Dans ce pays, le rêve est difficile. Je ne parle pas du rêve qui chante derrière un slogan et s’éteint une fois rentré chez soi, une fois l’euphorie passée, ni de la vague envie qui dort dans un lieu qu’on appelle un jour, quand j’aurai le temps. Je parle d’un rêve qui s’implante dans le réel. Un rêve qui connaîtra des jours maigres, qui trébuchera, qui se reformulera. Un changement qui ne se déclare pas, mais qui s’essaye, les mains dans le cambouis du quotidien.
C’est un rêve moins scintillant que celui des cris de guerre et des appels à la révolution. Il ne produit qu’une rumeur qui gonfle, et vient s’échouer sur nos paillassons, à l’entrée de nos vies. Elle s’étouffera peut-être, à force de se faire marcher dessus par ceux qui ont plus urgent à faire.
C’est un pays où les gens passent plus de temps à fustiger ce qui ne va pas qu’à proposer des alternatives, où l’on dit plus facilement Le problème c’est plutôt que La solution serait…. Et pourtant écoute, dans ce pays comme dans tant d’autres, une rumeur se réveille.
Francis Azevedo
Partout dans le monde, et ici aussi, des semeurs cultivent le changement. Manger autrement, se chauffer autrement, éduquer autrement, vivre ensemble autrement, s’informer autrement. Ils voient leurs aînés, leurs voisins de métro ou de bureau, n’être que les rouages d’un système auquel ils ne croient plus. Les miroirs sont brisés : les citoyens ne se reconnaissent plus dans leurs élus, dans leurs médias, dans leurs écoles. Pourtant ils votent encore sans conviction, regardent la messe du 20 heures et disent à leurs enfants de bien faire leurs devoirs. Il sera toujours plus facile de changer une loi que de changer une habitude, une indifférence ou une peur.
Francis Azevedo
Et moi dans tout ça ? Moi la jeunesse, moi l’avenir, moi Demain ? On m’a collé sur le front bien des étiquettes, mais elles sont tombées les unes après les autres.
On me parle d’une génération Y, à laquelle j’appartiendrais de par mon année de naissance et mon utilisation supposée des nouvelles technologies. On me parle aussi d’une catégorie sociale basée sur mon statut économique : sans emploi, précaire, chômeur. On me parle aussi d’une communauté culturelle, basée sur le pays d’origine de mes parents, et on m’appelle alors Français d’origine…
Pourtant c’est loin de ces catégories que se retrouvent ceux qui font partie de ma génération, celle qui ne se définit ni par l’âge, ni par la profession ni par le statut socio-économique, ni par l’origine ethno-culturelle. Ils ont 9 ans, 25 ans, 75 ans, vivent au coeur de Paris ou dans une bergerie au pied d’une montagne. Ils sont ouvriers, paysans, professeurs, artistes, chercheurs, médecins, croyants ou athées; leurs origines culturelles chatouillent tous les points cardinaux. Qu’est-ce qui nous lie ? Qu’est-ce qui forme notre nous ?
C’est une posture partagée. Le geste que nous imprimons dans le monde, celui par lequel un sculpteur pourrait nous saisir. Notre génération sera peut-être celle qui voit ses pieds s’écarter à mesure que grandit une faille qui va bientôt séparer deux mondes. Celui du capitalisme consumériste en train d’agoniser, et l’autre, celui qui ne connaît pas encore son nom. Un monde où nos activités – manger, se maquiller, se divertir, se déplacer – respectent le vivant, où chacun réapprend à travailler avec ses mains, s’inscrit dans le local et l’économie circulaire, habite le temps au lieu de lui courir après. Un monde où les nouvelles technologies n’effacent pas la présence aux autres, et où la politique s’exerce au quotidien par les citoyens.
Francis Azevedo
C’est un monde qui jaillit du minuscule et du grandiose ; du geste dérisoire d’un inconnu qui se met à nettoyer la berge d’une rivière aux Pays-Bas, et du projet démentiel d’un ingénieur de dix-neuf ans pour nettoyer les océans avec un immense filtre.
Chacun choisit son geste pour répondre à la crise : beaucoup attendent que ça passe, et ferment les yeux en espérant ne pas se retrouver sur la touche. D’autres, inquiets de voir s’amenuiser les aides et les indemnisations, s’acharnent à colmater les brèches d’un monde en train de se fissurer. Certains réclament un changement, en parlent, le marchent, pendant que d’autres, loin des mouvements de foule et des micros des grands médias, l’entreprennent chaque jour. Quand les deux se rencontreront ce sera peut-être le début de quelque chose.
Chaque jour, des milliers de personnes dans ce pays oeuvrent à construire l’horizon d’un autre demain. Ils n’ont ni porte-parole ni leader charismatique. Ils savent que le mythe de l’homme providentiel est derrière, et qu’il faut trouver autre chose. Nous sommes les enfants de l’individualisme : tout part d’un petit rêve à soi, pour soi. Et chacun dans son petit coin se met à creuser. Un jour son petit tunnel en croise un autre, et à deux ils arrivent dans une galerie. Alors le petit rêve mûrit et entre en relation avec d’autres. Et les individus reconstruisent du nous, du collectif, du vivre-ensemble, dans les galeries sous-terraines, sous l’arène politico-médiatique.
À mesure que s’amassent les ruines de notre système économique, de nos modèles de société, de
Francis Azevedo
l’équilibre de la planète, quelque chose fait encore bouger le balancier. Des contre-forces émergent. Mais elles sont si disparates encore, et si nouvelles, que leur puissance est diluée. De fines percées de lumière dans une tempête qui ne cesse de grandir. Pourtant chaque jour elles deviennent plus intenses. Elles dessinent le squelette d’un autre demain. Mais j’ai peur que ce monde-ci n’attende pas. La destruction est une vieille fille, elle a de l’expérience, elle travaille bien plus vite que la création.
À la fin de chaque journée, je ressens toujours la même courbature. Je fais le grand écart, entre enthousiasme et désespérance. J’ai l’espoir qui boite.
Sarah Roubato a publié
Trente ans dans une heure ed Publie.net. Cliquez ici pour le commander chez l’éditeur.
Trouve le verbe de ta vie ed La Nage de l’Ourse. Cliquez ici pour en savoir plus. Cliquez sur le livre pour le commander chez l’éditeur.
Lettres à ma génération ed Michel Lafon. Cliquez ici pour en savoir plus et lire des extraits. Cliquez sur le livre pour le commander chez l’éditeur.
Tous ces ouvrages peuvent être commandés en librairie.
I can’t tell if I’m writing to a social phenomenon, a mediatic product, to the face of a new generation, the leader of a movement or to a girl who just sat in front of a parliament one day. And to tell you the truth, I don’t care. I don’t build my opinions on what people say. I only have opinions on what I witness, study and experience. But whatever “Greta Thunberg” is, it is now something that counts and to which we can address our concerns. This is not a letter of reproach or criticism, it is not about who you are or who you are not or what you pretend to be. Actually It is not about you. It is meant to nourish reflection and action.
A week ago you were in Montreal facing half a million people marching For Climate, in a city of 1,78 million people and country (although we should say province) of 8,40 million. In Paris, city of 10 million people in a country of 60 million, between 15 000 and 38 000 people marched[1]. I have spent one half my life in Paris and the other half in Montreal, I know both cities and both people and I’m not surprised by this difference. Even when looking at the numbers of people marching in Berlin[2] or Brussels proportionally speaking, the country that claims itself to be a leader and symbol of fight for ecology would benefit from self-questioning. Last year, they were 100 000 in Paris to celebrate the French victory at the Soccer World Cup. Here is the reality, Greta : to most of our contemporaries, putting a ball in a net is more important than saving the planet.
It “felt good”, didn’t it ?
Still, it must have felt good as you said in Montreal. But is resistance really about feeling good ? Is it a product that we have to make attractive for people to join in ? Or is it about understanding the adversary’s weak points and putting our comfort aside to be efficient ? Of course if both could be done, great ! But I don’t remember any revolution being about people feeling good. Surely having the feeling that we are standing together is wonderful and necessary, but it is no more than the condition of the fight, not its purpose. What about the pleasure we could feel of having done something that is useful, even if it has cost us our security peace and comfort ?
Our society has created individuals everlastingly running after their own pleasure, even in their revolts. How awkward. I wonder how many among this half million who marched last Friday with you stirred their coffees this week at break time with disposable sticks and coffee produced in massive monoculture plantations. I wonder how many had a banana from USA or blueberries from Mexico, as we in Europe have tomatoes or peaches from this land of desolation Almeria[3] in Spain, how many went to buy some sprays to clean the house[4]. How many use paper napkins and will be getting their Christmas presents wrapped up in beautiful coloured paper. How many plan their holidays in some country where they would consume restaurants monuments and hotels and then leave. And even those who watch carefully each of their steps couldn’t stop using a smartphone, fill in the car’s tank, use Google and Facebook, pay taxes to cities that keep lights on everywhere at night, send emails, buy electronic devices that contain metals extracted by little kids in African mines. For this is the inexorable truth : we are the children of this monster we are trying to fight which we call neoliberalism, massive consumption, endless growth. Even the thousands of messages we send to organize any protest for the planet create massive pollution in some data center[5] in no-man’s lands.
Not only do we have to face the powerful few who are destroying natural habitats to exploit more resources, create and transport more manufactured goods in the pursue of their own greediness, but we also have to face our own reflection in the mirror, and acknowledge that at every minute of our lives, we are helping them, feeding them, making them stronger, in the pursue of our pleasure and comfort. Some believe that giving up this comfort would mean living in pain and restriction, or what people of the city call living a simple life, when it is the other way round : it is not about reducing our fun and pleasures, it is about learning other ways of having fun and pleasure, which are not based on temporary pleasures calling for more needs, but of full rejoicing feeding the body spirit and soul.
Those who are already on this path may say it is unfair to blame ourselves, that the first ones to blame are the presidents of big companies and governments who help them. The thing is, in times of war we don’t have time to sort who has more responsibility and leave the rest to later. Each individual should be able to bear responsibility for all humanity. When I get my recycling bag out once a month, and see the neighbour’s garbage full of recyclable items and useless packaging, I cannot just go home and say to myself Well, it’s not my business, everyone is free, each person walks his own pace. Am I not responsible to go and talk to my neighbour ? For I couldn’t tell my kids But I did my share, you know ! Small steps are not enough, we all know that by now. But as long as individuals feed companies they criticize, believing they have no choice, no change will be possible. What we call the system is not a secret monster imposing its rule on defenseless individuals. It is the pact that individuals make with a series of beliefs and their translation in the real world, run by a few.
I look upon you like a little sister. Not that I have the pretention to teach you anything. Age has little to do with wisdom, and I have been meeting teenagers your age in the past years, offering them to write open letters, and often wrote that they should fully participate in public debate. I am only a bit more than a decade ahead of you, and yet, I have the feeling we come from different worlds, that we both missed the one we hoped, and are struggling to survive in this crazy one. I was lucky to live a childhood without internet, when phones just called and when watching a movie, listening to music, checking the weather, record something or pay a bill, would be completely different experiences. Then internet and screens arrived in our homes when I was a teenager. And all was changed. This may look like it has nothing to do with our fight to preserve the living, but this diversity of physical experiences made us sensitive to what is concrete and what we can touch and feel. I don’t know if you ever considered the ones who are around 30 now, but they are in a very ambiguous position in society. Too old to be completely part of the contemporary world and too young to have a place in the previous one. I know many thirty-year-olds who let go the path that had been drawn for them, and go to be shepherd, build sustainable houses, grow medicinal plants. Of all the ones I met, they don’t take part in marches for climate or online groups to save the planet. I guess when you grow up in a world where you get information, communicate, create a movement, organize a march with the same tool, where the popularity of an event is measured by the number of Likes, then virtual responses and symbolic marches may appear like a proof of true engagement.
Any revolution needs a face. And although contemporary social movements maintain they refuse representatives, to the point of calling any member who would go on the medias by the same name in Paris, wherever you show up, Greta, more people march. But because our democracies have failed to create a fair representation of the people, it doesn’t mean any type of representation should be systematically refused. So this movement now has your face. Let me look at that face. I see nothing like Asperger syndrome. I mean I see it, as much as I see someone has dark skin, blond hair, tattoos or is blind. It doesn’t help me build any opinion on that person’s quality. I won’t say The blind guy or The black guy. I will acknowledge that his experience as black or blind give him a vision of the world which non-black people or sighted people don’t have, but that certainly won’t determine my appreciation of his legitimacy. But people need special people as a symbol. I don’t think you are any more special than a 16-year-old girl who would have lived in ten different countries, than a 16-year-old who would have taken care of her little brothers and sisters because of deficient parents, or a 16-year-old who would have run away from forced marriage. But if it helps, so be it, let’s not waste our energies and let’s try to be efficient.
Listening to you
You know, people will not listen to someone who puts them into question and smashes the fundamentals of their beliefs. Only the wise would, but then there would be no need to smash their beliefs. So I wonder : would those crowds you are facing be willing to listen to you pointing at them not only the beauty of their gathering, but also their contradictions ? Would they applaud if you asked them to take serious action that would threaten their everyday comfort ? If you suddenly pulled off the first layer of the beautiful painting showing good people who want to respect the planet fighting the bad powerful few polluting and destroying it ? Don’t forget Greta, that behind each smiling face you see in a march, there are tens, twenties, hundreds of people who stay home and don’t care. If thousands of teenagers your age march with you, millions of your age do not, go to McDonald’s, say Nutella is too good to stop eating it, buy the latest fashion manufactued in Bengladesh and contribute very consciously to the destruction of the world. For we have invented a human being that knows and yet doesn’t act. This may be the 21st century achievement. We are facing a necessity of individual change that will never be enough, but without which nothing will be possible.
And I also wonder : why do these representatives at UNO and other organizations receive and listen to you ? What can possibly be their interest ? Is it that they are convinced, in which case as you say, they would really put measures to act ? Are they masochistic ? Or do they take it as a mediatic show in which they play the part of the bad guys because they would rather have people marching in the streets every month with nice drawings and slogans, than citizens blocking the economy by refusing to pay their taxes or electricity bills to put economic pressure ? After you leave the room, wouldn’t they exchange cynical smiles and look upon the Marches for Climate like godfathers and elders of a family would watch from the window of their office kids playing war in the playground.
MONTREAL, QC – SEPTEMBER 27: Young activists and their supporters rally for action on climate change on September 27, 2019 in Montreal, Canada. Hundreds of thousands of people are expected to take part in what could be the city’s largest climate march. Minas Panagiotakis/Getty Images/AFP
Social movements today put a tremendous amount of energy on symbols. Their first objective seems to have mediatic impact, because they truly believe that making people talk about something would be a useful action. But our world is already full of informations and daily news, popular hashtags and pictures. I’m not saying it’s useless, because medias are power, and you are a great example of it. I’m just saying it is incomplete. This is why I started telling you about the world in which I grew up as a kid, in which we made a clear difference between virtual actions and concrete ones. Today the frontier is blurred. If Yellow Jackets in France disturbed the government, it’s because of the economic consequences of their blockings. If they had just been yellow jackets quietly marching, no public debate would have taken place, whether or not that debate was enough. Your Friday strike was a true civil disobedience act, because a student who misses school is subject to sanctions and interrupts the natural flow of his life. Yet a lot of people call civil disobedience actions that only put them at risk for a few hours. They block a bank and bring brooms and sponges to show they “clean” it from its investments in fossil energies[6]. This makes a few articles in the medias, those who are already convinced applaud, others don’t care. And then what ? They could be arrested on the spot, but when they go back home and feel good, their ordinary lives have not changed. ? Revolutions has always been about finding new and unpredictable ways to act. Antigone buries her brother, going against the law of the kingdom. Gandhi’s action was not only sitting and marching, but boycotting Britain’s products, government service, foreign goods, and refusing to pay taxes. Thoreau’s words to describe civil disobedience could certainly be meditated for some time :“What I have to do is to see, at any rate, that I do not lend myself to the wrong which I condemn”[7].
He refused to pay taxes to protest against slavery and spent a night in jail. This is anything but comfortable. : “If it is of such a nature that it requires you to be the agent of injustice to another, then I say, break the law. Let your life be a counter-friction to stop the machine”.
You often point out how the situation is critical and that we are running out of time. Maybe we are running out of time for symbolic marches that just make us feel well. Maybe these marches should be the social glue that would bring people to create groups of discussion – and by that I mean real physical meetings, not online neverending comments, and take concrete actions – and by that I mean actions that may not be agreeable, but that may bring real pressure against leaders. Your fight, our fight, deserves more than just feeding mediatic enthusiasm. I don’t know if we, children of this system, brought up in individualism, still know how to act collectively and concretely. If the only answer to the threat on life on Earth is to march and feel good, write slogans on cardboard and be satisfied with it, then I’m not sure we are worthy of this fight.
Sarah Roubato published (in French)
Turning 30 in an hour
In an hour they will be thirty years old. A crowd of anonymous people who seek to live in the world or to flee from it, to sketch their dreams or turn away from them. At the heart of the tumult of life, they doubt, question themselves. This book unfolds their inner voices.
A young woman writes a letter to a teenager and asks him to consider his future life in another way than the one he has been taught, to face a changing world that he will have to renew. Yet this letter resonates further, for all who, at any age, have been tempted to leave the tracks and were told that it was impossible.
This collection of letters addresses recipients who can’t answer and who inhabit the solitude of a young woman concerned with the beauty of the world. How can we preserve it when opposing forces – consumption, political renunciation, the ambivalence of technological progress – increasingly isolate us from each other?
[4] Some will say poor people don’t have the choice, but I am sure you know about making choices with whatever means we have. I know so many people who are truly poor, eat local food, go to second hand stores, and have a lot of pleasure eating and buying clothes. But we would rather simplify and just say that only rich people can. The truth is, although it is easier when one has money, everyone can make huge changes, if only they are ready for it.
Comment créer des soirées d’expression artistique qui ne soient pas le divertissement du soir ? Comment faire émerger une parole intime sans faire un cercle de développement personnel ? Comment envisager ensemble notre société sans entrer dans les échanges d’opinion des cafés citoyens ? Pour pouvoir définir ce l’on cherche à accomplir il est souvent bon de commencer par définir ce que l’on refuse. Retour sur ces vingt-sept soirées qui, du 28 septembre au 28 octobre, ont relié des centaines de personnes des Pyrénées aux Alpes françaises et suisses, en passant par des coins de Cévennes, de Tarn, de Provence et de Bourgogne.
Qu’est-ce que j’ai fait pour mon rêve aujourd’hui et en quoi s’occupe-t-il de la beauté du monde ? C’est avec l’histoire de Pierrot, le vagabond parti marcher ses questions après avoir quitté une vie qui ne lui ressemblait plus, que s’ouvre chaque soirée de Sarah Roubato. Pourtant aucune ne se ressemble. Il n’y a pas de formule toute faite. Ce sont les gens, assis par terre sur un coussin dans une yourte ou bien sur des chaises bien serrées dans une salle de réunion, dans le canapé d’un salon ou sur le siège tournant d’un bar, qui tirent la discussion là où ils auront besoin d’aller.
Tel est le principe de ces soirées qui combinent lecture, performance musicale, écoute de portraits sonores et parole. Que le centre ne soit pas l’auteur et son livre, mais le nous en train de se former. Que l’artiste ne soit qu’un passeur pour révéler, au détour d’une phrase, d’un mot, quelque chose qui dort au seuil du réel. Autour des lettres du livre Lettres à ma génération, de la lettre à un ado Trouve le verbe de ta vie, des portraits sonores L’extraordinaire au quotidien, et de quelques chansons, chacun est invité à exprimer des questionnements, des doutes, des espoirs, des coups de gueule, sur la société dans laquelle nous vivons, pour pouvoir en envisager une autre.
Y a-t-il du politique par ici ?
La question est revenue plusieurs fois. Elle longeait discrètement les conversations informelles autour du buffet ou du cendrier. N’y aurait-il pas quelque chose de politique dans ces soirées ? Mais au fait, que s’est-il passé au juste ? Des enfants, des adolescents, des adultes de plusieurs générations, aux vécus et accents différents, se sont réunis, pour écouter les paroles d’autres gens qui pourraient être leurs voisins, et pour faire le lien avec leur propre situation. Les uns ont constaté, les autres ont envisagé, d’autres encore ont questionné.
Un rêve, ça se construit d’après les représentations que nous nous faisons de notre société. Voilà pourquoi il faut d’abord modifier le récit que nous faisons de notre société, pour permettre à d’autres d’envisager d’autres possibles.
Tout commence par un silence gêné lorsque l’espace de parole s’ouvre. Puis quelqu’un ose : tantôt par une confidence intime et émue, tantôt par un avis déjà mûrement réfléchi qui a trouvé de quoi rebondir, tantôt un questionnement qui s’enfarge dans des mots encore trop jeunes.
Il y eut, d’ouest en est…
À Pau, une jeune femme qui a demandé : « Mais comment fait-on pour savoir ce qui nous manque ? ». Elle avait atteint tous ses objectifs : obtenir un CDI, acheter une voiture et un appartement. Et qui pourtant entendait des cordes grincer dans son ventre, comme Pierrot.
À côté de Albi, une lycéenne aux cheveux bleus qui apprend en autodidacte l’écriture, le dessin, le japonais et le manga, et qui tente de préserver sa soif d’apprendre dans tous ces domaines, dans le couloir étroit de l’orientation scolaire.
Pas loin de Lunel, un homme qui n’a pas pris la parole, mais qui confie après à quel point un portrait est entré en résonance avec lui, qui agit aussi à son niveau, avec les jeunes à travers le sport.
À Montpellier, un homme qui a ouvert la prise de parole en évoquant la qualité des silences et la nécessité de les autoriser.
À Manosque, une adolescente qui ne veut pas se laisser abîmer sa passion par une méthode d’enseignement qui ne lui convient pas, car elle a appris à regarder au-delà et à avoir une distance critique par rapport à l’enseignement.
Et puis il y eut tous les silences de ceux qui hochaient la tête, qui hésitaient, qui fronçaient les sourcils, qui souriaient. Il y a des gens dont la seule expression est l’écoute. Ils ne sont pas moins actifs que ceux qui parlent. Et ils sont absolument nécessaires, car leurs regards présents et alertes servent de balises à l’auteur en performance.
Des ressentis propres, des opinions singulières, des questionnements particuliers ont émergé. Mais le questionnement de chacun renvoyait à un questionnement plus profond, à un choix de société et de civilisation. À travers la diversité des situations, des régions et des cheminements, quelque chose de la France, de l’Occident, de notre époque, s’est exprimé. Et tout d’abord, le constat partagé que la plupart des individus vit dans un décalage entre ses aspirations et la vie qu’on mène. Parce que, convaincus que nous n’avons pas le choix, nous consentons à rester et à entretenir un système professionnel ou scolaire qui nous aliène. Alors, pourquoi rester ? La question a souvent été posée. Parce qu’on a peur. Peur de ce qu’on ne connaît pas et qui pourrait nous libérer, plus que de ce qu’on connaît et qui nous aliène. Or nos peurs les plus intimes nous disent quelque chose sur notre société. Nos peurs comme nos bonheurs sont définis culturellement par des normes sociales qui nous disent ce qui est bien et ce qui est mal, ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas, ce qui est louable et ce qui est condamnable. Pouvoir discuter ensemble à la manière dont se reflète en nous ce qui fait notre société, ses maux, ses failles, ses forces, ses blessures et ses potentiels. Voilà qui semble bien être le début d’un acte politique citoyen. Propre à notre époque où l’étalon par lequel tout se mesure est l’individu.
Le spectacle des gens qui écoutent
À chaque fois c’est un spectacle que personne ne soupçonne : un regard qui se perd dans son couloir émotif, qui en croise un autre le long d’un souvenir partagé, des têtes qui hochent, des rires qui se suivent, des silences qui s’entrecroisent, des larmes qui s’accueillent et se recueillent.
En pleine conscience de la présence des autres, les corps et les visages étaient visibles et non noyés dans une obscurité où chacun est livré à lui-même. Dans un cercle tantôt timide, tantôt pleinement assumé, ce dispositif permet aux gens de s’investir autrement dans la soirée.
De l’art sans divertissement
Quand nous allons voir un film, un concert, une lecture, que faisons-nous de la proposition qui nous est faite pour nos propres vies ? C’est là que le geste d’exprimer ce qui ne se dit pas prend tout son sens : ce moment où une phrase, une image, une émotion, passe par-dessus les rangées de fauteuils noyés dans l’obscurité, et vient se loger en nous, pour qu’on l’emporte comme la terre à ses souliers, qu’elle réinvestisse notre vie en nous la faisant visiter autrement. L’autorise-t-on seulement à nous suivre ? Se donne-t-on le temps de la ruminer ? Passée la porte du cinéma, de la salle de concert, quand nous rallumons nos téléphones et que nous passons si vite à autre chose, nous agissons en bons soldats de la société de consommation : se divertir, et oublier, pour avoir besoin à nouveau le plus vite possible.
L’enjeu de ces soirées, c’était de ne pas être un divertissement. D’engager les gens, par le corps, par la parole, par leurs silences, dans une écoute active où la proposition artistique rejoint tout de suite le paillasson du quotidien.
Une autre économie
Les lecteurs sont les agents de l’artiste. Ils deviennent passeurs, en proposant une soirée, en choisissant le lieu, en assumant la communication. Les soirées leur ressemblent. Distinguée, décontractée, chaleureuse, intime. Les uns offrent la soirée à leurs amis, les autres font participer. Les CD des portraits et des lettres sonores sont vendus sur place à prix libre. Comme toujours en autoproduction, l’enjeu est de se rembourser les frais. Puis de gagner de l’argent. Faire reconnaître que ce qu’on fait est un métier. Que si nous sommes dans une société où un café et une séance de cinéma a une valeur monnayée, un texte ou une chanson pourrait bien aussi en avoir. Si nous sommes dans un endroit qui le permet, alors on procède à des échanges de service, ou du troc. C’est ainsi que la voiture de la tournée s’est chargée d’une quinzaine de pots de confiture maison, de crème de marron, de miel, d’olives du jardin. Ils accompagneront l’auteure, comme le souvenir de ces rencontres privilégiées avec les passeurs, qui se déplient au-delà de la soirée.
Les passeurs des soirées : déjà des semeurs
Car cette tournée n’est pas une succession de performances artistiques. Passer ne veut pas dire ne pas investir un lieu, une région, un paysage. Entre deux points, la route peut bifurquer au gré des propositions du paysage : un champ embrumé du matin où les corbeaux surgissent, l’enseigne d’un café où la terrasse a l’air de chanter, une petite départementale qui offre des arbres généreux pour y casser la croûte. Tout simplement, être là, habiter le lieu et le moment. Pour quelques minutes ou pour plusieurs heures.
La rencontre avec les passeurs aussi s’investit et se déplient. Tard le soir en rangeant les assiettes, les conversations étirent la soirée. Ils vivent dans une yourte, dans une vieille ferme, dans une grande maison avec piscine, dans un petit appartement en centre-ville ou en banlieue. Les passeurs sont médecin, chevrier, ingénieur, vannier, thérapeute, chômeur, marionnettiste, expert en communication. Tous habités d’un même besoin de trouver d’autres manières de faire. Un besoin qui a parfois percé la coque du simple désir, qui est déjà mis en place, ou qui n’est encore qu’une vague idée.
Partager un petit moment leur quotidien, c’est découvrir leur rapport aux enfants, à l’habitat, à la nourriture, à ce qu’on appelle la culture. Entendre le processus du changement plutôt que le résultat. Car ces passeurs ne ressemblent en rien aux images de carte postale de l’alternatif qu’on nous présente parfois. Ils sont de plein pied dans la société. Ils font face à ses travers, ils font des compromis avec elle, et avec leurs habitudes. Ils vont à la rencontre de ceux qui ne sont pas encore dans cette remise en question. Ils ne vivent pas dans un entre-soi écolo hippie. Ils parlent de ce qu’ils font déjà, de ce qu’ils aimeraient faire, de leurs envies, de leurs frustrations. Ils sont parfois déçus par le nombre de chaises vides à la soirée, par ceux qui ont dit qu’ils venaient mais qui finalement avaient autre chose à faire, qui n’ont pas pris le temps de bien regarder de quoi il s’agissait, qui ne seraient pas venus s’ils ne les avaient pas appelés ou rencontrés. Ils rejoignent la préoccupation majeure de tout créateur aujourd’hui : comment faire venir les gens, les amener à se déplacer physiquement ? Comment communiquer dans un monde submergé de communication ? Comment engager une énergie, des frais de production, un travail, sans être sûr qu’il y aura une réponse ? Il y a un besoin, mais il n’y a pas de demande.
Car nous sommes pris dans une contradiction étonnante : il existe un besoin urgent qui se fait sentir dans toutes les couches de la société, d’autres manières de se réunir, d’envisager l’avenir, de faire, de travailler, d’éduquer, de manger, mais il n’y a pas de demande. Comme si nous étions si bien façonnés par la culture de la production économique, du bien-être passant par l’acquisition et l’accumulation du matériel, que tout pas de côté nous apparaît comme une déviance passagère, presque un effet de mode. Comme si nous ne savions plus regarder au-delà du pré jauni que nous continuons à brouter, et qui n’a besoin ni de chien ni de clôture pour nous y maintenir.
Où sont passés les hommes ?
Il serait malhonnête de faire l’impasse sur ce constat : des 27 passeurs de ces soirées, 26 étaient… des femmes. Dans toutes les soirées, les hommes représentaient entre 5 et 10% des personnes présentes. Où donc sont passés les hommes ? Les femmes seraient-elles de meilleures créatrices de lien social, sont-elles davantage dans une démarche de guérison que les hommes ? Sont-elles plus disponibles à parler de leurs ressentis ? Les femmes ne sont-elles pas plus présentes dans les activités dites culturelles – et les hommes, dans ce qu’on appelle la politique ? Il n’y a aucune fierté à en tirer. Seulement une brèche à colmater. De toute urgence. Car comment enfourcher sans les hommes et les femmes le cheval de bataille de tout changement social : l’éducation ?
L’éducation : au cœur de toutes les questions
« Pendant la campagne présidentielle on n’a jamais entendu parler d’éducation. Pourtant, pardon de le dire, mais le monde de demain, c’est nous, c’est pas eux. »
Voilà ce que dit un élève de terminale lors d’une rencontre autour des lettres. Un de ces adolescents absolument conscient d’être considéré comme une boîte qu’on gave de savoir, d’un savoir qui consiste à gober des informations et les recracher, plutôt qu’à développer l’intelligence, l’intuition et la créativité. Des professeurs contraints à appliquer un système de notation qui privilégie des compétences visibles et quantifiables, plutôt que des qualités d’adaptation, de compréhension et de critique. Son enseignante, descendue de l’estrade pour se mettre au milieu de ses élèves, leur confie qu’elle se sent piégée dans un programme qui ne correspond pas à ce qu’elle aimerait enseigner et à ce qu’elle sait être leurs besoins.
Ils sont peut-être plus nombreux qu’on ne le pense, ces élèves et ces professeurs, enfermés dans le carcan d’un système qui les aliène, et qui nous confisque la possibilité de forger une autre société par ceux qui la feront demain. Il serait peut-être temps de les écouter, et d’envisager avec eux comment s’affranchir.
Et après ? Propositions pour aller plus loin
Les soirées en appellent d’autres. De nouvelles formes sont à inventer. Les textes vivent avec et sans son auteur, en virtuel et en physique. Voici quelques idées pour faire vivre ces textes :
– organiser, sur une base régulière ou occasionnelle, des séances d’écoute collectives sans l’auteure, une pure diffusion, comme un cinéma des oreilles. Des portraits et des lettres sonores (cliquez sur les mots en gras) peuvent être achetés en ligne. Une rencontre par skype avec l’auteur pourra être organisée.
– accueillir le spectacle Lettres à ma génération dont vous trouverez ici des extraits de la première :
– Diffuser la Lettre à un ado Trouve le verbe de ta vie dans des écoles, des formations de réorientation pour adultes, des salles de profs, organiser des rencontres réunissant élèves parents et corps enseignants. Cette lettre sera prochainement éditée en petit livre qui sortira au printemps 2018 et sera en vente autour de 5 €. Pour réserver le livre (sans achat) contactez-moi. Une nouvelle version sonore sortira début 2018. Si vous souhaitez diffuser cette lettre sous une de ces formes contactez-moi ici
Nous sommes assis en cercle dans le hall d’un théâtre, sur des coussins dans un salon, dans une salle de classe ou dans une bergerie. Le temps d’une lettre, d’un portrait ou d’une chanson, chacun prend le temps de se poser à la terrasse de lui-même.
Que sont ces soirées ? Une performance musicale, une lecture littéraire, un débat citoyen, une écoute sonore ? Un peu de tout, selon ce dont les gens ont besoin.
Aucun des destinataires des lettres ne peut répondre – Zola, internet, mon indifférence, Blanche-Neige. Alors ce sont les gens venus écouter ces lettres qui vont le faire. Ils sont de la génération qui ne se définit ni par l’âge, ni par la catégorie socio-économique ni par l’origine ethnoculturelle. La génération du Grand Écart, (cliquez sur ce titre pour écouter le texte).
Depuis octobre 2o16, les Lettres à ma générations’invitent dans les cafés associatifs, les fournils, les fermes, chez les gens, autant que dans les bibliothèques, universités ou théâtres. Chacun se creuse un couloir imaginaire pour suivre la voix. Puis, un échange de regard, des sourires, des hochements de tête…
Aujourd’hui l’expérience radiophonique ou de l’écoute pure est solitaire. Les gens se réunissent pour aller voir un concert, un film, une conférence. Il y a toujours du visuel, et la séparation physique entre audience et objet regardé crée une déconnexion entre les auditeurs. Dans ces soirées, nous sommes ensemble autour d’une voix, en présence physique. Les regards se perdent dans un couloir imaginaire, rebondissent, se rencontrent, rient ensemble, les têtes hochent, les sourcils se froncent.
Derrière cette initiative, il y a aussi la volonté de ne pas séparer d’un côté la culture – objet de divertissement du soir – et de l’autre les actions citoyennes. Parce que l’acte même d’écrire pour dire la société où nous vivons, pour nous tendre les miroirs que nous fuyons, pour envisager d’autres possibles, est déjà un engagement, qui appelle à la discussion avec les citoyens.
Le centre de ces soirées n’est ni l’auteur ni son livre. C’est le nous qui se construit autour des textes, des portraits, des chansons. Il ne s’agit pas de poser des questions à l’auteur sur sa démarche, son style ou son parcours. Chacun est invité à rebondir sur une lettre, à déplier ce qu’elle suscite en lui d’interrogation, d’inquiétude, de volonté, d’espoir, en exprimant son vécu et ses envies. Proposer aux gens autre chose que de gober du savoir ou du divertissement. Quand on referme un livre ou bien la porte d’un théâtre, d’une salle de concert, d’un cinéma, qu’en fait-on ? Est-ce qu’on s’accorde le temps de faire résonner une œuvre avec nos propres vies ?
Quelques témoignages de la première tournée des Lettres à ma génération, automne 2016
Les lecteurs sont les agents, les organisateurs et les passeurs de ces soirées. Un autre rapport au public, un autre modèle économique aussi, à inventer ensemble.
Partout où je suis passée, dans les élites diplômées, dans les banlieues défavorisées, dans les départements les plus pauvres, dans les villages de campagne, j’ai vu des gens de tous les âges qui ont soif d’autre chose. Soif de se parler, soif de ne pas rester devant leur télé à regarder le monde se disloquer, à se recroqueviller dans sa bulle en espérant passer au travers et soulager ses angoisses dans le divertissement du soir. Les jeunes ont bien compris que le monde est différent de ce que l’école leur annonce. Les adultes savent que la société où ils vivent n’est pas celle que les médias leur racontent. Alors quand on leur offre un espace et un moment pour se rencontrer, ils le saisissent. De quoi parlent-ils ? Des changements qu’il est urgent d’entreprendre. Beaucoup de leurs phrases m’ont marquées et j’en déplie à mon tour quelques unes.
Suis-je quelque chose en dehors de mon métier ?
Ils ne veulent plus se définir exclusivement par leur métier. Pouvoir envisager d’autres réponses à la question Qu’est-ce que tu fais dans la vie ? que Je suis [mon activité économique]. Ceux qui ont la chance d’avoir pour métier leur passion sont rares. Pour tous les autres, la pression constante à se définir par son activité économique est étouffante.
Quand un individu s’engage dans une association, une coopérative, un club, il définit son rapport à la société et sa volonté d’y agir. Quand il fait du théâtre de la musique, il exprime des peurs et des désirs enfouis au plus profond de nous. Quand il voyage ou pratique un sport, il inscrit son lien physique à la planète, aux êtres et aux éléments. En quoi ces activités seraient-elles moins importantes que celle qui lui permet de payer son loyer et ses biens ? Désaxer l’individu de son métier, pour lui redonner sa pleine dimension de citoyen et d’être humain, c’est ce à quoi beaucoup des gens que j’ai rencontrés aspirent.
Et si on proposait aux adolescents de trouver le verbe de leur vie, plutôt que le métier ? De leur demander s’ils veulent exprimer, aider, découvrir, innover, chercher, transmettre, guérir, réparer, défendre, faire entendre ou faire voir ? Ce verbe qu’ils pourront appliquer dans différents métiers auxquels les hasards de la vie les mèneront. Alors les parcours ne seront plus si chaotiques, et la diversité des expériences sera enfin valorisée.
C’est quand je suis multiple que je me sens entier
Ils sont de plus en plus nombreux à ne pas vouloir s’enfermer dans une seule carrière, un seul parcours, un seul profil. Peut-on reconnaître qu’un individu est multiple et changeant ? Qu’une personne qui aura été ingénieur, intervenant social puis marin et boulanger, n’est pas dispersé ou instable, mais au contraire incroyablement riche. Que les personnes multi-potentielles sont aussi précieuses que les spécialistes ? Alors nous écoutons
Faire tomber les catégories
Ils ne veulent plus être appréhendés comme un Français d’origine pour certains, comme une génération Y pour d’autres, comme scientifique ou comme littéraire pour les étudiants. Ces catégories par lesquelles l’école et les grands médias parlent d’eux ne sont pas celles par lesquelles ils se pensent ni par lesquelles ils agissent ou se rencontrent.
« Tout commence à l’école »
Je n’ai jamais lu la Lettre à ma maîtresse à aucune soirée. Et pourtant chaque soir, on a fini par parler éducation. Ils ont envie d’une école qui construise des individus sur une autre base que celle de la compétition, qui reconnaisse la musique, le sport, les arts, comme des matières essentielles à la construction et à l’équilibre d’un individu capable de vivre en société. Ne plus opposer les matières sérieuses et celles qui ne seraient que des loisirs qu’on pourra consommer comme divertissement. Ne plus considérer les langues étrangères comme une menace pour la préservation de la langue française
Je veux agir… mais je ne sais pas comment
Changer radicalement de vie ou instiller de petits changements progressifs, changer le système de l’intérieur ou en inventer d’autres, aller voir ailleurs. Autour des Lettres, chacun peut interroger son positionnement dans un monde qui change.
Ouvrir de nouveaux espaces de parole
Il suffit de se mettre en cercle et de s’écouter pour constater le décalage entre la représentation de notre société que nous imposent les grands médias – les Français sont frustrés, déçus, bloqués dans des archaïsmes, en échec, déprimés – et le terrain, où les gens sont prêts à accueillir les initiatives des semeurs qui, les mains dans le cambouis du quotidien, construisent une autre manière d’enseigner, de consommer, de s’informer, de produire de la culture, de vivre ensemble. Si seulement on les informait autrement.
Et quand des lycéens de seize ans écrivent à leur tour une Lettre à l’enfant échoué sur une plage, Lettre à mes révoltes, Lettre à la rue, ils nous montrent qu’ils ont quelque chose à dire sur la société qu’on leur présente et sur celle qu’ils veulent inventer. À nous de leur donner l’espace pour le faire.
Ces soirées sont organisés par les lecteurs. Alors n’hésitez pas à devenir les passeurs d’une soirée de lecture participative, dans votre salon, dans une bibliothèque ou un théâtre, un fournil ou une ferme. Comme la lettre sur Mediapart a existé grâce au million de lecteurs venus la lire pendant trois jours. Inscrivez-vous sur cette carte pour la tournée de 2o17 .
Depuis octobre, les Lettres à ma génération sillonnent la France… et quelle France ! Bien loin de celle dont les grands médias nous dressent le portrait. Partout, des faiseurs d’un autre demain, des gens qui s’interrogent et se remettent en question, essayent et ratent, réessayent, labourent l’inconnu, recalibrent leur temps, remettent à l’heure leurs dépendances, recentrent leurs priorités. Des lecteurs devenus passeurs qui m’ont accueillis dans des cafés, des bibliothèques, des granges, des fermes, chez eux en centre-ville ou dans un hameau de montagne.
Artistes, créateurs, diseurs du monde, nous devons réinventer nos métiers et nous réapproprier de nouveaux espaces, et de trouver de nouveaux modèles économiques pour vivre. Dans ce nouveau système, c’est vous, lecteurs et auditeurs, qui devenez les agents, les relais, les distributeurs, de nos oeuvres.
À l’heure où nous avons de plus en plus besoin de nous réapproprier la parole citoyenne et notre vivre-ensemble, je vous propose de participer à une expérience inédite.
Organisons une grande tournée à l’automne 2017 !
Invitez vos amis, collègues, famille, voisins, dans votre salon, atelier, grange, fournil, et organisons ensemble pour l’automne 2017 une grande tournée de rencontres/performances à domicile dans toute la France, autour des Lettres à ma génération (cliquez pour en savoir plus) et des portraits sonores L’extraordinaire au quotidien. (cliquez pour en savoir plus). Une rencontre faite d’écoute et de parole, un acte politique au sens premier, pour adultes et ados, grands parleurs et grands écouteurs, esprits pleins de certitudes et âmes pleines de questionnements, autour de ces personnes chez nous, autour de nous, qui mènent leur vie en dehors des chemins tous tracés.
Que vous soyez dans une grande ville ou dans un hameau de montagne, n’hésitez pas ! Je me déplace aussi en Belgique Luxembourg et Suisse. Ces soirées peuvent prendre la forme d’une auberge espagnole où chacun amène quelque chose à manger, ou bien d’un partenariat avec des producteurs locaux qui viendraient faire partager leurs productions, tout est possible !
D’autres lieux sont bien entendu envisageables.
CONTRIBUTION DEMANDÉE : pot de confiture, miel du pays, corbeille de fruits de saison ou toute autre petite succulence de votre cru, ou 5 euros par personne.
NOMBRE DE PERSONNES : minimum 10, maximum ce que votre salon peut accueillir !
BESOINS LOGISTIQUES : un système de son pour diffuser les portraits et les bandes sonores
Comment devenir passeur ?
1. Vous inscrivez dès maintenant votre salon sur cetteCARTE EN CLIQUANT ICI: tapez une adresse (vous pouvez indiquer une adresse approximative) et cliquez sur la goutte – ajouter un repère.
2. Contactez-moi via le formulaire de ce site en me précisant le lieu, période possible, mail et numéro de téléphone.
3. Je trace des itinéraires possibles pour vous relier les uns aux autres et je vous proposerai des dates.
Il y a eu le Père Noël et la Petite Souris. Les princesses et les princes charmants, les pauvres toujours gentils devenant riches, les méchants toujours punis. Aujourd’hui, il y a la croissance, l’économie de marché, le rêve d’un monde où le bien-être des individus est réduit à leur force de consommation. Plus récemment, il y a eu le mythe des deux France.
Comme tous les enfants, j’ai développé l’art de mentir entre deux et cinq ans. J’ai su pratiquer le mensonge bien avant de savoir l’identifier chez les autres. La parole des adultes est longtemps restée sacrée. Plus tard au collège et au lycée, on m’a appris l’analyse de texte, la déconstruction, l’argumentation. On m’a donné les outils pour mettre à distance un discours, le contextualiser, le soupeser, le faire passer à l’épreuve des faits et de l’argumentation. De quoi préserver “cette espèce de petite liberté de penser tout seul” comme disait Georges Brassens.
Des histoires, on a continué à m’en raconter. Distillées en formules simples, reprises et commentées, compressées dans les formats toujours trop courts des débats médiatiques. Durant la longue campagne présidentielle que nous avons connue, jusqu’aux récentes législatives, un mythe s’est glissé un peu partout, culminant dans le débat du second tour : celui des deux France. La formule est passée comme une lettre à la poste. Une simple expression reprise dans les discours de nombreux politiques et commentateurs. Comme une évidence qu’il faudrait accepter sous prétexte que tout le monde en parle.
Il y aurait donc deux France : celle de l’ouverture et celle de la fermeture. Celle des vainqueurs de la mondialisation néolibérale, et celle des déçus, des exclus, des vaincus. Les uns urbains, optimistes, progressistes, europhiles, bobos, élites diplômées. Les autres, habitants des périphéries, défaitistes, réactionnaires, eurosceptiques, populaires. Les uns tournés vers l’avenir, ouverts sur le monde, multiculturalistes, acceptant le changement. Les autres tournés vers le passé, nostalgiques d’une France immuable empêtrée dans une identité figée. Les uns portés par la foi dans l’avenir, les autres habités par la peur.
J’ai toujours ressenti un certain malaise devant les schémas binaires. Peut-être parce qu’ils sont faits pour être confortables. Peut-être parce que quiconque se frotte à la réalité toute quotidienne des gens ne peut que retenir la complexité, la variation, l’ambivalence des opinions, des ressentis et des actions.
Le schéma binaire des deux France est d’une infinie tristesse. Il s’adresse à ce que nous avons de plus pauvre en nous. Nous n’aurions que deux choix : l’abdication devant le monde tel qu’il est, ou la nostalgie d’un monde révolu. La mondialisation néolibérale, ou le nationalisme traditionnel. Que chacun choisisse son camp. Si vous avez le malheur de ne pas vous reconnaître dans cette alternative, considérez que vous faites partie d’une frange trop insignifiante de la population pour qu’on daigne la représenter. Qu’à cela ne tienne, permettez-moi de consacrer cet article à décrire la posture inconfortable de ceux qui zigzaguent entre les deux pôles d’une histoire binaire.
Les européistes et les eurosceptiques
Permettez-moi de ne pas choisir entre le défaitisme et l’acceptation aveugle de l’idéologie néolibérale. Permettez-moi de m’inquiéter des dérives de la mondialisation néolibérale, dont l’Union Européenne est l’un des bras armés, sans envisager un repli total sur une nation fermée. Permettez-moi de souhaiter une autre Europe que celle du libre échange, des lobbyistes et des paradis fiscaux. Remettre en question le fonctionnement de l’Union Européenne, sa raison d’être et ses limites, c’est lui donner une chance d’avenir autrement.
Permettez-moi de ne pas considérer le contrôle des frontières comme un terrorisme de l’exclusion, mais comme la condition pour pouvoir accueillir dignement ceux qui fuient des conflits auxquels nos dirigeants contribuent, par ingérence, complaisance ou indifférence.
Les nostalgiques et les progressistes
Permettez-moi d’avoir vingt ans et d’admirer le temps où la communication n’était pas envahie par les écrans silencieux. Permettez-moi de regarder avec envie l’époque où la manipulation de chaque machine produisait un son particulier et engageait un toucher propre. Et de m’attrister de l’appauvrissement du rapport à la machine réduit à un glissement de pouces.
Permettez-moi de trouver le son analogique d’un vinyle ou d’une cassette plus vivant que le son numérique. Permettez-moi de préférer la caméra d’un Raoul Sangla à tous les effets des caméras qui filment aujourd’hui des émissions de variété. De préférer les silences d’une Denise Glaser au mattracage de questions vides des shows télévisuels.
Permettez-moi de considérer que certaines choses étaient mieux avant. Non pas parce que c’était avant, mais parce qu’aucune époque n’a le monopole du progrès. Ce n’est pas être nostalgique que de considérer qu’il devait être mieux le temps où les artistes avaient le temps de mûrir sur scène et les journalistes le temps de partir en reportage plusieurs semaines.
Permettez-moi de chercher à reproduire la qualité de l’échange qu’autorisait ces technologies du passé, dans les technologies actuelles.
L’identité française ou le multiculturalisme
Permettez-moi d’être transculturelle et résolument française. Parce que, d’où que viennent mes parents, j’ai la capacité de faire mienne l’histoire de France. Permettez-moi de me sentir chez moi dans les voix d’un Brassens, d’un Coluche ou d’un Renaud, autant que d’un Moustaki, d’un Reggiani ou d’un Gainsbourg.
Permettez-moi de souhaiter la reconnaissance des différences, des singularités, de la diversité, clé de l’équilibre de tout écosystème, et de me battre pour le respect du pacte républicain qui fonde la communauté à laquelle j’appartiens qui se nomme France. Permettez-moi de prendre le droit de questionner l’autre, de l’interroger, de le critiquer, de débattre avec lui sur ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas, pour l’inclure dans un nous et faire société avec lui.
Permettez-moi d’avoir grandi dans un bilinguisme français-anglais et de m’étonner de certains anglicismes des français non anglophones. Permettez-moi pourtant de ne pas considérer l’apprentissage de l’anglais comme une menace à la maîtrise du français.
Permettez-moi de me laisser traverser des langues que je parle, et des cultures dont elles sont les portes d’entrée. Permettez-moi de souhaiter à tous les enfants de France d’avoir la chance de grandir dans deux langues, pour se forger ce muscle qui permet de mettre en perspective son chez-soi.
Permettez-moi de quitter mon pays pour aller puiser dans d’autres sociétés des modèles d’éducation, de rapport à l’environnement, aux autres générations, et de réfléchir à un moyen d’en adopter certains éléments dans mon pays.
Permettez-moi d’aimer mon pays de toutes mes forces, tout en relativisant sa prétention à l’universalité. De souhaiter son rayonnement sans encourager l’esprit de supériorité des français, bien connu à l’étranger.
Permettez-moi de situer mon appartenance à plusieurs échelles : régionale, nationale, humaine. Permettez-moi d’envisager une appartenance qui dépasse les frontières nationales avec ceux qui partagent mes combats et mes espoirs, sans nier les frontières nationales et culturelles. Permettez-moi de cultiver le métissage qu’une vie passée en partie à l’étranger m’a apporté, tout en reconnaissant mon héritage propre à un territoire. Et de voir dans les peuples créoles les modèles de cet équilibre.
L’élite parisienne ou la France profonde
La campagne présidentielle a fait ressurgir le mythe d’une France profonde, représentée par un candidat à l’accent impossible, censé la représenter. Cette France de la ruralité et des terroirs, désertée, vieillissante, repliée sur elle-même. Pourtant, des Pyrénées aux Alpes, de la Méditerranée à la Manche, j’ai trouvé dans des fermes, dans des associations locales, dans des hameaux, dans des centres sociaux, des jeunes d’origines diverses, diplômés, inventifs, entrepreneurs, désireux de mettre leur créativité et leur force de travail au service d’un mode de vie respectueux du vivant, et parvenant à créer avec les locaux, les bases d’un nouveau vivre-ensemble rural.
La jeunesse désœuvrée des périphéries et la jeunesse mondialisée diplômée des grandes villes
J’entends parler d’une opposition entre la jeunesse diplômée des grandes villes heureuse de la mondialisation, et la jeunesse désoeuvrée des périphéries. Quel badge dois-je porter, moi qui viens d’une élite parisienne mais internationale, qui suis passée par Henri IV et qui fréquente les ouvriers et les paysans, moi qui ai bifurqué des couloirs trop étroits où me voie semblait tracée ?
Je fais partie de ces jeunes qui sont allés étudier à l’étranger. Pourtant, j’ai connu les petits boulots pour payer mes études, le renoncement à acheter un carnet de métro pour pouvoir se payer des voyages afin de me forger une vision du monde, les semaines à manger des patates et à acheter ses vêtements à l’Armée du Salut.
Qu’est-ce qui définit mon appartenance à la jeunesse élitiste ou à la jeunesse désœuvrée ? Mon revenu, mon niveau d’études, les kilomètres que j’ai parcourus, mon mode de vie ? J’ai vu des jeunes diplômés ignorant le monde et sa diversité, et des jeunes sans un sou l’ayant parcouru.
Quelle valeur peut avoir mon cas singulier ? Il ne pèse sans doute pas assez lourd pour faire mentir les schémas sociologiques. On dit que l’exception confirme la règle. Exceptio probat regulam. Mais comme le rappelle Ambrose Bierce dans son Dictionnaire du diable, probat signifie éprouver, mettre à l’épreuve. Une exception ne valide pas la règle dont elle est sortie, elle la met à l’épreuve. Alors, toute petite exception que je sois, permettez-moi de mettre à l’épreuve l’histoire qu’on nous raconte, celle des Deux France, qui nous condamne à subir ce qui est ou ce qui fut, au lieu de créer ce qui pourrait être autrement.
Sarah Roubato a publié
Trouve le verbe de ta vie ed La Nage de l’Ourse. Cliquez ici pour en savoir plus. Cliquez sur le livre pour le commander chez l’éditeur.
Lettres à ma génération ed Michel Lafon. Cliquez ici pour en savoir plus et lire des extraits. Cliquez sur le livre pour le commander chez l’éditeur.
Marcher, pour ne pas mourir. Fuir le froid, la sècheresse, la perturbation d’un territoire, le manque de nourriture. Tout quitter pour mieux vivre ailleurs. Pour donner une chance à ses petits. C’est la force qui a permis a toutes les espèces de peupler la terre… En cette journée internationale des réfugiés, voici une lettre tirée du livreLettres à ma génération, ed Michel Lafon.
Si vous avez 6 minutes, cliquez sur l’image ci-dessous pour écouter la lettre en entier :
Si vous n’avez qu’une minute, cliquez ici pour en écouter un extrait :
Si vous souhaitez la lire :
Echo,
Quelques esprits tristes me disent qu’il est ridicule de vous écrire une lettre, car vous ne comprenez évidemment pas le français. Laissons-les. Vous avez été l’éléphant le plus filmé au monde. Vous connaissiez bien la caméra, sans savoir ce qu’était un film. Disons que c’est l’endroit où je vous ai rencontrée.
Vous savez, cette femme blonde qui arrivait avec sa jeep et passait ses journées à vous regarder ? Cynthia Moss. Pendant plus de trente ans, elle a fait partie de votre paysage. Et vous du sien. Chaque jour, elle se réveille éléphant, elle sourit éléphant, elle espère éléphant, elle pleure éléphant, elle s’endort éléphant. Ces gens-là sont un peu à part, car ils passent plus de temps avec des êtres qui ne sont pas de leur espèce. Du matin au soir, tous les jours de la semaine, ils observent, jumelles dans une main, carnet dans l’autre. Des mois de recherche pour récolter des bouts d’information minuscules qu’ils mettront des années à assembler. Ils vivent dans un autre temps.
Léguer, c’était là votre ultime épreuve. Une matriarche doit transmettre son savoir pour assurer la survie des siens. Il ne suffit pas de faire, il faut encore transmettre. Première leçon. Grâce au travail de Cynthia et des caméramans qui sont venus vous filmer, vous léguez aussi quelque chose à notre espèce. Chez nous, c’est ce qu’on appelle un testament. Mais nous le réduisons à un inventaire et à une intention de division des biens matériels. Nous ne signons pas de testament spirituel.
BBC, Echo of the elephants
Quand votre fils Ely est né, il ne pouvait pas se lever. Ses deux pattes avant étaient pliées. La loi de la nature voudrait qu’une mère abandonne son enfant s’il ne peut pas marcher. Toutes les mères éléphants jusque là observées le faisaient. En tant que matriarche, vous aviez la responsabilité du groupe, et de vos deux premiers enfants. Pourtant, vous êtes restée. Et pendant trois jours, vous avez essayé de relever votre fils.
Il faisait chaud. Votre fille Erin avait soif. Elle hésitait. Elle a fini par s’éloigner. Mais en entendant le bébé crier, elle est revenue en courant, et ne vous a plus lâchés. Dans ce geste et dans l’acharnement de votre petit à vouloir se lever, votre héritage se transmettait déjà. Le troisième jour, les pattes avant de Ely se sont dépliées. Épuisé, il a levé la tête et a trouvé votre mamelle. Ely est devenu un mâle magnifique. Vous leur avez montré que tout éléphant qu’on est, on peut s’arracher aux lois de son espèce. Pas pour les trahir. Pour les réinventer.
Quelques années plus tard, Erin a été touchée par une flèche empoisonnée. Cette fois, vous avez fait le choix de continuer à marcher. Je ne sais pas comment se présente à vous un tel choix. Vous n’avez sûrement aucune notion de ce qu’est la raison. Mais vous avez bien eu conscience de quelque chose qui était plus important que l’élan qui vous ramenait vers votre fille mourante. Ce jour-là vous étiez bouleversée. Votre visage suintait, marque d’émotion intense chez les éléphants. Et vous avez réussi, Echo. Votre petit-fils est devenu le plus jeune orphelin à avoir survécu.
Votre famille marche encore sur les routes que vous lui avez montrées. Des pistes de milliers de kilomètres que les hommes commencent à peine à cartographier. Les éléphants avancent avec cette fausse lenteur qu’ont tous les géants.
Robert Capa
Marcher pour ne pas mourir. Fuir le froid, la sècheresse, la perturbation d’un territoire, le manque de nourriture. Tout quitter, pour mieux vivre ailleurs. Pour donner une chance à ses petits. C’est la force qui a permis à toutes les espèces de peupler la terre. Elle habite les oies, les papillons, les baleines, les gnous, les tortues marines, les éléphants… et les hommes.
Quelque part, un sac dans une main, un enfant dans l’autre, nous marchons aussi. Chassés, réfugiés, migrants. Puis installés, résidents, méfiants envers les nouveaux déplacés. Comme nous, vous avez des territoires à protéger. Vous prenez possession d’un point d’eau et vous le défendez contre les intrus. Chez vous aussi il y a les dominants et les dominés, mais vous avez su trouvé l’équilibre entre le territoire des uns et la route des autres, tous deux nécessaires à la survie de l’espèce. Nous, on cherche encore.
Sarah Roubato a publié Lettres à ma génération chez Michel Lafon. Cliquez ici pour en savoir plus et lire des extraits. Cliquez sur le livre pour le commander chez l’éditeur.
Sarah Roubato organise une tournée cet automne, pour y participer cliquez ici.
Voilà quelques temps que je te parcours et que je t’observe. Avec un œil qui te découvre, et un qui te retrouve. L’œil de l’étranger et l’œil de l’enfant du pays. Car j’ai eu la chance de te quitter un jour. Et de te revenir. Mon étrangère, mon enfance.
Je n’ai pas voulu te visiter mais t’habiter. J’ai vécu avec des paysans, des ouvriers, des artistes, des professeurs, des cadres, des commerçants. Dans un appartement huppé d’un centre ville et dans une ancienne bergerie d’un hameau de montagne, au onzième étage d’une tour de banlieue d’une Zone Urbaine Sensible et dans un petit pavillon.
Derrière les différences sociales et économiques, les codes et les registres de langage, j’ai entendu les mêmes envies, les mêmes peurs, les mêmes aspirations, les mêmes doutes face à un monde où le savoir ne mène pas à la sagesse, où plus on gagne du temps moins on en a à perdre, où l’échange d’informations ne renforce pas les liens entre les gens, où l’accessibilité de tout n’empêche pas l’uniformisation de la pensée, où la libéralisation tue la liberté. De quoi effacer d’un revers de pied les lignes tracées sur le sable de nos représentations qui séparent les jeunes des vieux, les ruraux des citadins, les ouvriers des patrons, les chômeurs des travailleurs, les artisans des intellectuels.
Partout où je vais, c’est une autre ligne que j’ai vu se dessiner. Une ligne qui passe entre voisins, entre collègues, entre frère et sœur[1]. Entre ceux qui reproduisent ce qu’on leur a appris et ceux qui remettent en question, qui tentent de retrouver un équilibre entre liberté individuelle et le vivre-ensemble, qui recalibrent leurs priorités, qui changent de perspective, qui essaient, qui se trompent, qui recommencent. Entre ceux qui laissent faire et ceux qui prennent le risque de mal faire. Entre ceux qui attendent que le changement vienne d’en haut et ceux qui l’appliquent dans chaque geste de leur quotidien. Entre ceux qui ont renoncé à leur puissance et ceux qui la reconquièrent. Entre ceux qui font faute de mieux et ceux qui œuvrent pour faire mieux. Entre ceux qui se contentent du monde tel qu’il est et ceux qui poursuivent le monde tel qu’il devrait être.
Ma chère, ma très chère France, mon refuge, ma référence, mon juge,
Tant de regards sont posés sur toi ces jours-ci. Des regards otages du spectacle médiatique.
Les lions sont lâchés. Ils se roulent dans la poussière de l’arène en donnant des coups de dents dans l’air. Ils se griffent à coups de formules soigneusement préparées par les communiquants, de chiffres taillés sur mesure, de dénonciations sorties du coffre, de petites phrases chargées à bloc et de grands mots vidés de leur substance.
Le spectacle a lieu tous les cinq ans. Autour de la piste, les enfants de Monsieur Loyal présentent les lions, commentent la longueur de leur crinière, la couleur de leurs poils, leur poids, l’écartement de leurs yeux. À chaque spectacle la première rangée de gradins recule. Il y a bien longtemps que les lions ne voient plus les spectateurs qu’ils tentent de séduire. Ils leur disent qu’ils les comprennent, qu’ils les connaissent, qu’ils les représentent.
Les spectateurs ennuyés écoutent quand même. Ils n’ont rien d’autre à faire. Faut dire qu’ils n’y voient plus très bien. Heureusement les petits Loyal sont là pour les guider jusqu’à leurs sièges. Ils leur décrivent ce qui se passe dans l’arène, leur disent quand hocher la tête et quand la secouer. Leur pouvoir de décision a l’étendue d’un passage clouté.
Les lions ouvrent le spectacle avec des rugissements de haut calibre : démocratie, république, liberté. Puis ils attaquent avec les formules qui ont fait leur gloire : injecterde l’argent, suppression de postes, réduction de la dette. Ils distillent par de petits grognements les mots chômage et emploi, feuille de paye et exonération fiscale, sécurité, assistanat, libéral, capital, social. Il y a bien longtemps que les mots rêve, imagination, envie, possibilités, vivre ensemble, entraide, découverte, apprendre, bien-être, bonheur, espérance ont déserté l’arène.
Pourtant, sous le vacarme du spectacle, un autre bruit se fait entendre. Un bruit de grattage, de reniflage, de pioches et de coups. C’est le bruit des taupes qui ont déserté les gradins. Chaque année elles sont plus nombreuses.
Juste sous l’arène, des taupes travaillent. Jour et nuit, jour de spectacle et jours de relâche. Elles creusent, abattent des cloisons entre des mondes qui s’ignoraient, relient des galeries, inventent de nouveaux itinéraires de vie. Souvent elles arrivent à des impasses, impossible de creuser plus loin. Alors elles font demi tour, et cherchent un autre accès.
Elles préparent le monde de demain. Elles ne savent pas si ce sera suffisant. Tant pis. Elles creusent. Sous ceux qui rugissent, elles agissent. Sous ceux qui grognent, elles grattent. Sous les coups de griffes, elles reniflent. Pour pouvoir se dire à la fin du spectacle que quelque chose a changé pendant qu’elles sont passées.
Elles ne savent pas qu’elles sont aussi nombreuses. Chacune dans son tunnel suit un instinct, une idée, une intuition, une folie. Elles ont troqué la vision du monde qu’on leur a apprise contre celle d’un monde qui n’existe pas encore. Elles flairent les potentiels. Au fond du tunnel, elles voient d’autres horizons.
Chacune dans son couloir se croit seule. Elles passent souvent à quelques centimètres l’une de l’autre sans se rencontrer. Parfois, il suffit d’un coup de griffe bien placé, et un mur s’ouvre sur une vaste galerie où elles se rencontrent. Alors elles créent des associations, des collectifs, des mouvements, des villages. Creusent des écoles alternatives, des monnaies locales, font du bio, organisent des circuits courts, se libèrent de l’argent par le troc, encouragent un tourisme respectueux des espaces qu’il traverse, inventent d’autres modèles d’entreprise, créent des associations pour ceux que leur âge, leur handicap ou leur parcours de vie, isolent de la société.
Elles préparent un monde où nos activités – manger, se chauffer, se déplacer, se maquiller – respectent le vivant, où les générations travaillent, s’amusent et apprennent ensemble, où les nouvelles technologies n’effacent pas la présence aux autres.
Elles arrivent de tous les coins de la plaine. Des usines, des salles de classe, des champs, des bureaux, des estrades. De la grande ville, des banlieues, des campagnes. Là haut, on leur avait appris qu’elles appartenaient à différentes espèces. Qu’elles devaient évoluer de chaque côté d’une ligne de fracture qui sépare les centre-villoises et les banlieusardes, les rurales et les citadines, les ouvrières et les cadres, les chômeuses et les travailleuses, les littéraires et les scientifiques, les jeunes et les vieilles, celles qui sont nées ici et celles qui sont nées ailleurs.
Sous terre, elles se sont rencontrées. Et elles ont appris que la véritable ligne de fracture était ailleurs. Entre celles qui mesurent le bonheur par l’accumulation de biens et de loisirs, et celles qui le mesurent par le temps passé à prendre soin du vivant. Entre celles qui travaillent pour consommer, consomment pour se consoler de travailler, et celles qui travaillent pour réaliser un rêve qui s’occupe de la beauté du monde. Entre celles qui courent après le temps et celles qui l’habitent.
Autour de l’arène, personne ne soupçonne qu’un monde est en train de se construire sous terre. Les Monsieur Loyal crient le plus fort possible pour recouvrir le bruit des taupes.
Ma belle France, ma merveille, mon insupportable,
Il est temps pour toi de changer le miroir dans lequel tu te regardes.
Partout entre tes flancs, des gens de tous les âges, de toutes les origines, de toutes les convictions et de tous les savoir-faires te modèlent une autre silhouette. Ceux-là ne font pas les unes et ne font pas le buzz. Ils sont de la race des pionniers. Ceux qu’on oublie en marchant sur les sentiers qu’ils ont tracés.
Beaucoup ne connaissent de toi que ce qui se joue dans l’arène médiatique. Ils s’en servent pour se faire des opinions, pour voter, pour diriger leurs enfants vers des chemins de vie périmés. Le jeu est faussé d’avance. Les spectateurs applaudissent, huent, lèvent le poing, brandissent des pancartes, parce que celui-ci est jeune, celui-là est drôle, cet autre a les oreilles décollées.
Ma reine, mon enfant, mon inconnue,
Je te souhaite de l’audace, et de l’humilité. L’audace d’entreprendre toi-même le changement auquel tu aspires. Par le petit et par le grandiose. Par les projets démentiels et par les gestes infimes. Pour que chacun retrouve la puissance de rêver, de désirer, de créer.
Je te souhaite l’humilité d’apprendre d’autres sociétés. De ne pas craindre de te perdre en allant voir ailleurs. Je sais que tu fais encore briller les yeux de bien des gens dans le monde entier. Je me demande parfois si la lumière de ton phare n’est pas comme celle des étoiles – d’un autre temps. Et si la lumière de demain ne viendra pas du monde des taupes.
[1] J’ai vu deux voisines dans un hameau de montagne, l’une aspergeant ses cultures de pesticides, se nourrissant chez Carrefour et l’autre faisant son jardin en permaculture et s’inscrivant dans les circuits courts. Deux femmes dans la même montagne, pour deux modèles de vie radicalement opposés. J’ai vu des jeunes passer leurs journées devant un ordinateur pour développer leur start-up pour éditer, créer et vendre, sur un modèle d’entraide et de solidarité. J’en ai vu d’autres passer aussi leurs journées devant leur écran, à consommer de l’image qui remplit mais ne comble rien. Dans un bus j’ai vu une fille voilée rentrant dans sa banlieue, et une autre en petite jupe qui allait descendre au centre ville. Elles avaient toutes les deux le même sac à main de marque, et le même téléphone à la main, toutes les deux maquillées comme des poupées. Deux élèves modèles de la consommation et du règne de l’apparence.
J’ai vécu avec ceux qui n’ont rien et qui se sentent riches de manger les légumes du coin, de pouvoir arpenter la montagne, d’avoir le temps d’apprendre et de faire, j’en ai vu qui ont les dernières baskets, le téléphone, les écrans plats, et qui ont les traits de quelqu’un qui a toujours faim. J’ai vu des gamins de neuf ans n’avoir comme seule question à poser à un danseur après le spectacle « Combien tu gagnes ? ». J’ai vu des retraités participer à un loto pour aider une association caritative, et se plaindre que les lots ne soient pas assez beaux. J’en ai vu d’autres ne pas compter le temps qu’ils passent à accueillir, à créer des rencontres, à partager.
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Si nous te disons tu, c’est parce que c’est à toi, petite individualité sur deux pattes, que notre travail s’adresse. C’est en toi qu’il résonne et c’est pour toi que nous le faisons. Si je dis nous, c’est parce que je ne suis qu’un parmi tant d’autres, jeunes créateurs, diseurs, faiseurs, qui cherchons une autre manière de travailler, de créer, d’exprimer le monde et d’y agir.
Nous t’écrivons de la terrasse d’un café, sur la petite place d’un de ces vieux centre villes qui finissent par tous se ressembler, entre les boutiques d’artisanat local fabriqué à trois cents kilomètres, celles des grandes enseignes, et les petits restaurants locaux dont les prix ne sont accessibles qu’aux touristes.
C’est samedi. L’artère principale ne désemplit pas. Deux adolescentes flashent sur un vernis à ongle dans une boutique de maquillage – 3.90€. Un petit garçon tend la main vers le paquet de bonbons multicolores exposé dans la vitrine d’une boulangerie – 1.50€. Un couple regarde des coussins de décoration – 15.99€, un autre le prix d’un balayage de mèches chez le coiffeur – 80€ . Un panini coûte 3€, un café à 2€, une crêpe appelée La Provençale 12€.
En face d’un chocolatier, un jeune homme est assis en tailleur sur le trottoir. Il tient un bout de carton avec marqué J’ai faim. Ça doit être son premier jour. L’indifférence n’a pas encore terni son regard. Ses yeux cherchent encore une voie de sortie. Sa barbe blonde est bien taillée. Il n’y a pas grand chose qui nous sépare. Un pas. Un pas de côté. Aujourd’hui, je dois tenir avec deux euros vingt pour travailler jusqu’au soir dans un café. Travailler, c’est à dire avancer un manuscrit qui s’ajoutera à ceux perdus dans une pile chez des éditeurs. Ça, c’est le vrai travail. Mais il ne pourra pas prendre tout mon temps. Car il faut encore réaliser un montage de trois minutes pour le prochain portrait sonore, pour vous donner envie de l’acheter. Vérifier la liste des sans réponse de ce dernier mois, et préparer les mails pour les relancer. Chercher de nouveaux médias à qui proposer des articles, chercher des radios pour diffuser des textes sonores. Prospecter, relancer, proposer, présenter, faire savoir…
Voilà quelques temps déjà que tu nous connais. Il y a un peu plus d’un an, tu fus un million et demi en trois jours à lire une lettre postée sur Mediapart. Depuis, tu es des centaines à écrire à Sarah. Tes messages lui rappellent que oui, il faut continuer, s’accrocher, que ça a du sens, que quelque chose bouillonne. Parfois, ces conversations par écrans interposés sont le prélude de rencontres, et nous nous retrouvons quelques semaines plus tard dans un café, une bibliothèque, un théâtre d’un coin de France, à parler de la société que nous voulons construire, de nos peurs, de nos défis, de nos envies. À tous les passeurs qui permettent ces rencontres, merci.
Chaque jour Sarah reçoit des dizaines de messages de toi. Tu lui dis que ses mots ont changé quelque chose dans ta vie, que tu y retrouves ce que tu as toujours ressenti, tu lui parles de ta situation, de tes questionnements. Elle répond à chacun. Elle sourit quand tu t’excuses de la déranger, quand tu lui écris qu’elle n’aura sûrement pas le temps de répondre. Elle se demande quelle image tu te fais de sa vie. Internet est une vitrine. Tout y est affichage : affichage d’humeur, de statut, d’information. Sur internet, il faut toujours dire que tout va bien. Mettre des points d’exclamation. Montrer aux gens que ça marche, pour qu’ils viennent. C’est la règle : on achète les livres qui se vendent bien et sont aux premiers rayons des libraires, on va voir les spectacles qui remplissent déjà les salles, on clique sur les publications les plus partagées.
Quand tu écris à Sarah, tu ne te contentes pas de flatteries. Tu livres tes fragilités et tes doutes. Tu l’invites à une intimité. Alors aujourd’hui, nous allons répondre à ton invitation. On va te parler de ce travail qui est le nôtre, de cette vie étrange de créateur sur internet. On te parlera sans détour et sans précaution, honnêtement et directement.
“Avec internet, tu peux atteindre plus de monde !”
On nous dit souvent que nous avons la chance de vivre dans un monde où, grâce à internet, nous pouvons partager nos créations directement avec les gens, et toucher un public très large. Partager, c’est là le mot utilisé. Mais dans partage, il y a échange. Or, quand un créateur met en ligne ses créations gratuitement, sache qu’il ne partage pas. Il ne te les offre même pas, car dans offrir, il y a encore de l’échange : le sourire de la personne à qui tu offres, le plaisir de voir l’effet produit. Derrière l’écran, rien de tout ça. Nous balançons nos créations dans cet espace intersidéral, et c’est tout. C’est un courrier qui n’attend aucune réponse.
Le créateur qui met son travail en ligne a tout de l’artiste ambulant. Il a travaillé pendant des semaines, des mois, des années, sur sa création. Comme il veut te présenter le meilleur travail possible, il a cassé sa tirelire pour acheter du bon matériel : un micro, une carte son, une caméra, un logiciel. Il passe quelques semaines à se tailler un beau site internet, comme l’artiste ambulant dépensera ce qui lui reste pour s’acheter un beau costume. Quand il poste un contenu sur internet, il met ses mains en porte-voix, et te crie : “Regarde mon travail, regarde ce que je sais faire ! ” Toute la difficulté consiste à attirer ton attention, pour que tu t’arrêtes quelques secondes devant sa publication. Il réécrit plusieurs fois le chapeau de son article, réfléchit bien aux mots clés, crée des teasers, des B.O, des montages courts, des formules, des posts sur Facebook. L’artiste ambulant ne choisit pas son heure au hasard. Il sait qu’il faut t’attraper quand tu auras l’esprit libre, dans le métro en revenant du boulot, ou le dimanche matin. Le meilleur article peut passer à la trappe s’il n’est pas posté à la bonne heure.
Le mythe : “Si tu as du talent, tu vas y arriver”
Ce jeune créateur dont nous te parlons a grandi dans une société où on lui dit que si on fait du bon travail, si on a du talent, si on s’accroche, on est récompensé. Bel idéal qui suppose que les gens ne s’y trompent pas. Alors il se dit que si tu aimes ce qu’il te donne gratuitement, tu achèteras le reste. On lui a dit qu’il fallait d’abord se faire connaître, et ensuite espérer vendre. D’abord travailler, ensuite proposer son article, son film, ses photos, son reportage. Comme des salles proposent aux musiciens de venir jouer gratuitement, de nombreux sites proposent aux créateurs de publier contre de la visibilité. C’est le nouveau graal : la visibilité.
Quand il est encore dans son antre à créer, et qu’il voit le bout d’une oeuvre, les murs de sa chambre font un drôle de bruit. C’est que ses rêves sont trop grands, ils les font craquer. Il se dit que ça y est, cette fois ça va marcher. Non, ne t’inquiète pas, il n’est pas de ceux qui rêvent de succès facile et de gloire. Sa seule prétention est de pouvoir sculpter, dans la matière qu’il a choisie, quelque chose qui lui permettra de manger, de se loger, assez pour que son travail occupe le centre de sa vie et qu’il ne soit jamais relégué en périphérie, dans les miettes du temps que lui laissera son boulot de survie.
Angel Boligan
Et puis avec le temps, de coup d’essai en tentative, de projet en projet, les murs de sa chambre finissent par se taire. Le jeune créateur a appris à rabaisser ses attentes. S’il pouvait déjà se rembourser ses frais, il serait satisfait. Imagine, dans ton travail, n’avoir d’autre espérance que celle de te rembourser tes frais de déplacement, de téléphone ou de papèterie.
Il passe plus de temps à agiter les bras pour attirer ton attention qu’à créer. Imagine un circassien qui passerait plus de temps à te crier de venir voir son spectacle qu’à répéter son numéro. Toute cette gesticulation devant l’écran l’épuise, assèche ses instincts, coupe sa réflexion. Il perd ce rythme de la création qui fait qu’un musicien devient bon en jouant, chaque jour. Il sait qu’il pourrait aller beaucoup plus loin s’il était libre. Il se sent la taille d’une comète à qui on offrirait l’étendue d’un bac à sable.
Il se sent pris dans l’obligation de poster régulièrement, pour ne pas te perdre, pour que tu vois qu’il est actif. Le vois-tu, certains soirs, les yeux rougis par l’écran, le rond brun de la tasse qui se superpose aux autres sur son bureau, faire craquer son cou, dans le silence de sa chambre, après avoir passé cinq heures à bien arranger un extrait de son travail pour te donner l’envie de lire, de regarder ou d’écouter ce qu’il fait ?
Bien sûr cette vie, il l’a choisie. En fait, il a choisi de ne jamais donner priorité à autre chose qu’à son vrai travail. Mais il n’a pas choisi le reste. Passer une heure à choisir une police pour que le visuel soit beau et attire l’attention de l’internaute, ça il ne l’a pas choisi. Il sait bien qu’il ne sera jamais payé à l’heure, ni même à la valeur réelle de son travail. Soit. Il ne demande qu’une chose : pouvoir gagner assez pour se nourrir, se loger, se chauffer, et pour avoir le temps de continuer à créer. Parfois il s’imagine qu’un de ses pairs qui aurait déjà fait ses preuves, lui propose une chambre dans sa maison, qu’il puisse venir y travailler le temps qu’il a besoin. Il souffre du manque de lien intergénérationnel entre les créateurs. Les anciens sont bien trop occupés pour daigner répondre aux petits jeunes. La transmission qui a pu exister entre le maître et l’apprenti, le simple lien de confiance qui autoriserait un jeune à se confier à un grand frère, une épaule pour se reposer, une oreille pour accueillir les découragements comme les excitations, ou bien simplement, un moment qui ne soit pas dérobé à l’urgence, une soirée où quelque chose se dépose, tout cela semble avoir été balayé.
Pourtant, au milieu de cet isolement des individus et des générations, certains tentent autre chose. On s’invente d’autres manières de faire, soi-même, sans intermédiaire, dans l’entraide, le troc, l’échange. Pour la nourriture, le transport, les services. Mais pas encore pour l’immatériel. Il ne viendrait à l’esprit de personne de ne pas payer son café. Mais payer un enregistrement, une chanson, de la musique, une photo…
Les nouveaux métiers à inventer
Le 10 janvier 2017 en rallumant son ordinateur, Sarah trouve quatre-vingt seize messages datés du jour-même. Elle comprend que c’est aujourd’hui qu’a été postée la lettre Trouve le verbe de ta vie sur le site de la Relève et la Peste, un de ces nouveaux médias qui te propose de te faire voir le monde autrement. Elle apprend qu’en vingt-quatre heures, cette lettre a été partagée 50 000 fois. Donc lue par quelques centaines de milliers de personnes.
Entre le 1er janvier 2016 et le 9 mars 2017, les portraits sonores L’extraordinaire au quotidien (en cliquant ici tu arriveras sur la page) ont récolté 256,50€, grâce à 23 acheteurs. Soit 85€ par mois. Dans ce même laps de temps, quelques dizaines de milliers lecteurs sont venus sur les pages de ces portraits. Voilà plus de six mois que le matériel d’enregistrement à 2000€ n’est pas sorti de son sac, qu’aucun nouveau portrait n’a été enregistré. Parce qu’il faut d’abord essayer de diffuser ce qui a été fait. Chaque portrait prend environ un mois de travail à temps plein. Ils sont vendus à prix ouvert – tu peux y mettre entre 50 centimes et 20 euros. L’équivalent d’un café, d’un ticket de métro, d’un sandwich. Tiens, la ville change de costume, c’est la fin de l’après-midi. L’heure de l’apéro, le Vittel menthe à 3.20€. Un fond de sirop sucré et de l’eau. Si 10% des 50.000 personnes qui ont partagé la lettre donnait 1€ pour écouter un portrait de 30 minutes… 1 mois de travail… 1€… 10% de 50.000… 5000€, de quoi vivre largement pendant un an.
Qu’est-ce que j’ai mal fait, mal pensé, mal évalué ? Le métier d’agitateur sur internet n’est pas inné, ce n’est pas le nôtre, et ce n’est pas lui que nous avons choisi. Internet est un outil et non une fin. Il faut se remettre en question. Mais le travail de créateur ne dépend pas que de soi. Alors nous nous interrogeons sur toi, lecteur. Incompréhension, stupeur. Et oui, colère (On t’a promis que cette lettre sera honnête) Bien sûr, tu es sans cesse sollicité. Les numéros inconnus qui t’appellent après le travail pour te proposer des produits, les campagnes de don des associations, et puis nous sommes des centaines, des milliers d’artistes sur internet à te demander d’encourager notre travail. Tu ne peux pas donner de partout. Bien sûr. Et le Vittel menthe à 3.20€, et le coussin de décoration, et le sandwich. Bien sûr nous ne sommes qu’une fraction de secondes dans ta vie sur internet, et nous devrions nous estimer heureux que tu t’arrêtes pour cliquer, pour liker, pour partager. Bien sûr il y a les guerres d’Irlande…
On nous conseille parfois de faire des levées de fond sur des sites participatifs. Mais c’est encore de l’aumône. Nous voudrions autre chose. Nous prétendons que nous faisons un travail qui mérite rémunération. Comme le Vittel, comme le sandwich, comme le vernis à ongle.
Cette autre société dont nous rêvons
À l’heure où la France s’inquiète de son avenir, tu dois te dire qu’il y a d’autres priorités. Mais c’est au contraire le meilleur moment, pour te parler de ces jeunes qui essayent de se réinventer leur métier, qui cherchent d’autres modèles économiques. Et qui n’y arriverons pas sans toi. Comme aucun artiste, aussi génial, talentueux et travailleur fut-il, n’a réussi sans l’aide, l’écoute et la disponibilités de ses pairs.
Alors, nous diras-tu, quel est le but de cette lettre ? Te faire culpabiliser ? Sûrement pas. Simplement te rappeler à ton pouvoir de consommateur, toi la paire d’yeux qui es en train de lire ces lignes entre deux urgences. Toi qui lis, qui commentes, qui partages derrière ton écran, sache que chacun de tes clics est un geste que tu poses dans le circuit de la création et des médias. Toi qui te plains peut-être d’entendre toujours la même chose dans les médias, toi qui voudrais autre chose. Tu n’es pas invisible, tu n’es pas anodin. La société est comme la peau d’un tambour : chaque geste que tu fais et que tu ne fais pas, résonne à l’autre bout. Chaque fois que tu achètes, et chaque fois que tu n’achètes pas, tu choisis le monde auquel tu participes. Celui de demain, celui de tes enfants. Le nôtre, le mien. Celui qui me fera continuer ou celui qui me fera un jour tout poser par terre, et m’assoir en tailleur sur le trottoir avec une petite pancarte.
Pour acheter un portrait, il suffit d’aller sur cette page (cliquez ici), de choisir le portrait qui t’intéresse (extraits en écoute libre) et de cliquer sur le bouton Acheter en sélectionnant le prix que tu souhaites mettre. Tu seras redirigé sur une page Paypal, en descendant tu cliques sur “Payer sans ouvrir de compte”.
Cash investigation a fait sa rentrée. Pour nous dévoiler une fois de plus les manipulations de l’industrie agroalimentaire qui cherche à faire des profits au prix de notre santé. Cette fois-ci, il s’agissait de l’ajout du nitrite, additif cancérigène, qui donne sa couleur rose au jambon. Sur les réseaux sociaux, les consommateurs ahuris commentent : “Les salauds”, “On est vraiment manipulés”, “C’est dégueulasse”, “Honte aux députés”, “On ne sait plus à qui faire confiance…”
Sur le plateau de l’émission, la députée européenne d’Europe Écologie les Verts Michele Rivasi, lançant son appel à pétition pour protester contre le lobbying de l’industrie agroalimentaire à Bruxelles, dit : “Le consommateur est acteur de la société”. En entendant cette phrase, j’ai comme le ventre noué, et pourtant je n’ai pas mangé de jambon.
Moi consommateur, je suis toujours présenté comme la victime mal informée des batailles que livrent toutes les grandes industries pour garder la mainmise et se développer toujours plus, au mépris de notre santé, de l’environnement, de l’équilibre de la planète. Pourtant être trompé est une scène qui se joue à deux. Le consommateur est le seul personnage qu’on ne remet jamais en question, qu’on ne brutalise jamais. On a peut-être oublié un détail :
“Quand on pense qu’il suffirait que les gens arrêtent de les acheter pour que ça se vende plus. Quelle misère !” (Coluche)
Le consommateur : victime ou complice ?
Jamais l’information n’a été aussi accessible, à portée de pouce. Et pourtant, jamais nous n’avons été autant bernés sur ce que nous mangeons, comment nous nous habillons, nous maquillons, nous soignons. À croire que nous avons vomi l’héritage des Lumières selon lequel le savoir mènerait à une certaine forme de sagesse.
Dans le paysage médiatique, Cash investigation joue un rôle important dans la prise de conscience des consommateurs. Elle pointe les manipulateurs, les gros bras des industries qui nous trompent, la complaisance des politiques et des scientifiques qui se font acheter. Soit. Il faut le savoir, bien sûr. Mais est-ce que l’industrie s’acharnerait à mettre des millions d’euros pour garder le nitrite, si les gens ne voulaient plus de jambon rose ? Dans le reportage, un industriel joint par téléphone dit : si le jambon n’était pas rose, “les gens n’achèteraient pas !” Ah nous y voici ! Alors nous avons une responsabilité ! Nous sommes une marionnette qui se laisse manipuler alors qu’aucun fil ne la tient.
Dans le reportage, une militante d’association de protection des consommateurs à la sortie d’un supermarché, regarde avec des clients les étiquettes de certains produits qu’ils viennent d’acheter. “Savez-vous ce que c’est, ça?” “Ah non pas du tout”. Je ne sais pas, mais j’achète quand même. Ce consommateur ordinaire, si on le mettait lui aussi devant ses contradictions, si on l’interrogeait, si on lui donnait à penser ? Nous sommes toujours présentés comme les victimes, mais jamais comme les complices.
Angel Boligan
Le moment où les enfants sont invités à déguster du jambon est sans doute pour moi le plus choquant : aucun enfant ne sait qu’un jambon peut être marron. N’est-elle pas là, l’arme toute-puissante contre les magouilles de l’industrie : l’éducation ? Quand allons-nous comprendre que les bons produits n’ont pas la couleur des publicités ? Qu’une pomme naturelle est une pomme qui flétrit en mûrissant ? Qu’un jambon cuit n’est pas rose ? Une consommation avertie, ne serait-ce pas un programme prioritaire pour l’éducation nationale ?
Il manque quelque chose, le pendant de la dénonciation, le complément, la suite logique de Cash : une émission de rééducation du consommateur. Non pas sur une chaîne alternative regardée par une poignée de convaincus. Mais une émission avec gros moyens et belle visibilité, pour éduquer tous ceux qui n’iront jamais vers les médias alternatifs. Informer le consommateur est important, essentiel. Mais le faire réfléchir serait encore mieux. Livrée toute seule, l’information se noie dans la série des révélations et devient presque un divertissement de plus.
Où sont les émissions pour enfants qui leur expliqueraient comment bien manger ? Où sont les cours au collège et lycée sur les stratégies publicitaires, pour apprendre à nos enfants à décrypter les publicités ? Où sont les sketchs de ceux qui ont un si grand pouvoir sur nous, les comiques, rois et reines du stand-up, pour utiliser le rire comme arme contre notre connerie de consommateur ? Où sont les sociologues et les psychologues pour expliquer notre désir compulsif d’achat ? Où sont les débats télévisés des philosophes pour interroger notre inertie, quand nous zappons et que nous passons à autre chose, sans faire le lien entre l’information qu’on vient de recevoir et notre vie ?
En attendant tout ça, peut-être que le simple bon sens suffira. Une simple déclaration de bon sens.
Déclaration du pas-si-parfait-pas-si-petit-consommateur
Moi habitant de la planète nommée Terre, je reconnais appartenir à un ensemble de phénomènes naturels dont l’équilibre est fragile. Je reconnais que la moindre destruction de cet équilibre peut avoir des effets à des milliers de kilomètres.
Moi habitant de la planète nommée Terre, je n’ai pas besoin d’être écologiste pour vouloir minimiser mon impact sur la destruction de la planète.
Moi consommateur, je suis entièrement responsable, à chaque achat que je fais, de ce à quoi je participe. Je peux choisir de fermer les yeux, de les ouvrir et d’acheter quand même, de les ouvrir et de ne pas acheter. Je suis libre, entièrement, de choisir.
Moi consommateur, je m’engage à appliquer à chacun de mes achats le simple bon sens.
Moi consommateur avec du bon sens, vous ne me ferez pas manger des fraises ou des tomates en hiver.
Moi consommateur avec du bon sens et soucieux de mon porte monnaie, je choisirai le vinaigre blanc et le bicarbonate de soude plutôt que tout produit ménager.
Moi consommateur avec du bon sens, je ne me limiterai pas à l’étiquetage simplifié. Une étiquette Sans additif, ne m’enlèvera pas le réflexe de regarder derrière. Un feu vert ne me fera pas acheter aveuglément.
Moi consommateur plein de bon sens , j’appliquerai un principe très simple : ce que je ne comprends pas, je n’achète pas.
Moi consommateur de bon sens, je m’engage à me moquer ouvertement des publicités que vous créez pour me convaincre d’acheter un produit. Quand votre jambon sera rose, je rigolerai. Quand votre pâte à tartiner sera pleine de cacao et de lait, je rigolerai. Je rigolerai devant mes parents, mes enfants, mes amis, et je les entraînerai avec moi dans un rire tonitruant qui fera trembler vos empires quotés en bourse.
Moi consommateur citoyen, je parlerai à mes amis, à mes parents, à mes enfants, sans jugement et sans condamnation, quand ils m’inviteront au Starbucks ou quand ils achèteront du Coca Cola, pour qu’ils retrouvent cette conscience que leurs actes individuels participent à un ensemble.
Moi consommateur parent, j’expliquerai à mon enfant qu’une vraie pomme ça flétrit, et qu’un vrai jambon n’est pas rose.
Moi individu affectionnant tellement ma liberté, je déclare qu’on m’a assez longtemps pris pour un con.
Sarah Roubato a publié
Trouve le verbe de ta vie ed La Nage de l’Ourse. Cliquez ici pour en savoir plus. Cliquez sur le livre pour le commander chez l’éditeur.
Lettres à ma génération ed Michel Lafon. Cliquez ici pour en savoir plus et lire des extraits. Cliquez sur le livre pour le commander chez l’éditeur.
Des yeux qui fixent avec la même torpeur des images qu’ils ont vues il y a deux heures, il y a une demie heure, il y a dix minutes. Aucune pensée, seulement une soif de voir, de voir tout : le sang, les corps par terre et les corps qui courent, ceux qui pleurent près du cadavre de leur femme, ceux qui cherchent, ceux qui trouvent et s’effondrent. Je ne fais pas le tri, je prends tout ce qui passe, la banalité d’un propos comme l’indécence d’une image. Je ne suis plus qu’un cerveau traumatisé qui demande qu’on lui renvoie le même message.
Je cherche sur mon écran la sensation de l’horreur. C’est justement ce que les médias me promettent, des sensations : Témoignage glaçant… Les premiers témoins racontent l’horreur… Les corps qui tombent comme un jeu de quille. Le lendemain, des histoires pour stimuler d’autres émotions : Son père le cherchait depuis deux jours. K…, 4 ans, est décédé. Ce héros a tout fait pour arrêter le terroriste. Cette mère retrouve son bébé grâce à facebook !
Je n’aurai pas ces yeux-là.
Ceux qui louchent sur les titres qui promettent le résumé d’une vie arrachée en quelques secondes. À droite de mon écran, la photo d’une poupée gisant près d’une couverture de survie recouvrant un cadavre. Non, je ne cliquerai pas sur l’article.
Je n’aurai pas ces yeux-là.
Je ne remplirai pas la salle virtuelle de la peur. Je ne serai pas un spectateur de plus dans ce qui est organisé pour être vu, diffusé et commenté. Un spectacle dans lequel l’auteur ne joue que dans la première scène, le rôle de l’assassin. Après, le spectacle continue sans lui, avec les acteurs habituels : les chaînes d’information continue tentant de remplir les minutes avec le peu d’informations qu’ils ont, les experts expertisant à chaud, les politiques qui déclarent ceci, appellent à cela, condamnent et demandent des explications, les youtubeurs qui font une vidéo spéciale qui fera vite grimper leur audimat. Tout notre système médiatico-politique qui décuple le coup porté, aidant à diffuser la peur. Je ne ferai pas partie de ces millions de regards happés par le spectacle de la terreur.
Je n’aurai pas ces yeux-là. Ça ne veut pas dire que je refuse l’émotion, ça ne veut pas dire que je n’irai que vers l’analyse distante. Je ne veux pas opposer une certaine presse de l’analyse froide, à une presse émotionnelle de l’immédiateté. L’analyse et l’émotion peuvent coexister au sein d’un même média et même, d’un seul article. Mes yeux accrocheront aux images et aux textes d’une presse capable de faire passer une émotion par la force de l’écriture d’un article ou la narration d’une image, et non de celle qui arrache l’émotion à ceux qui sont en train de la vivre.
Je n’aurai pas ces yeux-là ne signifie pas que mes yeux resteront secs. Il existe une autre émotion que l’émotion médiatique. D’autres manières de s’intéresser à un événement que de s’immobiliser devant un écran. D’autres façons de le partager qu’avec des clics. Je n’aurai pas ces yeux-là, mais j’en aurai d’autres. J’aurai des yeux pour tout ce qui nous invite à sortir du zapping, ce qui nous invite à ruminer ce qu’on lit et ce qu’on voit. J’aurai des yeux pour ceux qui s’attaquent à la racine de tout problème de société : l’éducation. J’aurai des yeux pour ceux qui prennent le temps de comprendre et de faire ressentir, avec pudeur et respect.
Je vis dans un monde d’images et d’immédiateté qui me fait croire que c’est en absorbant le plus d’images choc et d’informations que j’y verrai le plus clair. Aujourd’hui plus que jamais, je sais que c’est faux. Je détournerai les yeux, et ce sera le premier geste de ma liberté retrouvée. La liberté aussi de ne pas me laisser dicter par les médias quels attentats méritent plus mon attention que d’autres. Et si le 14 juillet est comme on le prétend le symbole de la liberté, alors permettez-moi d’user pleinement de la mienne, et de chercher d’autres moyens de comprendre le monde.
Sarah Roubato a publié
Trouve le verbe de ta vie ed La Nage de l’Ourse. Cliquez ici pour en savoir plus. Cliquez sur le livre pour le commander chez l’éditeur.
Lettres à ma génération ed Michel Lafon. Cliquez ici pour en savoir plus et lire des extraits. Cliquez sur le livre pour le commander chez l’éditeur.
Il faut y aller pour pouvoir en parler. Y aller et surtout, y revenir. Voir ceux qui sont là soir après soir pour préparer l’assemblée générale, les sandwichs, renouveler les médicaments de l’infirmerie, brancher les micros de la radio, fixer la caméra de la télé. Il faut les voir courir d’un bout à l’autre de la place de la République pour retrouver tel membre d’une commission, se disputer, s’entraider, rire et soupirer. Voir aussi ceux qui tendent un visage curieux, assoiffés d’une parole qui les fera rester, qui chatouillera leur conscience endormies. Voir encore ceux qui débarquent avec leurs enceintes pour faire la fête, et ceux qui restent assis, roulent des joints et prennent la pose dès qu’un objectif s’approche. Il faut assister aux débats quotidiens qui se font sur les listes de diffusion de chaque commission, avant de se retrouver sur la place en fin de journée.
Il faut voir tout ça, pour comprendre à quel point il est risqué d’émettre une opinion sur un processus en gestation. Nuit Debout ne se résume ni aux images de violence qui passent à la télé, ni aux phrases naïves et aux slogans criés dans les micros, ni aux manifestes du mouvement. C’est un phénomène complexe qui échappe à nos grilles d’analyse habituelles. Les lieux où Nuit Debout émergent sont autant de laboratoires de démocratie participative, où chaque proposition est discutée, testée puis réajustée. C’est ce qui rend le mouvement insaisissable pour qui tend le micro à un instant T.
Nuit Debout n’est pas un mouvement de jeunes, il suffit de s’y rendre pour le constater. Et Nuit Debout est bien plus large que ce qui se passe à Paris. Dans les campagnes, l’assemblée à taille humaine permet d’aller plus loin dans les débats. Ceux qui partagent un vivre-ensemble local envisagent des actions à long terme qui modifieront leur quotidien. Quelqu’en soit l’issue, cette expérience de l’intelligence collective marquera ceux qui y auront participé.
Pour autant, ce qu’il se passe Place de la Répubique concentre les questions auxquelles tous les mouvements sociaux de ce siècle d’internet, des réseaux sociaux et du désenchantement politique devront répondre, s’ils veulent être autre chose qu’un cri de guerre. La commission Démocratie sur la Place est en charge “d’améliorer la modération et le fonctionnement technique et démocratique des assemblées, et de mettre en place un processus de vote fiable et démocratique au sein de Nuit Debout Paris” (https://wiki.nuitdebout.fr/wiki/Villes/Paris/Démocratie_sur_la_Place). C’est au sein de cette commission que chaque jour, les outils démocratiques testés sur la place sont débattus, affinés, améliorés, triés. Un impressionnant va-et-vient entre propositions, expérimentation et reformulation, avec le mot d’ordre pour soumettre chaque idée à l’épreuve de la pratique : Qui dit fait. C’est donc loin des postures et des slogans que se joue l’essentiel de ce mouvement.
Le piège de l’horizontalité absolue
Place de la République, l’assemblée générale, qui commence à 18h et finit après 23h, est un espace de libre parole. Dans le micro, tout s’exprime : les frustrations, les témoignages d’injustices subies, les constats, les slogans révolutionnaires, les colères. Cette prise de parole est essentielle et libératrice, car pour la première fois, le débat démocratique en présence physique n’est plus l’apanage des spécialistes, des médias et des professionnels de la politique. Pourtant, soir après soir, dans le micro, un constat se fait entendre : il faut passer à autre chose, pour que l’Assemblée Populaire ne ressemble pas à un bureau des plaintes ou à un étalage de formules toutes faites.
Comment encadrer une parole pour qu’elle ne soit pas décousue, sans porter atteinte à ce mouvement de libération de la parole ? Comment diviser les questions à débattre au sein de commissions sans étioler leur inter-dépendance ? Les acteurs de ND sont piégés par le refus de la verticalité et de la représentation. Pourtant, reconnaître la compétence de certains individus à articuler les cris des autres, à traduire les sentiments qui s’expriment, à synthétiser les discussions, à ordonner les arguments et à adapter son discours aux circonstances, n’est pas un déni d’égalité. C’est une reconnaissance de la différence des compétences. Les individus sont égaux mais pas interchangeables. On confond horizontalité et égalité. L’égalité n’est pas de mettre à plat tous les individus, mais de permettre à chaque individu d’exercer sa pleine puissance de pensée et d’action, dans le cadre précis d’une fonction qu’il aura accepté d’assumer, pour le bien commun. Sur ce point, les organisations de démocratie participative déjà mises en place en campagne pourraient servir de modèle, comme celui de Saillans dans la Drôme, où une liste collégiale a remporté la mairie en 2014. L’horizontalité absolue laisse libre cours à la sélection naturelle par la foule : ceux qui parlent le plus fort ou qui ont le plus gros drapeau s’installent.
Les individualismes communautaires
Les commissions se créent au gré des désirs de chacun. Sur la place, on trouve une commission Françafrique, la table d’une maison d’édition libanaise, un immense drapeau de la Palestine – le seul drapeau sur la place – avec une vente de t-shirts et d’objets. Alors que ces combats légitimes pourraient s’inscrire dans les commissions Droits de l’Homme ou Éducation Populaire, ils font cavalier seuls. À l’heure de l’assemblée générale, ils sont tous rentrés chez eux. Mais comme le mouvement n’a pas de décideurs, ils sont autorisés. C’est le principe du mouvement Convergence des luttes, dont l’implication dans Nuit Debout fait débat.
À l’assemblée générale, chacun vient faire entendre les discriminations dont il est victime. En tant qu’Africain, en tant que femme, en tant que sourds-muets. En se présentant uniquement comme représentants de ces luttes, ils reproduisent sur la place la discrimination qu’ils dénoncent. C’est ainsi qu’un soir, des sourds-muets s’expriment devant l’assemblée pour parler de leur marginalisation des débats. Si, au lieu de voter symboliquement la reconnaissance de la langue des signes comme langue nationale, chaque assemblée générale avait un traducteur de langage des signes, afin que les sourds-muets puissent participer aux débats sur des sujets qui les concernent en tant que citoyens, ne serait-ce pas là la meilleure manière de combattre leur discrimination et de les intégrer ? Ce qu’il manque à ND, c’est de définir un idéal commun dans lequel pourraient s’accomplir toutes les luttes particulières.
Tout en cherchant à être l’un des coups de moteur qui démarrera une nouvelle société, ND n’en n’est pas le moins le reflet de celle-ci. La petite table qu’occupe la commission écologie, avec quelques prospectus sur comment manger autrement, est significative du retard de la France en la matière. Dans un mouvement qui a la vocation d’entraîner un changement de société, on aurait pu s’attendre à ce que les questions environnementales soient placées au centre.
Parolé parolé parolé…
Plus d’un mois après la naissance du mouvement, de plus en plus de gens prennent le micro à l’assemblée générale et s’interrogent : “On parle, on parle, mais on fait quoi ?” C’est bien connu, les Français aiment parler, créer des concepts, redéfinir les mots. Des anglo-saxons, ils empruntent plus volontiers les mots que leur sens du pragmatisme.
L’assemblée ressemble parfois à un bureau des plaintes. Les Français n’ont plus à prouver leur réputation de râleurs. Pris entre leur négativisme et leur nostalgie d’avoir été un pays phare des avancées sociales et culturelles, les Français ont du mal à mettre en pratique un changement qu’ils semblent désirer, mais qu’ils ont du mal à recentrer sur la pratique quotidienne.
La France est loin d’être un pays phare du changement social qui est déjà largement entamé dans des pays dont les Français ne daignent pas parler les langues. Il est peut-être temps de se défaire des majuscules et d’envisager un changement qui mette le comment au centre de l’interrogation, et la pratique quotidienne au sein de l’action. Sinon les acteurs de Nuit Debout reproduiront ce qu’ils reprochent aux politiques : un verbiage sans conséquence.
Car les actions envisagées à ND sont ponctuelles et symboliques. Elles répondent au besoin immédiat des personnes et d’une foule : se soulager, laisser éclater une émotion, montrer qu’on est là . Les marches, les lettres, les pétitions, les flash mobs, les occupations, ça fait du bien. Mais ce qui fait du bien n’est pas nécessairement efficace. Et si le symbole est important, il n’a de pouvoir que lorsqu’il est le condensé esthétique d’une action menée sur le terrain, au quotidien.
Nous sommes pris dans le paradoxe d’être les enfants de cette société que nous souhaitons voir changer. Une société société d’imméditateté et d’individualisme. “Il est temps de reprendre le pouvoir”, peut-on entendre et lire sur les pancartes. Mais la prise de pouvoir est un exercice exigeant qui implique des responsabilités. L’autogestion exige l’implication.
Ce changement que la France a du mal à amorcer est celui qui engagerait chaque citoyen à sortir de sa zone de confort. Se renseigner sur ce qui se fait autour de chez soi et un peu plus loin, aller à la bibliothèque feuilleter les nouveaux magazines qui se consacrent à parler des solutions alternatives. Là où l’on est, le mettre en pratique, chez soi, à son échelle et à son rythme. Le malheur peut aussi être un confort. Les Français manquent du courage de se donner les chances d’aller mieux.
Ce changement par la pratique quotidienne est impossible à contrôler par ceux qui ne souhaitent pas le voir advenir. Car aucune force de l’ordre abusive ni aucun casseur ne pourra empêcher les consommateurs que nous sommes de faire nos choix. Arrêter de consommer un produit est une action d’une puissance qu’on ne mesure pas encore. C’est un non-geste, qu’aucun média ne pourra manipuler et qu’aucun politicien ne pourra lapider. Les actions symboliques, elles, sont visibles, circonsrites dans un espace-temps, et donc vulnérables. L’occupation d’un McDo est un beau geste, mais s’engager à ne plus jamais consommer un hamburger ou un Coca, en parler autour de soi, à son petit frère qui réclame le menu enfant ou à sa petite nièce qui s’achète une canette à la sortie d’école, est un véritable acte d’engagement et une action concrète qui, si menée collectivement, mettra à mal les multinationales et entamera un changement de société.
Est-il déjà trop tôt ?
Les activistes de ND le disent à juste titre : “Ne jugez pas tout de suite. Donnez-nous du temps. On ne change pas un système mis en place depuis des siècles en quelques semaines.” La critique n’est pas un jugement. Il n’est jamais trop tôt pour se mettre en question. Où mieux qu’en France sait-on que la vraie critique ne vise pas à déligitimer l’objet critiqué, mais au contraire, lui donne la possibilité de se préciser, d’aller plus loin, d’exister autrement, donc d’étendre sa puissance ? Mettre en question ND, c’est reconnaître que ce mouvement contient en lui tous les possibles. Celui de n’être qu’une énième manifestation d’un mécontentement qui s’épuisera ; celui d’être le début d’un réveil citoyen et d’un basculement de société ; celui encore d’être un laboratoire d’expérimentation qui inspirera un autre mouvement, plus tard, quand il ne sera plus trop tôt.
L’efficacité de ND sera sa meilleure arme contre les tentatives de déligimation. Proposer une alternative au modèle vertical tout en reconnaissant les compétences de chacun, trouver un équilibre entre actions symboliques et actions quotidiennes, reformuler le désir de changement en passant par le comment et la pratique, remettre au centre des discussions les enjeux essentiels – comment faire de la politique autrement, comment consommer autrement, comment refonder une autre économie, comment transmettre (éducation) et s’informer (médias) autrement – pour poser les bases d’un nouveau vivre-ensemble, dans lequel ceux qui se sentent marginalisés aujourd’hui seraient inclus et défendraient toutes les causes. Voilà les défis qui se posent à Nuit Debout, à ceux qui y sont chaque soir, à ceux qui viennent par curiosité et à ceux qui regardent de loin. À ceux qui espèrent que c’est le réveil d’un rêve.
Chanson pour la Nuit Debout, “Un homme qui vient”, à écouter en cliquant sur la photo
Jeudi 38 mars 2016
Dans ce pays, le rêve est difficile. Je ne parle pas du rêve qui se chante derrière un slogan et s’éteint une fois rentré chez soi, une fois l’euphorie passée, ni de la vague envie qui dort dans un lieu qu’on appelle un jour, quand j’aurai le temps. Je parle d’un rêve qui s’implante dans le réel. Un rêve qui connaîtra des jours maigres, qui trébuchera, qui se reformulera. Un changement qui ne se déclare pas, mais qui s’essaye, les mains dans le cambouis du quotidien. C’est un rêve moins scintillant que celui des cris de guerre et des appels à la révolution. Il ne produit qu’une rumeur qui gonfle, et vient s’échouer sur nos paillassons, à l’entrée de nos vies. Elle s’étouffera peut-être, à force de se faire marcher dessus par tous ceux qui ont plus urgent à faire.
C’est un pays où les gens passent plus de temps à fustiger ce qui ne va pas qu’à proposer des alternatives, où l’on dit plus facilement “Le probème c’est…” plutôt que “La solution serait…”. Et pourtant… c’est de ce pays qu’est en train de gronder une rumeur, celle d’un rêve qui se réveille, et qui passe sa Nuit Debout.
Il est facile de dire ce que nous voulons – une vraie démocratie, l’égalité des chances, le respect de la terre – et encore plus facile de dire ce que nous ne voulons pas. Bien plus difficile de dire comment nous voulons y arriver. Car voilà qu’il faut discuter, négocier, évaluer, faire avec le réel.
Pourtant, partout dans le monde, et ici aussi, des semeurs cultivent le changement. Manger autrement, se chauffer autrement, éduquer autrement, vivre ensemble autrement, s’informer autrement. Ils voient leurs aînés, leurs voisins de rue, de métro ou de bureau, n’être que les rouages d’un système auquel ils ne croient plus. Les miroirs sont brisés : les citoyens ne se reconnaissent plus dans leurs élus, dans leurs médias, dans leurs écoles. Et pourtant… pourtant ils votent encore sans conviction, ils écoutent encore la messe de 20 heures et disent à leurs enfants de bien faire leurs devoirs. Il sera toujours plus facile de changer une loi que de changer une habitude, une indifférence ou une peur. Chaque jour, les semeurs luttent contre ces ennemis, bien plus redoutables que ceux dont on veut bien parler.
La génération du Grand Écart
Et moi dans tout ça ? Moi la jeunesse, moi l’avenir, moi Demain ? On m’a collé sur le front bien des étiquettes, mais elles sont tombées les unes après les autres. Ça doit être le réchauffement climatique qui le fait transpirer.
On me parle d’une génération Y, à laquelle j’appartiendrais de par mon année de naissance et mon utilisation supposée des nouvelles technologies. Ou d’une catégorie sociale – jeune, sans emploi, précaire – basée sur mon statut économique. On me parle aussi d’une communauté culturelle, basée sur le pays d’origine de mes parents, et on m’appellera Français d’origine… Pourtant, c’est loin de ces catégories que se retrouvent les gens qui font partie de ma génération, celle qui ne se définit ni par l’âge, ni par la profession ni par le statut socio-économique, ni par l’origine ethno-culturelle. Ils ont 9 ans, 25 ans, 75 ans, vivent au coeur de Paris ou dans une bergerie au pied d’une montagne. Ils sont ouvriers, paysans, professeurs, artistes, chercheurs, médecins, croyants ou athées; leurs origines culturelles chatouillent tous les points cardinaux. Qu’est-ce qui nous lie ? Qu’est-ce qui forme notre nous ?
C’est une posture partagée. Le geste que nous imprimons dans le monde, celui par lequel un sculpteur pourrait nous saisir. La génération rêveuse et combattante de 68 était celle du poing levé et des yeux fermés. La nôtre sera celle qui voit ses pieds s’écarter à mesure que grandit une faille qui va bientôt séparer deux mondes. Celui du capitalisme consumériste en train d’agoniser, et l’autre, celui qui ne connaît pas encore son nom. Un monde où nos activités – manger, se maquiller, se divertir, se déplacer – respectent le vivant, où chacun réapprend à travailler avec son corps, s’inscrit dans le local et l’économie circulaire, habite le temps au lieu de lui courir après. Un monde où les nouvelles technologies n’effacent pas la présence aux autres, et où la politique s’exerce au quotidien par les citoyens.
C’est un monde qui jaillit du minuscule et du grandiose ; du geste dérisoire d’un inconnu qui se met à nettoyer la berge d’une rivière aux Pays-Bas, et du projet démentiel d’un ingénieur de dix-neuf ans pour nettoyer les océans avec un immense filtre.
Chacun choisit son geste pour répondre à la crise : beaucoup attendent que ça passe, et ferment les yeux en espérant ne pas se retrouver sur la touche. D’autres, inquiets de voir s’amenuiser les aides et les indemnisations, s’acharnent à colmater les brèches d’un monde en train de se fissurer. Ils descendent dans la rue pour préserver le peu que le système leur laisse pour survivre. Certains réclament un vrai changement, pendant que d’autres, loin des mouvements de foule, l’entreprennent chaque jour. Quand les deux se rencontreront, ce sera peut-être le début de quelque chose.
À la fin de chaque journée, je ressens toujours la même courbature. C’est le muscle de l’humeur qui tire. Je fais le grand écart, entre enthousiasme et désespérance. J’ai l’espoir qui boite. On avance comme on peut.
J’avance en boitant de l’espérance
Chaque semaine, j’entends parler d’un nouveau média – une revue papier à cheval entre le magazine et le livre, un journal numérique sans publicité, une télé qui aborde les sujets dont on ne parle pas. Des gens qui cherchent une autre manière de comprendre le monde, qui pensent transversal et qui prennent le temps de déplier les faits. Et chaque soir pourtant, je vois la même lumière bleutée faire clignoter les fenêtres à l’heure de la messe de 20 heures. Dans une heure, ce sera le Grand Débat. La Grande Dispute de ceux qui nous gouvernent. Les voilà penchés au-dessus du lit de notre société malade, comme ces médecins qui débattaient pendant des heures sur la façon de bien faire une saignée.
– Il faut tirer la croissance par le coude gauche !
– Non ! Par le droit !
– C’est ce que vous répétez depuis vingt ans, et regardez le résultat ! C’est par le troisième orteil qu’il faut la tirer ! Et le chômage il faut le réduire en lui faisant subir un régime drastique !
– Certainement pas ! Il faut lui tronçonner les cervicales ! Il perdra d’un coup vingt centimètres !
– Si vous faites ça vous allez avec une repousse par les pieds ! la seule solution c’est d’attaquer le problème aux extrêmités : élaguer les membres inférieurs et postérieurs, 2 cm par an.
Droite, gauche, centre essayent de nous faire croire qu’ils ne sont pas d’accord.
Je fais défiler la roulette de ma souris. Ça y est, Boyan Slat, dix-neuf ans, qui avait lancé l’idée d’un filtre géant pour nettoyer les océans, a obtenu la première validation de son expérience. Je souris, et fais défiler la page. Prochain article : Berta Caceres, une femme qui luttait contre la construction d’un barrage sur des terres autochtones a été assassinée dans les Honduras. Mes mâchoires se resserrent. Mon doigt hésite. Sur quel article cliquer ? Vers quel côté de la fente aller ? Les deux visages se font face devant mes yeux. Deux combattants, deux espérants, qui nous offrent à la fois toutes les raisons d’y croire, et toutes les raisons de renoncer. Tant pis, je cliquerai plus tard. J’ai un rendez-vous. C’est important, les rendez-vous. Surtout à Paris.
En sortant je descends mon sac de cartons, papiers et plastique. La beine à recyclage est pleine à craquer. Tant pis, je vide mon sac dans la poubelle. Dans la rue, mon téléphone sonne. Pas le temps de mettre l’oreillette. Je m’enfile quelques ondes dans le cerveau. Au bout du fil, un ami qui vit dans un hameau de douze habitants dans le sud : “Depuis quatre jours on s’est occupé à sauver un magnolia centenaire de la tronçonneuse municipale”. Ils étaient quatre, ils se sont enchaînés à l’arbre. Le magnolia est sauvé – Je souris. Mais quelque chose m’aveugle. C’est le panneau publicitaire à l’entrée du métro. Cet écran consomme autant que deux foyers – Je me crispe. L’année dernière, la municipalité de Grenoble n’a pas renouvelé les contrats avec les publicitaires, et les remplace progressivement par des arbres – Je souris. Une dizaine de chaussures Converse et Nike me ralentissent. Un groupe d’adolescents. Les bouteilles de Coca et de Sprite dépassent de leurs sacs plastiques. Ils se passent un sac de chips et une barquette de Fingers au Nutella. Il paraît que c’est pour eux qu’il faut qu’on se batte – Je me crispe. Il y a deux semaines, Ari Jónsson, un étudiant en design de produits islandais, a présenté son invention : une bouteille en bioplastique qui se dégrade en fertilisant naturel – Je souris. J’avance en boitant de l’espérance.
Serait-il impossible de vivre debout ?
Depuis une semaine, des milliers de personnes ont décidé de se mettre debout. Sans porte-parole, sans leader charismatique – par manque ou par choix ? – comme pour dire que le mythe de l’homme providentiel était de l’autre côté, et qu’il fallait trouver autre chose.
Je ne sais ce qui transforme une manifestation en mouvement populaire. Je sais que le vote d’une foule n’est pas la démocratie. Qu’un slogan n’est pas une proposition. Qu’il faut de l’humilité pour que sa parole porte loin. L’art de la parole publique n’est pas de parler de soi devant les autres, mais de parler des autres comme de soi. Je sais que si tous ceux qui se sentent dépossédés de leurs droits se retrouvent pour parler, c’est déjà beaucoup. Je sais que Paris n’est pas la France, et que beaucoup d’idéaux écrits sur le bitume sont déjà mis en oeuvre dans les campagnes, loin des micros des grands médias. La Nuit Debout n’a peut-être pas vocation à devenir un parti politique ou un mouvement tel que nous le comprenons dans le système actuel. Elles sont le laboratoire d’exploration d’un changement démocratique. Le défi sera sans doute que cette prise de parole et ces rencontres citoyennes perdurent dans le quotidien de chacun, une fois les occupations de la rue passées. À moins que la rue ne devienne un lieu de rendez-vous régulier. Elles sont un laboratoire où tous les possibles sont permis. Il faut avoir le courage de donner une chance à ses rêves. Histoire de dire qu’au moins, on aura essayé.
photo : Francis Azevedo
Sarah Roubato vient de publier Lettres à ma génération chez Michel Lafon. Cliquez sur le livre pour en savoir plus et icipour lire des extraits.
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D’abord il y a eu la sidération et le silence. Puis l’hypnose devant les images qui tournent en boucle. Ensuite les larmes et les cris, les marches et les bougies. On écoute les déclarations, les commentaires, les analyses, les avis, les témoignages. On parcourt les articles et les billets. Tout cela se perd dans un bourdonnement sans fin.
Et la barre sur mon front est toujours là. Mes sourcils sont douloureux de s’être trop froncés. Depuis le 13 novembre je promène avec moi une tension que je n’arrive pas à situer dans mon corps. Ce n’est pas la boule au ventre, ce n’est pas la gorge serrée. C’est autre chose. Quelque chose qui ne me laisse pas tranquille. Quelque chose que ni l’analyse des spécialistes ni les documentaires approfondis, ni même un film de Chaplin n’apaisent. On a beau être entouré, on se sent vertigineusement seul. Impuissant.
Chacun essaye de trouver une réponse. À son niveau, à sa manière. Les questions se pressent : Qu’est-ce qui nous arrive ? Comment vivre avec ce qui est arrivé, avec ce qui ne manquera pas d’arriver encore ? Quelles seront les conséquences des frappes en Syrie ?
J’ai souvent remarqué, en écoutant des débats, qu’il y avait plus de malentendu sur la manière dont une question était posée et sur le sens des mots employés, que sur le fond du problème. Les personnes que l’on présente comme ayant des opinions opposées se situent souvent en fait à différents niveaux de la question.
La question est un exercie qui apaise. Car il prend du temps, du recul. Il demande de remuer les mots et les choses, de les retourner, de les mettre en perspective, de les affiner. Des questions que l’on peut poser à nos dirigeants et à nous mêmes.
Chaque citoyen est égal devant la question. On peut la poser dans sa classe, son groupe d’amis, ses collègues de bureau, ses clients, sa famille, ses voisins, son équipe de sport, ses codétenus, son voisin de chambre d’hôpital. Car chaque espace est un lieu de citoyenneté et de construction de la société.
Une question se déroule comme une vague. Elle en pousse une et en engendre une nouvelle.
Sommes-nous en guerre ?
Dans les livres d’histoire, on m’a appris que la guerre était un conflit déclaré entre plusieurs groupes (États ou autres) qui se reconnaissent mutuellement et qui parlent le même langage. C’est ce que dit la Convention de Genève. Depuis la Seconde Guerre Mondiale, elle ne concerne pas que des militaires. Mais les textes de loi ont toujours un train de retard sur la réalité. Sommes-nous en train d’assister à la naissance d’un nouveau type de guerre ?
Et pourquoi je ne me suis pas posée la question quand on me disait que la France faisait des « opérations de maintien de la paix » au Mali ou au Sahel ? Parce que ça ne me touchait pas, parce que ça n’avait pas lieu sur le sol national ? Parce que le président n’avait pas encore prononcé le mot ? Maintenant que je sais qu’il y a un lien entre là-bas et ici, je me pose la question :
Le peuple doit-il être consulté pour lancer des opérations militaires ? Dans notre Cinquième République, le président, chef des armées, est le seul à décider d’une intervention à l’étranger. Il est vrai que si tous les gouvernements se mettaient à demander à leur peuple s’ils veulent partir en guerre à l’autre bout du monde, on risquerait fort de diminuer considérablement les conflits. Le changement de Constitution nécessaire n’est peut-être pas celui qu’on croit.
Si nous sommes en guerre, c’est que nous avons un ennemi. Mais au fait, qui est notre ennemi ? On nous dit que l’ennemi c’est le terrorisme. Mais le terrorisme n’est ni une personne, ni un groupe de personnes, ni une chose. Ce n’est ni une pathologie ni un état d’être. L’acte de semer la terreur parmi les populations civiles dans le but d’asseoir un pouvoir économique, politique, territorial, religieux, idéologique, n’a pas été inventé par les djihadistes. Les états, les services secrets, les groupes indépendantistes, les groupes religieux, ont utilisé le terrorisme pour défendre leurs causes (les Tamouls au Sri Lanka, les Palestiniens en Israël, la France en Algérie, les USA en Union Soviétique). Dire que notre ennemi c’est le terrorisme, c’est comme si on disait en pleine guerre froide que notre ennemi c’est le nucléaire.
Les gens de Daech sont-ils des barbares, des fous, des monstres ? Un ennemi, ça se nomme, ça s’identifie, et ça se comprend. Si je dis « ce sont des barbares », je les mets à distance, et je me condamne à ne pas les comprendre (bar-bar, la langue des étrangers de la cité qu’on ne pouvait pas comprendre). Si je me souviens bien de mes cours d’histoire, il me semble que les pires atrocités sont en général parfaitement planifiées par des gens rationnels qui suivent leur logique jusqu’au bout. Puisqu’il est à la mode de voir en Hitler l’incarnation du mal absolu, n’avions-nous pas pris Hitler pour un illuminé, au lieu de le prendre au sérieux ?
Si je considère que les gens de Daech ne sont ni des fous ni des barbares, alors je m’autorise à m’interroger sur eux. Quelle est l’idéologie de Daech ? Je sais que cette idéologie est absurde, méprisante de la vie, mais je vais m’efforcer de la comprendre. S’ils méritent tout mon mépris, les djihadistes méritent aussi toute mon attention. Daech ne sera pas éternel. Mais son idéologie pourra peut-être lui survivre. Et comme toute idéologie se fonde sur les manquements d’autres idéologies, je me demande : À quoi s’oppose Daech ? Contre qui et quoi exactement Daech lutte-t-il ?
Ceux qui ont commis les attentats de Paris étaient membres de Daech. J’en oublierais presque qu’ils étaient aussi – et avant – Français. Et je me demande alors : Qu’est-ce qui attire une partie de nos jeunes dans le Djihad ? Si le sol français est un terreau fertile pour le djihadisme, c’est bien qu’il manque quelque chose dans l’idéal de vie que nous proposons à notre jeunesse. Alors quel est ce grand vide que le djihadisme vient combler pour une partie de nos jeunes ? Oui : les auteurs de ces attentats étaient aussi “nos jeunes”.
À quels endroits notre société a-t-elle failli ? C’est peut-être la question la plus inconfortable, car elle inclut d’un coup tous les citoyens. Mais s’il y a une chose que je déteste, c’est bien l’impuissance. Je préfère croire qu’il y a quelque chose dans la société à laquelle je participe qui ne va pas, plutôt que de croire que c’est uniquement la faute de nos dirigeants. Parce que si j’ai une part de responsabilité, alors je peux agir. Et je crois savoir que tout événement majeur a deux bases : le macro (les grandes tendances politiques, géostratégiques, économiques du monde) et le micro (les petits gestes, le vivre-ensemble, le quotidien). Et que nous vivons dans un monde où les actions les plus individuelles sont mystérieusement reliées aux phénomènes mondiaux.
Avons-nous été attaqués pour ce que nous sommes, pour ce que nous représentons ou pour ce que nous faisons ? Sans doute un peu des trois. Je m’étonne simplement qu’on ne dise pas que les Tunisiens, les Libanais et les Russes ont été attaqués pour leurs valeurs de liberté, de paix, de tolérance et pour leur joie de vivre. Peut-être que leurs dirigeants le font, dans chacun de ces pays. En tous cas les grandes villes du monde n’ont pas porté leurs couleurs et les orchestres n’ont pas joué leur hymne.
Au fait, quel est donc ce nous qui a été attaqué ? Ce nous qu’est la France inclut des Français de confession musulmane. Ceux qu’on appelle très maladroitement « les Musulmans de France ». Je me souviens avoir entendu une auditrice de France inter se présenter ainsi (je cite de mémoire car l’émission n’est plus accessible) : « Bon je ne sais pas comment je vais me présenter… je suis française… disons… de culture arabo-musulmane ». Elle tenait ces mots comme s’ils lui brûlaient les doigts. Car une autre question se pose depuis les attentats : Les Français de confession ou de culture musulmane devraient-ils réagir pour manifester leur désapprobation des crimes qui sont commis au nom de l’islam ? À la question d’un journaliste : « Madame, seriez-vous d’accord pour que s’organise une marche des Musulmans de France ? », elle a répondu : « Mais Monsieur nous étions là à la marche du 11 janvier, seulement vous ne nous voyez pas. Forcément, comment vous identifiez un musulman ? Ceux qui sont intégrés ce sont précisément ceux qu’on ne voit pas. »
Je n’oserai pas apporter de réponse à cette question. Je sais seulement qu’elle pose problème de par le fait même d’identifier un groupe qui s’appellerait « Musulmans de France ». Parce que la France ne repose pas sur un modèle multiculturel dans lequel les citoyens sont identifiés par leur appartenance ethnique culturelle ou religieuse, comme c’est le cas au Canada ou aux États-Unis. La France ne reconnaît que des citoyens. Et pourtant elle semble demander à une communauté qui n’existe pas de se manifester. Pourtant, je peux me poser la question : Si des gens tuaient au nom de quelque chose dans lequel je crois ou que je suis – au nom des femmes, au nom des brunes, au nom des musiciens, au nom de la protection de l’environnement – est-ce que je ne répondrai pas, avant tout en tant que citoyenne, mais aussi en tant que femme, brune, musicienne, soucieuse de l’environnement ? Il est vrai qu’on ne demande pas à tous les Chrétiens de manifester lorsque les milices anti-Balaka de Centrafrique tuent des milliers de musulmans. Ni à tous les Juifs d’exprimer leur désapprobation des crimes commis par les colons ultra-religieuxen Palestine.
Les personnes de confession musulmane ont la malchance de vivre à une époque qui ne parle que d’eux. Je ne peux qu’imaginer leur malaise, leur peur et leur colère. Leur envie qu’on les laisse tranquilles. Et aussi leur désir d’agir, de reprendre possession de leur culture et de leur identité, pour léguer à leurs enfants un monde où ces questions auront été, si ce n’est résolues, au moins dénouées. Le travail qui les attend est immense pour repenser leur identité, leur rapport à leur livre, leur manière de vivre leur foi. J’espère qu’ils dépasseront la peur et la rancœur pour s’interroger, eux aussi.
Je ne peux pas m’interroger à leur place. Je ne peux qu’éviter de dire des bêtises sur ce que je ne connais pas. Par exemple en me demandant que sont les cultures islamiques et leurs peuples si différents ? Il me faut pouvoir penser l’islam en dehors des étiquettes vides de sens « islam modéré », « vrai islam », « islam radical ». Lorsque je saurai la différence entre le wahabisme et le salafisme, entre les différentes mouvances du sunnisme et du chiisme, lorsque je connaîtrai l’histoire du djihadisme, lorsque je saurai que ce qu’on appelle « le monde musulman » inclut des Arabes, des Turcs, des Afghans, des Kurdes, Indonésiens (etc.), lorsque j’aurai ouvert le Coran et que je pourrai le lire avec un regard historique, anthropologique et critique, je pourrai commencer, peut-être, à tisser un début d’opinion.
En attendant, je m’interroge. Aujourd’hui poser des questions, c’est tout ce que je suis capable de faire.
We don’t know each other but I wanted to write to you because we belong to the same generation. I am a native of France and am under 30. I grew up with people of different nationalities and cultures. I adhere to the republican values of France, yet am very much transcultural. My family origins are North African. Most important, I am a seeker of people’s stories. I try to capture glimpses of the world, and bring to light the powerful forces that so many of us carry dormant within ourselves.
I have always loved patios. Last time I was in Paris I spent many pleasant hours on 10th 11thand 18th arrondissements patios. I experience the luxury of not going anywhere. I catch up on myself in the middle of a city that doesn’t know I exist. Not quite outside, not really inside, I embrace the art of waiting in the middle of the city’s flow. Today the patios of Paris will never be the same for anyone who knows them.
However, today it is not to the patio that I wish to go. For several days now, the idea has been going around that the liberty, diversity and joie de vivre that we enjoy in our society has been attacked and that we should resist by going for a drink on a patio. Tous en terrasse !is the battle cry of this well meaning but merely symbolic impulse.
We are told that we were targeted because we are a shining model of liberty, equality, justice and culture. Well that may be flattering for the ego, and soothing for the identity crisis we are experiencing as a nation. Isn’t it rather that we were attacked because of many reasons, among which that France has been a colonial power in the Middle East, had been involved in bombing campains and military operations in the region, has plunged a generous hand in its natural resources, and has profited handsomely of arms sales throughout the region, indirectly arming her own enemies ? France is also a very fertile breeding ground for djihadism, having the greatest number of young people leaving to fight in Syria in all of Europe. Proximity facilitates collaboration in between French and Belgium djihadists.
This reality is less attractive than the appeal to our national idealism made by the heads of state. But on the other hand, if we were attacked for what we are, we can’t do much about it. If we were attacked for what we do, then we can. And there are so many things that every citizen could contribute to, such as :
– Supporting research in renewable energy. Because once oil is no longer the be all and end all of the global economy, the Middle East will no longer be the center of our attention. At last the fate of the Congolese and Tibetans will weigh as heavily on our conscience as that of the Syrians and Palestinians.
– Finding new political models in which we no longer simply delegate the ensemble of a nations activities to a group of men and women who may decide that dropping a few bombs will have a desirable effect, and who do business with countries that are little better than an Isis who has succeeded.
– The media has shown us that since November 13th there has been a big increase in youth who wish to join the police force. Very well. But where is the upsurge in would-be educators and social workers, those who could actively prevent the seed of djihad from being cultivated in the fertile soil that is France
If the only answer, or even the main answer that the French youth is offering, is to go and have a drink on the patio and go see a concert, I think we are falling short of the symbol we think we represent.
I wonder if we can’t make use of this need to come together to redefine the image of ourselves projected in the media. Perhaps you did not resonate with this Tous aux terrasse ! , friend of a thousand faces. Many among you are mobilised, working to formulate another model for our society. Others among you would like to act but don’t know how. Others don’t bother thinking about it. It is principally to these latter two that I am offering a personal, yet maybe shared, interpretation of the words diversity, liberty and joie de vivre.
My diversity
Whether we are French, Malian, Chinese, Kurdish, Muslim, Jewish, Christian, Atheis, Agnostic, bisexual gay or straight, we are all the same once we become good little footsoldiers of neo liberalism and hyperconsomation. We love Nutella which destroys thousands of hectars of rainforest and contributes to decimate Amazonian populations. We buy the latest smartphone and toss the old ones onto the ungodly heap of refuse choking our world. We buy cheap clothes dyed by children in Bangladesh and China. We spend hundreds each year on make up tested on animals.
My diversity will be defined by exchanges with peole who are really different from me : a family of eight people living in a small apartment, prisoners, the elderly living alone, the boy who retreats within himself because he is constantly rejected, the teans who don’t have access to plays, those in remote villages with no work. If we respond to calls such as theirs, rather than to the call “Tous à la terrasse !” we may actually improve our society.
My liberty
I don’t see how following every weekend the holy shrine of indulgence is a sign of freedom. My freedom will consist in avoiding the boulevard of hyperconsomation, of endless accumulation and striving.
My freedom will consist of making sure my passing in another country as a tourist is not disfiguring it just a little bit more. My freedom will be to look for the pleasures that create fullfillment rather than a voice.
My entertainment
My entertainment is not fuelled by the mass diversion machine. It lies in supporting local artists and local concert houses, theatre toupes and cultural associations. Spending the day with an elderly person languishing in boredom and isolation, that’s a party.
A celebration is something that pulls me out of my everyday routine. When I find that my life is overwhelmed with noise and light of the screens, then unplugging from it feels like a grand celebration indeed.
Please don’t mistake my critique as one that sympathises with the djihadist cause. They do not have a monopoly on criticism of the decadence of hyperconsomation. Their criticism is only a speech, because they drink out of the same sources as the most ardent capitalists : the selling of arms and oil.
Voilà. I don’t know if we will cross paths on the same patios, or in the sames parties. I would simply like to remind you that you have the right and the capacity to construct another image of yourself that the one blasted at you by the mass media. Of course we will continue to eat, drink, dance and be merry. But let us not mistake these acts as ones of meaningful resistance that send a defiant message to the djihadists. Apparently the march of January 11th in Paris was not particulartly impressive for them.
Let’s all take a moment of pause on our internal patio, raise our heads and examine the society in which we live. Who knows, perhaps in the distant shreds of white sky stung from building to building, we will catch a glimpse of the society we wish to build.