai le temps. Je parle d’un rêve qui s’implante dans le réel. Un rêve qui connaîtra des jours maigres, qui trébuchera, qui se reformulera. Un changement qui ne se déclare pas, mais qui s’essaye, les mains dans le cambouis du quotidien. C’est un rêve moins scintillant que celui des cris de guerre et des appels à la révolution. Il ne produit qu’une rumeur qui gonfle, et vient s’échouer sur nos paillassons, à l’entrée de nos vies. Elle s’étouffera peut-être, à force de se faire marcher dessus par tous ceux qui ont plus urgent à faire.

C’est un pays où les gens passent plus de temps à fustiger ce qui ne va pas qu’à proposer des alternatives, où l’on dit plus facilement “Le probème c’est…” plutôt que “La solution serait…”. Et pourtant… c’est de ce pays qu’est en train de gronder une rumeur, celle d’un rêve qui se réveille, et qui passe sa Nuit Debout.

Il est facile de dire ce que nous voulons – une vraie démocratie, l’égalité des chances, le respect de la terre – et encore plus facile de dire ce que nous ne voulons pas. Bien plus difficile de dire comment nous voulons y arriver. Car voilà qu’il faut discuter, négocier, évaluer, faire avec le réel.

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Pourtant, partout dans le monde, et ici aussi, des semeurs cultivent le changement. Manger autrement, se chauffer autrement, éduquer autrement, vivre ensemble autrement, s’informer autrement. Ils voient leurs aînés, leurs voisins de rue, de métro ou de bureau, n’être que les rouages d’un système auquel ils ne croient plus. Les miroirs sont brisés : les citoyens ne se reconnaissent plus dans leurs élus, dans leurs médias, dans leurs écoles. Et pourtant… pourtant ils votent encore sans conviction, ils écoutent encore la messe de 20 heures et disent à leurs enfants de bien faire leurs devoirs. Il sera toujours plus facile de changer une loi que de changer une habitude, une indifférence ou une peur. Chaque jour, les semeurs luttent contre ces ennemis, bien plus redoutables que ceux dont on veut bien parler.

La génération du Grand Écart

Et moi dans tout ça ? Moi la jeunesse, moi l’avenir, moi Demain ? On m’a collé sur le front bien des étiquettes, mais elles sont tombées les unes après les autres. Ça doit être le réchauffement climatique qui le fait transpirer.

On me parle d’une génération Y, à laquelle j’appartiendrais de par mon année de naissance et mon utilisation supposée des nouvelles technologies. Ou d’une catégorie sociale – jeune, sans emploi, précaire – basée sur mon statut économique. On me parle aussi d’une communauté culturelle, basée sur le pays d’origine de mes parents, et on m’appellera Français d’origine… Pourtant, c’est loin de ces catégories que se retrouvent les gens qui font partie de ma génération, celle qui ne se définit ni par l’âge, ni par la profession ni par le statut socio-économique, ni par l’origine ethno-culturelle. Ils ont 9 ans, 25 ans, 75 ans, vivent au coeur de Paris ou dans une bergerie au pied d’une montagne. Ils sont ouvriers, paysans, professeurs, artistes, chercheurs, médecins, croyants ou athées; leurs origines culturelles chatouillent tous les points cardinaux. Qu’est-ce qui nous lie ? Qu’est-ce qui forme notre nous ?

C’est une posture partagée. Le geste que nous imprimons dans le monde, celui par lequel un sculpteur pourrait nous saisir. La génération rêveuse et combattante de 68 était celle du poing levé et des yeux fermés. La nôtre sera celle qui voit ses pieds s’écarter à mesure que grandit une faille qui va bientôt séparer deux mondes. Celui du capitalisme consumériste en train d’agoniser, et l’autre, celui qui ne connaît pas encore son nom. Un monde où nos activités – manger, se maquiller, se divertir, se déplacer – respectent le vivant, où chacun réapprend à travailler avec son corps, s’inscrit dans le local et l’économie circulaire, habite le temps au lieu de lui courir après. Un monde où les nouvelles technologies n’effacent pas la présence aux autres, et où la politique s’exerce au quotidien par les citoyens.

C’est un monde qui jaillit du minuscule et du grandiose ; du geste dérisoire d’un inconnu qui se met à nettoyer la berge d’une rivière aux Pays-Bas, et du projet démentiel d’un ingénieur de dix-neuf ans pour nettoyer les océans avec un immense filtre.

citation2 Chacun choisit son geste pour répondre à la crise : beaucoup attendent que ça passe, et ferment les yeux en espérant ne pas se retrouver sur la touche. D’autres, inquiets de voir s’amenuiser les aides et les indemnisations, s’acharnent à colmater les brèches d’un monde en train de se fissurer. Ils descendent dans la rue pour préserver le peu que le système leur laisse pour survivre. Certains réclament un vrai changement, pendant que d’autres, loin des mouvements de foule, l’entreprennent chaque jour. Quand les deux se rencontreront, ce sera peut-être le début de quelque chose.

À la fin de chaque journée, je ressens toujours la même courbature. C’est le muscle de l’humeur qui tire. Je fais le grand écart, entre enthousiasme et désespérance. J’ai l’espoir qui boite. On avance comme on peut.

J’avance en boitant de l’espérance

Chaque semaine, j’entends parler d’un nouveau média – une revue papier à cheval entre le magazine et le livre, un journal numérique sans publicité, une télé qui aborde les sujets dont on ne parle pas. Des gens qui cherchent une autre manière de comprendre le monde, qui pensent transversal et qui prennent le temps de déplier les faits. Et chaque soir pourtant, je vois la même lumière bleutée faire clignoter les fenêtres à l’heure de la messe de 20 heures. Dans une heure, ce sera le Grand Débat. La Grande Dispute de ceux qui nous gouvernent. Les voilà penchés au-dessus du lit de notre société malade, comme ces médecins qui débattaient pendant des heures sur la façon de bien faire une saignée.

– Il faut tirer la croissance par le coude gauche !

– Non ! Par le droit !

– C’est ce que vous répétez depuis vingt ans, et regardez le résultat ! C’est par le troisième orteil qu’il faut la tirer ! Et le chômage il faut le réduire en lui faisant subir un régime drastique !

– Certainement pas ! Il faut lui tronçonner les cervicales ! Il perdra d’un coup vingt centimètres !

– Si vous faites ça vous allez avec une repousse par les pieds ! la seule solution c’est d’attaquer le problème aux extrêmités : élaguer les membres inférieurs et postérieurs, 2 cm par an.

Droite, gauche, centre essayent de nous faire croire qu’ils ne sont pas d’accord.

Je fais défiler la roulette de ma souris. Ça y est, Boyan Slat, dix-neuf ans, qui avait lancé l’idée d’un filtre géant pour nettoyer les océans, a obtenu la première validation de son expérience. Je souris, et fais défiler la page. Prochain article : Berta Caceres, une femme qui luttait contre la construction d’un barrage sur des terres autochtones a été assassinée dans les Honduras. Mes mâchoires se resserrent. Mon doigt hésite. Sur quel article cliquer ? Vers quel côté de la fente aller ? Les deux visages se font face devant mes yeux. Deux combattants, deux espérants, qui nous offrent à la fois toutes les raisons d’y croire, et toutes les raisons de renoncer. Tant pis, je cliquerai plus tard. J’ai un rendez-vous. C’est important, les rendez-vous. Surtout à Paris.

En sortant je descends mon sac de cartons, papiers et plastique. La beine à recyclage est pleine à craquer. Tant pis, je vide mon sac dans la poubelle. Dans la rue, mon téléphone sonne. Pas le temps de mettre l’oreillette. Je m’enfile quelques ondes dans le cerveau. Au bout du fil, un ami qui vit dans un hameau de douze habitants dans le sud : “Depuis quatre jours on s’est occupé à sauver un magnolia centenaire de la tronçonneuse municipale”. Ils étaient quatre, ils se sont enchaînés à l’arbre. Le magnolia est sauvé – Je souris. Mais quelque chose m’aveugle. C’est le panneau publicitaire à l’entrée du métro. Cet écran consomme autant que deux foyers – Je me crispe. L’année dernière, la municipalité de Grenoble n’a pas renouvelé les contrats avec les publicitaires, et les remplace progressivement par des arbres – Je souris. Une dizaine de chaussures Converse et Nike me ralentissent. Un groupe d’adolescents. Les bouteilles de Coca et de Sprite dépassent de leurs sacs plastiques. Ils se passent un sac de chips et une barquette de Fingers au Nutella. Il paraît que c’est pour eux qu’il faut qu’on se batte – Je me crispe. Il y a deux semaines, Ari Jónsson, un étudiant en design de produits islandais, a présenté son invention : une bouteille en bioplastique qui se dégrade en fertilisant naturel – Je souris. J’avance en boitant de l’espérance.

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Serait-il impossible de vivre debout ?

Depuis une semaine, des milliers de personnes ont décidé de se mettre debout. Sans porte-parole, sans leader charismatique – par manque ou par choix ? – comme pour dire que le mythe de l’homme providentiel était de l’autre côté, et qu’il fallait trouver autre chose.

Je ne sais ce qui transforme une manifestation en mouvement populaire. Je sais que le vote d’une foule n’est pas la démocratie. Qu’un slogan n’est pas une proposition. Qu’il faut de l’humilité pour que sa parole porte loin. L’art de la parole publique n’est pas de parler de soi devant les autres, mais de parler des autres comme de soi. Je sais que si tous ceux qui se sentent dépossédés de leurs droits se retrouvent pour parler, c’est déjà beaucoup. Je sais que Paris n’est pas la France, et que beaucoup d’idéaux écrits sur le bitume sont déjà mis en oeuvre dans les campagnes, loin des micros des grands médias. La Nuit Debout n’a peut-être pas vocation à devenir un parti politique ou un mouvement tel que nous le comprenons dans le système actuel. Elles sont le laboratoire d’exploration d’un changement démocratique. Le défi sera sans doute que cette prise de parole et ces rencontres citoyennes perdurent dans le quotidien de chacun, une fois les occupations de la rue passées. À moins que la rue ne devienne un lieu de rendez-vous régulier. Elles sont un laboratoire où tous les possibles sont permis. Il faut avoir le courage de donner une chance à ses rêves. Histoire de dire qu’au moins, on aura essayé.

photo : Francis Azevedo

Sarah Roubato vient de publier Lettres à ma génération chez Michel Lafon. Cliquez sur le livre pour en savoir plus et ici pour lire des extraits. livre sarah