Le boucan des forêts ou cultiver la diversité de nos paysages sonores

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Quand les petites impressions révèlent les grandes questions… voici quelques scènes récoltées en parcourant une France qui ne se montre ni dans les journaux ni sur les guides touristiques, et qui nous racontent quelque chose sur l’humain auquel nous participons, et celui qu’il nous reste à inventer. Capture d’écran 2017-06-04 à 11.54.49Rien n’est plus bruyant qu’une forêt. Seulement il faut lui laisser le temps de se faire entendre à nos oreilles de citadins. Qu’elles s’habituent à la disparition des bruits de voiture, de moteurs en tout genre, des voix. Des ondes. Les oreilles bourdonnent de ce trop calme. Puis le bruit de fond s’estompe, et lentement réapparaissent les bruits qu’on a désappris. Le bruit du vent dans les feuilles, le bruit qu’il fait en entrant dans mes narines, différent selon l’épaisseur de l’air, les bruits d’une eau qui coule, qui s’infiltre, qui s’égoutte, qui ruisselle, qui s’absorbe. Le magma du chant des oiseaux se précise : une, deux, trois espèces. Voici la voix d’un individu, grésillante, et voilà celle d’un autre, plus claire, moins sûre d’elle.

Même le fond d’une grotte est bruyant. On ne saura jamais ce qu’est l’obscurité tant qu’on n’est pas allé dans le fond d’une grotte, qu’on éteint les lumières. Et qu’on ouvre grand les yeux. Rien à deviner, pas une silhouette de roche, pas une forme. Aucune idée si le sol monte ou descend au prochain pas, si le plafond est à dix mètres ou à trois centimètres… alors il ne reste que les sons à interpréter. L’écho des pas, de la voix. Les gouttes d’eau qui tombent, le battement d’ailes d’une chauve souris.

J’ai eu la chance de grandir dans un paysage sonore très riche, avant l’invention des objets numériques couteau-suisses. Pour appeler quelqu’un, c’était d’abord le bruit d’une roulette. Je devais alors grimper pour atteindre le téléphone. Quand je sus lire les numéros c’était déjà le temps des pitons. Appeler quelqu’un c’était enfoncer et lâcher, avec l’index. Au moment où j’avais en tête des dizaines de numéros de téléphone, c’était le temps des boutons qu’on enfonçait avec le pouce, parce qu’on pouvait tenir le téléphone avec la même main. Ceux-là faisaient un bruit électronique. Puis appeler quelqu’un ne fit plus de bruit. De même qu’écrire un message à quelqu’un ne fait plus de bruit.tourne disque

Écouter une histoire contée, c’était entendre le claquement du boîtier de la cassette, puis un moteur, et un souffle qui faisait tourner le mécanisme. Ouvrir la porte avec la vieille clé dorée c’était un bruit de cognement du métal contre le bois. Chauffer la soupe c’était le cliquetis de l’allume gaz. Allumer la lumière c’était un claquement aigu d’interrupteur. Aujourd’hui la plupart de nos gestes consiste à appuyer sur un bouton tactile. Plus de pression, plus de bruit. Lire, regarder un film, écrire un mail, parler avec quelqu’un, regarder la météo, enregistrer sa voix, prendre une photo. Tout passe par le même geste : le glissement lisse et silencieux des pouces.

Suis-je en train d’entretenir la nostalgie de ce qui n’est plus ? Dans la nostalgie, c’est le passé qu’on recherche à travers les objets perdus. Mais il arrive qu’on se tourne vers le passé pour y chercher une autre manière d’habiter le présent. Quand un geste a un son, un toucher particulier, il incarne le moment présent, il l’imprime dans le vécu du corps. La généralisation des couteaux-suisses numériques tactiles a considérablement réduit le spectre de nos expériences sensorielles. Cultiver la diversité de notre paysage sonore est une manière de nous aménager des espaces parenthèses essentiels où, le temps d’une ballade en forêt, le temps d’un appel téléphonique, le temps d’un morceau de musique, nous retrouvons toute l’ampleur de ce qu’est habiter le monde.

livre sarahSarah Roubato a publié Lettres à ma génération chez Michel Lafon. Cliquez ici pour en savoir plus et lire des extraits. Cliquez sur le livre pour le commander directement chez l’éditeur.

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