Chanter dans la rue

S’installer

En dépliant le siège, j’ai les mains qui tremblent. Ici, personne ne m’attend. Personne ne m’a demandée. Il va falloir séduire, en une fraction de seconde, tout ce qui passe. Derrière le camion du marchand de charcuterie, en face de la terrasse de café, à l’ombre, au milieu de l’allée principale du marché… bon emplacement.

J’ai réussi à tout transporter en une fois : pied de tabouret, assise du tabouret, pied de pupitre, assise du pupitre et repose-guitare dans un sac de voyage sanglé à la verticale sur un chariot tiré de la main gauche. Ma main forte. Ma main droite porte le sac à dos avec l’ampli. Guitare sur le dos, micro et fils en bandoulière. C’était la condition pour pouvoir jouer sur ce marché, car pas question de faire plusieurs voyages avec personne pour surveiller les affaires.

La deuxième condition c’est d’arriver à se faire entendre. Pas sûr que l’ampli soit assez puissant. Impossible d’aller écouter de l’autre côté comment ça sonne.

 

Trois chansons plus tard

Inconfort suprême : chanter le matin. Avec 4 heures de sommeil et 40 minutes de conduite. Il fait plus de 30 degrés. Je vais pas tenir.

Commencer en force. Là où je suis à l’aise. Le répertoire en espagnol.

 

12 chansons plus tard

L’art de rue n’a rien à voir avec l’art du spectacle. Ici on n’a pas le temps de déposer quelque chose, de le faire évoluer, de le sculpter, de jouer sur les contrastes d’intensité. Il faut tout envoyer dans le fond du court. Je n’ai que leurs trois pas devant moi pour les arrêter.

Je travaille autant à bien chanter et jouer qu’à attraper des regards et à sourire. Sans ça, je sais que beaucoup ne s’arrêteraient pas. Ils seraient touchés de loin et en silence. Il faut qu’ils apprécient non seulement la chanson, mais qu’ils apprécient le plaisir que j’ai à la chanter.

 

20 chansons plus tard

C’est curieux comme certaines chansons prennent et d’autres pas. Des musiciens de rue me l’avaient dit : en Turquie ils adorent le traditionnel irlandais, en Grèce il vaut mieux faire du classique. Quand on dit ils, on parle d’une foule qu’on ne saurait même pas définir : touristes étrangers, touristes nationaux, locaux, commerçants du coin, vagabonds, marginaux et gens friqués, tous se retrouvent à marcher devant le musicien des rues.

 

Rencontres miraculeuses

Les enfants sont le meilleur appât. Ils arrêtent les parents. Bouche ouverte, visage soudain apaisé. Ils ne décollent pas. Ils vont à l’étui comme s’ils s’approchaient d’un puits fascinant et effrayant. Ils mettent les pièces et courent vite dans les jambes de leurs parents, sans me quitter de leurs petits yeux qui eux aussi sont des puits où on pourrait se perdre.

Depuis trois chansons, deux femmes discutent près de moi. Elles ne se connaissent pas mais ça fait dix minutes qu’elles parlent des chansons qu’elles aiment.

Un jeune couple façon hippie-new age, vêtements népalais pieds nus et cheveux longs, s’est posté de l’autre côté de l’allée et me regarde en souriant. Je joue Veinte anos. Soudain ils se postent en plein milieu de l’allée et se mettent à danser comme s’ils étaient seuls au monde. Ils ne mettent rien dans l’étui, mais ils m’ont offert une danse. Moi qui me trouvais si fragile seule avec ma guitare et ma voix, je me sens soudain comme une fanfare à moi toute seule.

Un homme s’est arrêté très près de moi. Il regarde mes doigts. Les gens qui passent le regardent. Il pleure. Il a sur le dos des vêtements sans couleur. Il met sa main dans sa poche et sans regarder, vide ce qu’il a dans mon étui.

Je le retrouve plus tard devant les cagettes de légumes abîmés que les marchands laissent en poubelle et que nous récupérons tous les deux.

Une fille passe, de cette allure que devaient avoir les guerrières ou les prêtresses de certaines tribus. Elle est habillée en paysanne du Moyen-Âge. Elle est magnifique. Elle me lance un regard bien affûté et un sourire tendre. Je ne peux pas m’arrêter. Je lui fais un signe de tête. Elle le comprend, s’approche, et nous chantons ensemble La Llorona, sans avoir échangé une parole. Elle est castillane, sa voix porte à cent mètres, grave et profonde, un peu éraillée. À côté j’ai la voix d’un moineau qui écouterait chanter les baleines. Ma voix et moi, on s’est toujours regardées comme deux étrangères. Elle a dû se tromper de chemin quand elle a élu domicile dans mon corps.

 

S’il y avait une langue pour parler à Dieu

Fini pour aujourd’hui. Dans l’étui, que des pièces de 1 ou 2 euros. Pas de centimes. C’est l’un des département les plus pauvres de France. Pour cette première fois j’ai 30 euros, un melon une barquette de groseilles, des pêches des cerises et des prunes. Certains sont repassés une deuxième fois pour les déposer.

Je cours chez le marchand de fromages de chèvre frais chercher le fromage que je lui ai payé en avance. Il me le donne dans un sac et me dit « J’ai remis l’argent. — Mais pourquoi ? — Pour la musique. »

À côté, le marchand d’huile et de miel crétois interpelle les passants pour leur faire goûter ses produits. Il le fait sans agressivité, avec une bonne humeur non feinte. Je l’admire. Il est là depuis 7 heures du matin, et ne faiblit pas. Je me dis qu’il a dû revenir de bien loin, pour avoir la force d’afficher une telle joie de vivre, un tel plaisir de ce qu’il fait. Ce sourire, cette fierté, comme un bouclier contre la laideur du monde et son indifférence. C’est sa forme de résistance à lui. Il me fait signe d’approcher : « Tiens prends ça pour ta voix, ça va te faire du bien » et me remplit trois cuillers de miel. « Je t’ai entendu, de là-bas, tu sais. Ce que tu fais c’est… Tu sais chez moi on dit S’il y avait une langue pour parler à Dieu ce serait la musique. »

Ces deux marchands m’ont donné le fruit de leur travail comme je leur ai donné le mien. Ici, ceux qui vendent de la nourriture et du matériel ne méprisent pas ceux qui vendent de l’immatériel. Ils nourrissent les corps, on nourrit l’âme et l’esprit. D’habitude, on peut toujours espérer que le public mettra dans le chapeau l’équivalent de la bière qu’ils n’ont pas de mal à payer. On attend le jour où quelqu’un entrera dans un restaurant, commandera un dîner et ne paiera que ce qu’il a aimé. Et le jour où dans les festivals gratuits les sandwichs et les crêpes le soient autant que les spectacles, et que les restaurateurs soient payés au cachet.

Aujourd’hui mon travail a été pleinement reconnu. J’ai fait danser un couple, pleurer un homme, parler des femmes seules, chanter une chanteuse qui passait, lever les yeux d’un enfant. Aujourd’hui je peux me dire que j’ai fait mon job et que le monde a bien voulu l’accueillir.

Sarah Roubato a publié :

Chroniques de terrasse

À différentes terrasses d’une ville, un narrateur anonyme observe du matin à la nuit le flot des passants et les scènes qui se jouent. Depuis son petit coin de trottoir, il est le témoin d’une société et d’une époque que racontent des personnages qui ne durent que le temps d’un verre.

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30 ans dans une heure

Partout en France et ailleurs, ils sont sur le point d’avoir trente ans. Une foule d’anonymes qui cherchent à habiter le monde ou à le fuir, à dessiner leurs rêves ou à s’en détourner. Au cœur du tumulte, ils s’interrogent, se font violence et ce sont leurs voix que l’on entend se déployer 

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livre sarah

Lettres à ma génération

Un recueil de lettres adressées à toutes celles et ceux, même s’ils ne peuvent pas répondre, qui peuplent la solitude d’une jeune femme éprise de la beauté du monde. Comment la dire, comment la préserver, comment y participer, alors que des forces contraires – l’hyperconsommation, les renoncements politiques, l’ambivalence du progrès technologique – nous isolent toujours plus les uns des autres ?

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One comment

  • Merci Sarah, j’ai eu la chair de poule en te lisant et bravo à toi ! Je te suis depuis ton passage à Espace Temps ( Carcassonne) c’est loin déjà tu étais venue te laver les cheveux à la maison 😘 do you remember ? Et après un abrazo avant de se quitter on s’était dit on se revoie .. inchala. Alors en attendant un nouvel abrazo. Marguerite

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