Maisons de retraite : comment mourront nos parents demain ?

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« Tiens Monsieur C. ! Déjà réveillé ? »

Ça fait déjà plusieurs heures que Monsieur C. est réveillé. La tête tournée vers la fenêtre qui donne sur un mur. Ça fait des heures qu’il attend, assis au bord du lit. Il a réussi à s’extirper du matelas et à pivoter pour s’asseoir. Il n’a pas trouvé pas la manette pour redresser le lit. Il reste là, en attendant. Impossible de mettre la télé, il est trop tôt. Il ne peut pas sonner. D’ailleurs on lui a dit d’arrêter de sonner pour rien. Lui tout ce qu’il voudrait, c’est parler un peu.

Les rayons du soleil se sont mis à éclairer les visages sur le panneau de photos à l’entrée de la chambre. Dans toutes les chambres il y a le même panneau en liège. Entre les photos on voit encore  les trous qu’ont fait ceux qui étaient là avant. Avant que quelqu’un décroche les photos en pleurant. Sur les photos tout le monde sourit. Ça respire la joie, la santé et la vie. Lui aussi il a fini par mettre ses photos sur le panneau en liège, histoire de se rappeler qu’il a été un homme, un mari, un père, un collègue, un grand-père.

Cet après-midi c’est la petite qui va venir le voir. Faudrait pas qu’il se plaigne, pour d’autres personnes ne vient. Mais elle va encore lui demander s’il a passé une bonne semaine. Elle n’a pas compris qu’ici il n’y a plus de semaine, ni vraiment de jour et de nuit. Ici le temps marche avec un déambulateur. Il avance par petites tranches de tâches à accomplir : la toilette quotidienne avec le gant, la grande expédition à la douche une fois par semaine, la promenade dans le couloir, se rendre jusqu’à la salle à manger… Bon dieu c’que ça peut être loin une salle à manger. Monsieur C. déteste cette salle. Tous ces  dentiers qui mastiquent, c’est le temps qui lui fait la grimace. Pourtant parfois il rit, ça lui rappelle la cafétéria quand il était môme, et celle de l’armée. Et puis ça le change du lit et de la chaise près de la fenêtre qui donne sur un mur. Ce lit, c’est là où il va passer de plus en plus de temps. C’est là qu’il attendra que la douleur passe, là qu’un jour la douleur passera tout à fait. C’est signé. La dernière scène de sa vie se passera là, dans ce lit qui n’est pas le sien, qui sera celui d’un autre une semaine plus tard, dans des draps qui n’ont plus l’odeur d’un chez soi. La dernière chose qu’il verra ce seront ces murs d’un blanc trop propre.

Combien parmi nos parents vivront cette fin de vie ? Dans notre société est vieillissante, le nombre de retraités dépassera bientôt le nombre d’actifs. Si le débat sur la fin de vie est souvent relancé, celui sur l’existence même des maisons de retraite – des lieux d’enfermement dirait Foucault – ne semble pas poser problème. Pourtant les maisons de retraite sont un choix de société, qui répond à des normes culturelles, économiques et psychologiques.

Nos parents : les futurs improductifs

Il est aujourd’hui impossible d’envisager que nos parents viennent vivre avec nous. Dans nos sociétés modernes, la norme familiale est la famille nucléaire (père, mère, enfant). De plus l’éclatement familial, les familles recomposées, la mobilité des ménages, fait en sorte que peu parmi nous se retrouverons à vivre près de leurs parents. Pourtant d’autres modèles familiaux plus larges existent, dans lesquels une fratrie peut vivre sous le même toit. Au Japon ,c’est un modèle de famille nucléaire mais étendue sur trois générations.

Dans une société où le but assigné à l’individu est de produire de la valeur économique, le fait qu’une personne puisse se mettre à travailler à mi temps pour s’occuper de ses parents est inenvisageable. On accorde des congés maternité, mais pas de congé filial.

Les improductifs sont relégués à des milieux d’enfermement : l’école, les hôpitaux psychiatriques, les prisons, les foyers pour personnes à la rue, les maisons de retraite. Bien sûr certains sont là pour apprendre, d’autres pour payer une dette envers la société, d’autres pour qu’on prenne soin d’eux. Milieu d’enfermement n’a pas ici une connotation péjorative : c’est un fait, nous enfermons ceux que nous voulons punir, former ou aider. Pourtant il n’est pas universel de considérer que l’apprentissage, la punition ou l’aide passent nécessairement par un isolement. Dans nombre de sociétés, l’apprentissage des enfants se fait par leur participation à la vie communautaire, et notamment par le soin qu’ils doivent prendre des anciens.

Chez nous, les personnes âgées sont considérées comme une classe à part avec, comme les enfants, leur propre nourriture, leurs séries télé, leurs amusements, ou leur niveau de langage qui nous amène à leur parler de façon simpliste. Dans la plupart des modèles sociaux non occidentaux, l’affaiblissement physique d’un ancien n’entraîne pas son écartement de la vie sociale. L’ancien(ne) reste au centre des décisions de la communauté, assiste aux réunions politiques, est honoré(e) lors des grandes fêtes. Son expérience lui confère une sagesse ou tout du moins une voix, et il/elle est considéré(e) comme un trésor humain essentiel à la transmission vers les nouvelles générations.

Dans nos sociétés où l’unité de mesure est l’individu économiquement productif, les personnes âgées redeviennent des enfants, mais des enfants qui marchent à reculons. Passé un certain âge, nul besoin d’avoir une maladie dégénérative pour se faire infantiliser. Dès lors, c’est à nous qu’incombe la responsabilité de mettre nos parents en maison de retraite. Bien sûr ils sont consentants, ils suivent nos conseils, puisqu’il est entendu que nous savons mieux ce qui est bon pour eux. Nos décisions sont difficiles à prendre, car nous sommes piégés dans un système où ça ne se fait pas de demander à la voisine « Je sors faire des courses, peux-tu t’occuper de ma mère pendant une heure ? », et la voisine de le faire, sans être rétribuée, parce qu’elle se sent concernée par toute personne âgée qui a contribué à créer la société où elle vit. Ça ne se fait pas de dire à son enfant de s’occuper de son grand-père en rentrant de l’école, un enfant ça doit rester dans son monde d’autocollants en forme de coeur, des devoirs, des dessins animés, des ateliers pour enfants. Ça ne se fait pas de dire au médecin : « Docteur, la prochaine fois on le laissera mourir à la maison. », car un médecin, c’est fait pour faire durer une vie. Voici les choix que nous prenons pour des choses déjà données.

La mort est un verbe

Derrière notre relation aux personnes âgées, il y a bien sûr notre rapport à la mort. La mort omniprésente comme narcotique puissant dans les films, les médias et les jeux vidéos, mais absente dans sa banale réalité. Les personnes qui vont mourir sont mises à l’écart. En d’autres temps, les gens qui ne mourraient pas de mort violente, expiraient chez eux, dans leur lit, entouré de la famille. On assistait à la mort, on veillait le mourant, on le respirait, on l’entendait râler.

Dans un monde où les fruits n’ont plus de saison, où nous sommes entièrement coupés des cycles naturels, notre logique productiviste nous amène à vouloir maintenir la machine en veille le plus longtemps possible. C’est oublier que mourir est le dernier geste de la vie. Car mourir est un verbe. La mort, nous ne pouvons que la deviner, que l’imaginer. Mais mourir, voilà bien un acte concret, ancré dans la vie.  Celui qui a la chance de ne pas mourir de mort soudaine, et qui sent la fin arriver, n’est-il pas à envier, lui qui peut choisir sa sortie de scène ?

Nous effaçons le verbe mourir pour nous concentrer sur le nom : la mort, l’enterrement. Là nous organisons, nous ritualisons, nous faisons des discours. On s’occupe plus de la mort que de mourir. Pourquoi ne pas parler à son père ou à sa mère de sa mort, au lieu de la nier à coup de blagues et d’interrogatoire médical ? Pourquoi ne pas organiser des funérailles du vivant de la personne où, pendant plusieurs jours, les proches viendraient lui dire adieu, et liraient devant lui ces mots qui se disent devant le cercueil ? Qui recréera le pont entre les générations pour que nos vieux soient constamment entourés d’une jeunesse qui viendra leur demander de se raconter et de transmettre ?

La plupart des décès en maison de retraite ont lieu la nuit ou tôt le matin, c’est-à-dire au moment où les angoisses sont les plus présentes. Par quel étrange procédé sommes-nous convaincus que des personnes qui arrivent au bout du chemin souhaitent qu’on les laisse tranquilles, baignés d’ennui, dans une chambre qui ressemble à toutes les autres, avec une couche au cul et une sonnette au bras? Qui nous dit qu’ils ne voudraient pas s’épuiser encore un peu pour voir de nouveaux visages, des paysages apaisants, rire aux éclats, découvrir encore des choses qu’ils n’ont jamais vues, se prendre une cuite ? Comment en est-on arrivé à empêcher les vieux de vivre sous prétexte de vouloir les maintenir en vie ?

Il ne tenait qu’à nos parents de nous avoir mis en pension quand ils peinaient à subvenir à leurs besoins. Il ne tient qu’à nous de ne pas les mettre en pension eux aussi. Eux, mais aussi ceux de nos voisins. Voilà un long et fastidieux travail qui interroge les bases même de nos sociétés. Il n’est pas impossible que les nombreux migrants venus d’autres pays et d’autres cultures, nous apportent des clés pour créer un nouveau lien à nos anciens. Ou que les communautés qui se créent, autour d’une économie circulaire et locale, basée sur l’entraide et le respect de l’environnement, ne se mettent à réinventer une place pour ceux qui, pour le meilleur ou le pire, nous ont construits.

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