Ce n’était donc que l’histoire d’un soir ?

Pourtant je n’ai pas rêvé. Il y a bien eu des larmes, des silences remplis, des mains chaleureuses, des confidences de minuit dans la cuisine, des matins de partage, des «Ça fait tellement du bien », des « C’est vraiment ce dont on a besoin ». Ils m’offrent des confitures, des fruits de leur jardin, dorment au salon quand ils n’ont qu’une chambre, se montrent dans leurs fragilités et leurs doutes. Et tout cela n’est pas feint, je le sais. À chaque fois, je repars à reculons, je veux rester. J’emporte leur « Tu reviens quand tu veux » comme la certitude qu’on se retrouvera une saison prochaine. Quand je refais un tour dans le coin et que je les invite à d’autres veillées chez d’autres passeurs, environ 1 personne sur 50 répond. D’autres me disent « Je préfère inviter un autre artiste ».Ce n’était donc que l’histoire d’un soir ?

Je m’interroge sur ce besoin variété. Défendre la diversité est l’un des socles de mon travail. Mais je crois qu’on ne parle pas de la même diversité. Moi je parle de creuser différentes approches, d’explorer différents langages, de poser différents angles, de travailler différentes matières, d’entretenir différents rapports à chaque nouvelle veillée. Je ne parle pas de faire la même formule avec des personnes différentes.

Je ne cherche pas à tourner le plus possible avec l’éternelle formule du spectacle, où un objet est créé que l’artiste présente devant un public silencieux qui applaudit chaque chanson, qui achète l’album et s’en va. Je cherche à creuser une relation avec les gens, à travailler une mise en question. Je veux me faire surprendre par leurs réactions, pouvoir adapter ma proposition. Pour répondre le mieux à leur besoin profond qu’ils ne disent même pas. Qu’une veillée chez un passeur suscite l’envie d’un voisin, d’un collègue, qui à son tour le proposera. Que des gens se retrouvent d’une veillée à l’autre en ayant eu le temps de ruminer, de mûrir. Qu’ils soient ce soir-là dans une autre disponibilité que la dernière fois. Et qu’on ne me dise pas « Oui mais au moins tu sèmes ! C’est une petite graine que tu plantes.. ». Semer n’est pas planter une graine et s’en aller. C’est surveiller si elle a assez d’eau, assez de soleil mais pas trop, rester près d’elle et veiller.

Mais je ne peux contrôler la manière dont les gens accueillent ce que je propose. J’ai fait évoluer la formule de mes veillées pour qu’elles ne laissent aucune place au divertissement et pour que le centre de ces veillées ne soit pas l’auteur qui répond à des questions sur sa démarche et son parcours.

À force d’être élevés dans la profusion de choix – de types de yaourts, de chaînes de télé, de destinations pour les vacances, nous vivons dans l’inquiétude de la monotonie. Sans nous rendre compte qu’en passant toujours par-dessus tout, nous restons dans le même rapport aux choses, et qu’au final, nous reproduisons le même, croyant varier les expériences. Car la consommation est avant tout un rapport au monde. On peut consommer la ballade en forêt comme on consomme un épisode de série. Olivier le paysan dont j’ai fait le portrait   , qui cultive depuis trente ans le même lopin de terre, disait :« Ici je voyage : Je découvre toujours quelque chose ». C’est qu’il est dans un autre rapport au monde. Il respire le paysage, il en connaît les évolutions sur des années. Comme les étoiles dans le ciel, un paysage se révèle dans ses détails au fur et à mesure que notre regard s’y installe. On remarque alors les couleurs, les ombres, la forme des plantes, le relief, les changements d’une saison à l’autre se précisent, et cela nous remplit bien plus que la succession de cartes postales qu’on peut collectionner à travers nos voyages. C’est à ce type de relation que j’aimerais convier les gens.

Quand certaines rares personnes se retrouvent à plusieurs veillées, je les ai vu faire des liens entre les portraits entendus la première fois et les nouveaux. Ils réentendent un bout qu’ils avaient déjà entendu et y comprennent autre chose. Ils ont évolué, et tout résonne différemment. Une phrase est comme un paysage, on peut la retourner des dizaines de fois, la balader dans le temps, elle aura toujours quelque chose de nouveau à nous dire. Et parfois, elle peut mettre des années avant de nous parler.

Je propose souvent d’enchaîner deux veillées au même endroit. Mais c’est trop. C’est toujours trop. Deux soirées en dehors de la routine, deux soirées arrachées au tourbillon des urgences, c’est beaucoup trop. Pourtant je sais que toute expérience poussée loin et menée de façon entière, que ce soit un stage de méditation, de musique, un voyage ou une veillée, marquera bien plus que d’enchaîner un petit atelier de chaque activité.

Je me fais piéger à réclamer dans un monde de changements perpétuels, de survol, de multiplication, de rapidité, la profondeur, la constance, la concentration. Tout ce dont les gens ont besoin et pourtant qu’ils ont tant de mal à saisir quand on le leur tend.

 

Sarah Roubato a publié :

 Partout en France et ailleurs, ils sont sur le point d’avoir trente ans. Une foule d’anonymes qui cherchent à habiter le monde ou à le fuir, à dessiner leurs rêves ou à s’en détourner. Au cœur du tumulte, ils s’interrogent, se font violence et ce sont leurs voix que l’on entend se déployer 

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Une jeune femme écrit à un adolescent et lui propose d’envisager son avenir avec un autre regard que celui qu’on lui a appris, pour faire face à un monde qui change et qu’il va devoir réinventer. Une lettre qui résonne à tout âge pour ceux qui ont eu envie de quitter les chemins tout tracés et à qui on a dit que c’était impossible.

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Un recueil de lettres adressées à toutes celles et ceux, même s’ils ne peuvent pas répondre, qui peuplent la solitude d’une jeune femme éprise de la beauté du monde. Comment la dire, comment la préserver, comment y participer, alors que des forces contraires – l’hyperconsommation, les renoncements politiques, l’ambivalence du progrès technologique – nous isolent toujours plus les uns des autres ?

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