Tant qu’il y aura sur terre des hommes pour pleurer la mort d’une bête

marie dimanche2

Quand les petites impressions révèlent les grandes questions… voici quelques scènes récoltées en parcourant une France qui ne se montre ni dans les journaux ni sur les guides touristiques, et qui nous racontent quelque chose sur l’humain auquel nous participons, et celui qu’il nous reste à inventer. Capture d’écran 2017-06-04 à 11.54.49Accroupie devant l’arbre, tête baissée, elle n’a pas bougé pendant une, peut-être deux minutes. Le temps d’une prière. Une prière qui n’avait rien de religieux. Elle se recueillait dans le même silence que celui des éléphants quand ils reconnaissent les ossements d’un des leurs.

Je revenais de la forêt,renart mort et sur le chemin à l’entrée du hameau, un renard est étendu, mort. J’entre chez elle et je la préviens. Elle court vers le tas roux qui gît dans le chemin boueux. L’obscurité déjà pousse le jour à déguerpir. La morsure du chien est claire. C’est une femelle. Elle la soulève doucement. Son compagnon empoigne une pelle, et nous allons à l’entrée du bois pour chercher un endroit où l’enterrer. Tout se fait en silence. Une fois seulement, elle dit : « Je suis tellement désolée. ». Sa douleur n’a rien d’un emportement mystique devant une jolie peluche détruite. Elle sait que le chien a répondu à l’appel du sang. Mais à cette heure, elle sait aussi le poids de la disparition d’une espèce fragile.

dauphin  Je reste en retrait. Je sais que ce moment lui appartient. ⁄Qu’elle et cette renarde appartiennent à la même montagne.  Je revois l’image de ces vacanciers sur une plage se ruant sur un bébé dauphin échoué trop près des côtes, qui finit par mourir de déshydratation. Je revois ce monstre aux cents mains armées d’un téléphone. Je revois les touristes sur le pont d’un bateau du Bosphore, achetant des pains entiers uniquement pour les jeter aux goélands. Juste pour le plaisir de voir un bout de pain jeté en l’air rattrapé dans un bec. Je revois les enfants de ma ville s’amuser à donner des coups de pied aux pigeons. Ceux qui frappent sur la vitre derrière laquelle l’orang-outan s’épouille, à la Ménagerie du Jardin des Plantes. Et ceux qui applaudissent l’orque qui lève la nageoire dans sa prison bleu ciel. Ceux-là même qui ont adoré le film La Marche de l’Empereur.

marie dimanche
crédit photo : Marc-André Toupin

Je revois tout ça alors que la nuit ne me laisse entrevoir qu’une masse penchée sur un monticule de terre. Et d’un coup, dans la minute de sa prière silencieuse, cette fille penchée sur la mort d’un renard a tout racheté. Tant qu’il y aura sur terre des hommes pour pleurer la mort d’une bête mal tuée, nous aurons peut-être une chance. Pas la chance de sauver des espèces de leur disparition programmée, mais celle de dire qu’il y avait dans l’humain quelque chose qui le refusait. Et que nous avons simplement oublié de l’écouter.

 

livre sarahSarah Roubato a publié Lettres à ma génération chez Michel Lafon. Cliquez ici pour en savoir plus et lire des extraits. Cliquez sur le livre pour le commander directement chez l’éditeur.

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