Politics

 

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Cette lettre a donné naissance au livre Lettres à ma génération publié chez Michel Lafon. Pour commander le livre, cliquez sur le livre. Pour lire des extraits, cliquez ici.

mafalda9Lettre publiée dans

mediapart Je ne suis qu’une lettre d’opinion, pas un essai. Je suis juste une petite lampe de poche qui a essayé d’éclairer ce qui était trop souvent laissé dans l’ombre. Alors oui, mon étroit faisceau lumineux laissera bien d’autres choses dans l’ombre. Cela ne veut pas dire qu’elles ne sont pas importantes. Simplement que parfois pour ramener la corde à un juste milieu, il faut tirer très fort d’un côté.

Salut,

On se connaît pas mais je voulais quand même t’écrire. Je suis française, je n’ai pas trente ans. Paris, c’est ma ville.

J’ai grandi au milieu de gens de beaucoup de nationalités, cultures et religions différentes.  Je suis autant républicaine et transculturelle. J’ai « des origines » comme on dit maghrébines. Surtout, je suis pisteuse de paroles et d’histoires. J’essaye de raconter un petit bout du monde, de mettre en mots les puissances endormies que tant de gens portent en eux.

J’ai toujours adoré les terrasses. La dernière fois que j’étais à Paris j’y ai passé des heures, dans les cafés des 10e 11e et 18earrondissements.  À  la terrasse, je m’offre le luxe d’aller nulle part. Je prends de mes nouvelles au cœur d’une ville qui ne sait pas que j’existe. Ni dehors ni dedans, je cultive l’attente au milieu du passage. Ni vraiment dans la rue, ni tout à fait quelque part, j’ai rendez-vous avec la ville entière. J’y ai écrit un livre qui s’appelle Chroniques de terrasse.  Il est maintenant quelque part dans la pile de manuscrits de plusieurs maisons d’édition. Aujourd’hui j’aurais envie d’y ajouter quelques pages.

Pourtant aujourd’hui, ce n’est pas en terrasse que j’ai envie d’aller.

Depuis plusieurs jours, on m’explique que c’est la liberté, la mixité et la légèreté de cette jeunesse qui a été attaquée, et que pour résister, il faut tous aller se boire des bières en terrasse. Je ne suis pas sûre que si les attentats prévus à la Défense avaient eu lieu, on aurait lancé des groupes facebook « TOUS EN COSTAR AU PIED DES GRATTE-CIELS ! » ni qu’on aurait crié notre fierté d’être un peuple d’employés et de patrons fiers de participer au capitalisme mondial, pas toi ?

On nous raconte qu’on a été attaqués parce qu’on est le grand modèle de la liberté et de la tolérance. De quoi se gargariser et mettre un pansement avec des coeurs sur la blessure de notre crise identitaire. Sauf qu’il existe beaucoup d’autres pays et de villes où la jeunesse est mixte, libre et festive. Vas donc voir les terrasses des cafés de Berlin, d’Amsterdam,  de Barcelone, de Toronto,  de Shanghai, d’Istanbul, de New York !

À écouter et lire les nombreux spécialistes, il me semble qu’on a plutôt été attaqués parce que la France a bombardé certains pays en plongeant une main généreuse dans leurs ressources, parce que la France est accessible géographiquement, parce que la France est proche de la Belgique et qu’il est facile aux djihadistes belges et français de communiquer grâce à la langue, parce que la France est un terreau fertile pour recruter des djihadistes.

Oui je sais, la réalité est moins sexy que notre fantasme. Mais quand on y pense, c’est tant mieux, car si on a été attaqué pour ce qu’on est, alors on ne peut pas changer grand chose. Mais si on a été attaqué pour ce qu’on fait, alors on a des leviers d’action :

– S’engager dans la recherche pour trouver des énergies renouvelables, car quand le pétrole ne sera plus le baromètre de toute la géopolitique, le Moyen-Orient ne sera plus au centre de nos attentions. Et d’un coup le sort des Tibétains et des Congolais de RDC nous importera autant que celui des Palestiniens et des Syriens.

– S’engager pour trouver de nouveaux modèles politiques afin de ne plus déléguer les actions de nos pays à des hommes et des femmes formés en école d’administration qui décident que larguer des bombes (car parfois les bombes c’est bien il paraît), ou qu’on peut commercer avec un pays qui n’est finalement qu’un Daesh qui a réussi.

– Les journalistes ont montré que les attentats ont éveillé des vocations de policiers chez beaucoup de jeunes. Tant mieux. Mais où sont les vocations d’éducateurs, d’enseignants, d’intervenants sociaux, de ceux qui empêchent de planter la graine djihadiste dans le terreau fertile qu’est la France ? Si elles sont aussi nombreuses que les vocations policières, alorson peut se demander pourquoi les journalistes ont choisi de se focaliser dessus. Si les jeune se tournent plutôt vers les vocations policières qu’éducatrices, on peut se demander ce que cela traduit.

Si la seule réponse de la jeunesse française à ce qui deviendra une menace permanente est d’aller se boire des verres en terrasse et d’aller écouter des concerts, je ne suis pas sûre qu’on soit à la hauteur du symbole qu’on prétend être. L’attention que le monde nous porte en ce moment mériterait qu’on aille bien plus loin.

Je ne suis pas en train de te dire qu’il ne faut pas y aller, en terrasse ! Bien sûr qu’il faut y aller, comme il faut aller à la boulangerie, à la bibliothèque, au cinéma. Il faut tout simplement vivre. Parce qu’on n’a pas le choix. C’est une résistance symbolique. Mais dans toute situation de “guerre” ou en tous cas, exceptionnelle, il faut faire des choix pour être le plus efficace possible. Et dans l’imaginaire médiatique, je n’ai pas vu de mouvement “parlons-nous !” ou “aidons-nous !”. Si un jour nos enfants se penchent sur cet épisode, je ne me sentirais pas fière que le symbole de cette résistance ait été l’image de moi en train de boire un verre. J’aurais préféré une main tendue, surtout une oreille qui s’ouvre.

Alors c’est peut-être un peu tôt, mais il n’est jamais trop tôt pour s’interroger. Je me demande si on ne peut pas profiter de ce besoin d’être ensemble pour redéfinir l’image que les médias projettent de ce que nous sommes, nous les jeunes. Je ne me suis pas reconnue dans le symbole médiatique de mixité, de liberté et de fête qui a été affiché dans les médias de masse. Peut-être que toi aussi, d’ailleurs. Parce que je sais bien que tu as mille visages. Que certains agissent déjà, chaque jour au quotidien, en cherchant un autre modèle de société. Ceux-là souvent n’ont pas le temps de brandir des symboles. Je sais que d’autres voudraient bien agir mais ne savent pas comment faire. Et que d’autres ne se sont pas posés la question. Ce sont bien sûr à ces deux derniers que j’écris.

 

Ma mixité

Qu’on soit maghrébin, français, malien, chinois, kurde, musulman, juif, athée, bi homo ou hétéro, nous sommes tous les mêmes dès lors qu’on devient de bons petits soldats du néo-libéralisme et de la surconsommation. On aime le Nutella qui détruit des milliers d’hectares de forêt et décime les populations amazoniennes, on achète le dernier iphone et on grandit un peu plus les déchets avec les carcasses de nos anciens téléphones, on préfère les fringues pas chères teintes par des enfants du Bengladesh et de Chine, on dépense des centaines d’euros en maquillage testé sur les animaux et détruisant ce qu’il reste de ressources naturelles.

Ma mixité, ce sera d’aller à la rencontre de gens vraiment différents de moi. Des gens qui vivent à huit dans un deux pièces, peu importe leur origine et leur religion. Des enfants dans les hôpitaux, des détenus dans les prisons. Des vieilles femmes qui vivent seules. De ce gamin de douze ans à l’écart d’un groupe d’amis, toujours rejeté parce qu’il joue mal au foot, qui se renferme déjà sur lui-même. Des ados dans les banlieues qui ne sont jamais allés voir une pièce de théâtre. Ceux qui vivent dans des petits villages reculés où il n’y a plus aucun travail. Les petits caïds de carton qui s’insultent et en viennent aux mains parce que l’un n’a pas payé son cornet de frites au McDo. D’habitude quand ça arrive, qu’est-ce que tu fais ? Tu tournes la tête, tu ris, tu te rassures avec un petit “Et ben ça chauffe !” et tu retournes à ta conversation. Si tous ceux qui ont répondu à l’appel Tous en terrasse ! décidaient de consacrer quelques heures par semaine à ce type d’échange… il me semble que ça irait déjà mieux. Ça apportera à l’humanité sans doute un peu plus que la bière que tu bois en terrasse.

Ma liberté

Je ne vois pas en quoi faire partie du troupeau qui se rend chaque semaine aux messes festives du weekend est une marque de liberté. Ma liberté sera de prendre un autre chemin que celui qui passe par l’hyperconsommation. D’avoir un autre horizon que celui de la maison, de la voiture, des grands écrans, des vacances au soleil et du shopping.

Ma liberté sera celle de prendre le temps quand j’en ai envie, de ne pas m’affaler devant la télé en rentrant du boulot, d’avoir un travail qui ne me permet pas de savoir à quoi ressemblera ma journée.

Ma liberté, c’est de savoir que lorsque je voyage dans un pays étranger je ne suis pas en train de le défigurer un peu plus. C’est vivre quelque part où le ciel a encore ses étoiles la nuit. C’est flâner dans ma ville au hasard des rues. C’est avoir pu approcher une autre espèce que la mienne dans son environnement naturel.

Ma liberté, ce sera de savoir jouir et d’être plein, tout le contraire des plaisirs de la consommation qui créent un manque et le besoin de toujours plus. Ma liberté, ce sera d’avoir essayé de m’occuper de la beauté du monde. “Pour que l’on puisse écrire à la fin de la fête que quelque chose a changé pendant que nous passions” (Claude Lemesle).

Ma fête

Ma fête ne se trouve pas dans l’industrie du spectacle. Ma fête c’est quand j’encourage les petites salles de concert, les bars où le musicien joue pour rien, les petits théâtres de campagne construits dans une grange, les associations culturelles. Passer une journée avec un vieux qui vit tout seul, c’est une fête. Offrir un samedi de babysitting gratuit à une mère qui galère toute seule avec ses enfants, c’est une fête. Organiser des rencontres entre familles des quartiers défavorisés et familles plus aisées, et écouter l’histoire de chacun, c’est une fête.

La fête c’est ce qui sort du quotidien. Et si mon quotidien est de la consommation bruyante et lumineuse, chaque fois que je cultiverai une parole sans écran et une activité dont le but n’est pas de consommer, je serai dans la fête. Préparer un bon gueuleton, jouer de la gratte, aller marcher en forêt, lire des nouvelles et des contes à des jeunes qui sentent qu’ils ne font pas partie de notre société, quelle belle teuf !

N’allez pas me dire que je fais le jeu des djihadistes qui disent que nous sommes des décadents capitalistes… s’il vous plaît ! Ils n’ont pas le monopole de la critique de l’hyper-consommation, et de toute façon, ils boivent aux mêmes sources que les pays les plus capitalistes : le pétrole et le trafic d’armes.

Voilà. Je ne sais pas si on se croisera sur les mêmes terrasses ni dans les mêmes fêtes. Mais je voulais juste te dire que tu as le droit de te construire autrement que l’image que les médias te renvoient. Bien sûr qu’il faut continuer à aller en terrasse, mais qu’on ne prenne pas ce geste pour autre chose qu’une résistance symbolique qui n’aura que l’effet de nous rassurer, et sûrement pas d’impressionner les djihadistes (apparemment ils n’ont pas été très impressionnés par la marche du 11 janvier), et encore moins d’arrêter ceux qui sont en train de naître.

Ce qu’on est en train de vivre mérite que chacun se pose un instant à la terrasse de lui-même, et lève la tête pour regarder la société où il vit. Et qu isait… peut-être qu’un peu plus loin, dans un lambeau de ciel blanc accroché aux immeubles, il apercevra la société qu’il espère.

Unanswered letters

mafalda9

Quelques temps après le quatrième morceau

Allo Pierrot

« Est-ce que l’univers va s’occuper de moi comme je m’apprête à m’occuper des autres ? » Quand le vagabond céleste jette cette question à l’assaut du ciel, j’ai ouvert grand les yeux et je me suis avancée comme pour bien entendre la réponse qu’allait lui faire l’univers. Mais rien. Il n’y eut pas de réponse.

Vois-tu, Pierrot, moi aussi je l’ai poussé, ce cri où on met l’univers au défi. Et dans cette question, c’est toute la question de la justice. Le monde est-il juste et équilibré ? Je sais que depuis que tu as chaussé tes bottes, tu as trouvé que oui, l’univers s’occupe de nous quand on lâche tout et qu’on poursuit seulement son rêve. Que vous recevez quand vous donnez. Parce que vous réveillez chez les gens l’envie de donner et de partager. Quelqu’un finit toujours par s’arrêter pour vous prendre dans son char.
Et pourtant, Pierrot, on ne va pas dire au gamin des banlieues de Kiev irradié par Tchernobyl ou celui des campagnes d’Argentine empoisonné par Monsanto, que ce qu’ils vivent est le juste retour de l’univers à ce qu’ils ont fait, n’est-ce pas ? On ne va pas dire aux ouvriers, paysans et artisans qui aiment leur travail et ont trimé toute leur vie, et qui ont tout perdu parce que des businessmen se sont amusés avec la valeur de tout, que ça leur est arrivé parce qu’ils ont triché avec leurs rêves ? Et les businessmen repus et enflés de pouvoir et heureux à leur manière, va-t-on leur dire qu’ils ont la vie qu’ils méritent ?
J’ai beaucoup voyagé et j’ai côtoyé des milieux très différents. Et partout je n’ai vu que le règne du chaos. J’ai vu des gens méritants talentueux et travailleurs trouver leur rêve, et d’autres tout aussi talentueux, travaillants, généreux, finir misérables et seuls. Je vois chaque jour la bêtise, la facilité et le conformisme être récompensé. Entendons-nous bien, Pierrot. Je ne parle pas de succès et de gloire décadente à la Whitney Houston. Je parle bien d’épanouissement personnel, de paix intérieure et de rêve accompli.

Les gens peuvent être aussi méprisants et indifférents qu’ils savent être attentifs et généreux. Et je maintiens que l’univers ne s’occupe pas toujours de ceux qui s’occupent des autres. Ne pensez-vous pas que le monde aurait une autre tête, si c’était le cas ?

Je crois que chacun pétrit moule et taille son rêve, mais qu’aucun rêve ne peut marcher tout seul. Il lui faut un sol avec du sable ou des graviers, de la terre ou du bois, il lui faut aussi un air, un soleil, un horizon. Je crois que sans sa femme, Nelson Mandela aurait été oublié au fond de sa prison. Je crois que sans Jacques Canetti, les Brel, les Barbara, les Brassens, les Piaf, seraient restés – comme d’autres – des amuseurs de cabaret. Parce qu’il a cru en eux au moment où personne n’y croyait.

Je crois que la meilleure des graines peut ne pas pousser si le sol, la lumière et l’eau ne sont pas cléments. Je crois qu’il existe beaucoup de puissances endormies en nous, qui resteront toujours inactivées. Je crois que des vies pleines de ces puissances sont arrêtées chaque jour, pour rien. Je crois que toute personne qui a connu un champ de bataille, et l’obus qui tombe ici et pas un mètre plus loin, le sait.

Je crois aux rencontres avortées qui auraient pu construire bien des rêves, mais qui ne se sont pas faites. Parce que ça n’était pas le bon moment. Je crois qu’on fait ce qu’on peut et qu’il manque quelque chose à l’équation : si tu ne triches pas avec ton rêve, l’univers te répondra. L’univers est capricieux, Pierrot.

Je ne crois pas que les choses sont comme elles devraient être. Et que c’est bien pour ça qu’il faut avoir un rêve. Un rêve qui s’occupe de la beauté du monde, puisque le monde est parfois bien négligent de sa beauté.

Voilà Pierrot, je ne sais pas si dans tes vagabondages sur la sphère virtuelle tu trouveras cette lettre, ces morceaux que je dépose au bord de la route en attendant que quelqu’un s’arrête.

Je te laisse avec deux chansons entre lesquelles je tangue :

C’est peut-être de Allain Leprest

La prière de Brassens
signature Sarah NB

Unanswered letters

mafalda9

Montréal, quelques heures après le précédent morceau

Salut Pierrot,

À la sortie du théâtre, j’ai entendu quelques personnes se questionner : « Bon alors c’est qui ce Pierrot ? Il chante ? Ah alors c’est un auteur compositeur interprète ! Un artiste, un vrai ! »

J’imagine que la chanson, vous l’avez pratiqué d’abord comme on panse un bobo avec ce qu’on a sous la main. Écrire, chanter, s’exprimer. Et puis partager. Alors les bars, et puis les scènes. Puis son propre bar, sa propre scène. Et puis… et puis quoi ?

Le partage qui devient une performance ? L’émerveillement qui se fane dans l’habitude ? Le chemin qu’on nous dit le seul : spectacles, albums, promo, affiches, démo, agent, presse…

Alors tu as ramené la chanson à la petite vie des gens de peu. Des gens qui ne vont pas forcément aux spectacles. Vous l’amenez comme les médecins de campagne dans le temps se déplaçaient avec leur trousse de médicaments. Une chanson sans billet de spectacle, sans diffusion, sans programmation, sans applaudissement.

Vous savez, c’est ça à l’origine, la musique et la poésie. Pour appeler les esprits, la pluie, pour se donner du courage avant la chasse ou la guerre ou avant la nuit de noces, pour accompagner les morts, pour soigner, pour consoler, pour partir ailleurs. Je suis partie pendant sept ans, treize fois, pour aller écouter les chansons des femmes à la rivière, au tapis, les chants du berger, dans les montagnes du Maroc. Mais vous savez quoi, Pierrot ? Leurs lanternes s’éteignaient. Ils ne racontaient plus, et chantaient bien moins. Bien sûr à force de me voir revenir, ils ont rallumé une belle lanterne. Trois jours durant, il y eut un feu de joie, un grand événement de poésie de contes de chants.

Mais je devais reprendre ma route. Et aujourd’hui le feu est éteint. On ne peut que rallumer le feu des autres, mais c’est à eux de l’entretenir, pas vrai ? Et notre feu à nous, qui va le nourrir ? Je me souviens de cette question :

« Est-ce que l’univers va s’occuper de moi comme je m’apprête à m’occuper des autres ? »

On s’en parle au prochain morceau !
J’ai bien hâte
signature Sarah NB

Unanswered letters

mafalda9

Montréal, une nuit après le deuxième morceau

Bien cher Pierrot,

Vous avez décidé de tout perdre pour gagner l’essentiel. Vous marchez vos questions : « Qu’est-ce que j’ai fait pour mon rêve aujourd’hui et en quoi s’occupe-t-il de la beauté du monde ? » Vous n’avez pas de maison. Tout ce que vous portez sur vous – manteau, chapeau, chandail, bottes – on vous les a donnés. Vous n’avez que votre guitare et un cahier.

Alors Pierrot, vous ne risquez plus de perdre quoi que ce soit. Ni un chez soi, ni un travail, ni un espoir, même des amis. Puisque vous n’attendez rien et que vous cultivez l’éphémère. Vous n’avez même pas d’itinéraire à suivre, vous allez là où celui qui vous aura pris en pouce va. Enfin si, quand même … vous devez suivre le chemin de votre rêve. Réenchanter le quotidien des autres. C’est un chemin difficile. Car les tentations de la facilité sont partout.

Vous savez Pierrot, c’est devenu à la mode de présenter les itinéraires de grands voyageurs. Untel parcourt l’Afrique à pied, un autre ne dépense pas plus de 1$ par jour. Et tout le monde partage et tout le monde aime. À force d’en voir défiler, tous plus extrêmes et exotiques les uns que les autres, j’ai pensé que c’était trop lointain pour que la plupart des gens se sente concernée.

Mais vous n’êtes pas exotique, Pierrot. Parce que les gens vous connaissent et parlent de vous, ici et partout. Vous êtes parmi nous. Et puis parce qu’il importe peu que vous marchiez le Québec avec un case de guitare ou que vous rouliez dans une belle auto. L’important c’est ce que vous transmettez à tous ceux que vous rencontrez. On peut marcher son rêve sur une route, dans la montagne ou entre les tours d’un building. L’important est de ne se charger de rien d’autre que de ce qui nourrit son rêve. Faire en sorte qu’on ne puisse plus rien perdre.

Ne se charger
De rien d’autre
Que de ce qui nourrit
Mon rêve
signature Sarah NB

Unanswered letters

mafalda9

Montréal, le lendemain du premier morceau

Bonjour Pierrot

Cette fameuse nuit… parce que c’est toujours la nuit que ce genre de chose arrive. À L’heure où le carrefour des petites préoccupations du quotidien est fermé. L’heure où il n’y a plus personne à appeler. C’est une nuit qui tourbillonne. Les objets qui nous entourent ont l’air d’inconnus familiers qui nous demandent ce qu’on fait là. C’est la nuit où toutes les vérités nous rendent visite, l’une après l’autre, chacun accompagnée de sa petite sœur, la peur.

Combien de temps les miroirs mentent avant que cette nuit n’arrive, Pierrot ? Que s’est-il passé cette nuit-là ? Un de ces petits événements qui font tout basculer ? Un enchaînement de petits riens qui ont fini par faire craquer la chaine ? Ça fait mal, hein Pierrot, quand nos chainent craquent. Quand on réalise qu’on ne mène pas la vie qu’on voudrait. Et qu’il faut partir. Briser ses chaines. Ne plus tricher avec son rêve.

signature Sarah NB

Unanswered letters

mafalda9

Montréal, le 8 novembre 2015

Cher Pierrot,

On ne se connaît pas, mais je vous ai tout de suite reconnu. Vous n’étiez même pas là. Je veux dire, pas là physiquement. Mais pendant plus d’une heure, il ne s’agissait que de vous. De vous et de moi.
C’était il y a deux semaines, sur une scène de Montréal. Par la voix les mots et les yeux pétillants de Simon Gauthier, le conteur. Son spectacle Le vagabond céleste, c’Est vous. Enfin c’est un autre vous. Un Pierrot tricoté avec deux pelotes de laine : celle de l’imaginaire et celle du réel.

Dans la première partie du spectacle, Simon vous gonfle d’éther, et nous présente la légende du vagabond céleste. Un personnage de conte, de pur imagination. Puis il le fait descendre dans nos rues, le fait pousser la porte d’un bar et monter sur une scène. À la fin, il vous recoud de chair. Et vous voilà. Le vagabond céleste est une légende réelle. Vous êtes ce que chacun porte en soi.

L’histoire d’un homme qui a quitté sa vie qui ne lui ressemblait plus. Parce que parfois nos vies se mettent à n’en faire qu’à leur tête, à se maquiller et à n’être plus reconnaissable. Il a donc quitté sa maison, ses biens, ses comptes en banque, pour devenir vagabond. En errance poétique. Pour aller chercher la poésie du quotidien auprès des rêveurs, et la redonner à ceux qui ont perdu leur lumière. Offrir des chansons, comme un pont jeté sur la rivière de leur vie. Un pont qui mène sur l’autre rive. Vous savez, celle qui recule toujours. La rive de notre rêve.

C’est à un moment précis du spectacle que je vous ai reconnu. Et en vous reconnaissant, je c’est moi que j’ai reconnu. C’était le moment de cette fameuse nuit. Mais je vous en parlerai dans mon prochain bout de lettre.

entretien avec Simon Gauthier à écouter ici

signature Sarah NB

Backstage

 

“Dans la loge de l’artiste” avec Simon Gauthier : transmettre la poésie du quotidien by Sarahroubato on Mixcloud

Depuis dix-huit ans, Simon Gauthier tricote ses histoires avec deux fils : la laine du réel et la laine de l’imaginaire. Alors quand on voit son spectacle, on ne sait plus ce qui est réel et ce qui est inventé. Comme le voyage en avion de Pierrot, et comme le Vagabond Céleste. Personnage mythique, authentique vagabond ? « Une légende réelle », dit Simon.

Du coup, les spectacles de Simon ne nous invitent pas seulement à nous évader pour mieux revenir à une morne réalité. Simon nous dit qu’on peut trouver des êtres merveilleux à deux portes de chez nous, oui là où nos pieds touchent terre. Que chacun d’entre nous a le potentiel de devenir un artiste du quotidien, et comme lui, de toujours s’étonner.

Le conteur est probablement l’artiste de scène qui voyage le plus léger et qui peut s’adapter à tous les lieux, à tous les auditoires, aux exclus et aux privilégiés. Simon aussi est un errant, mais attention, il y a plusieurs sortes d’errances.

Pour Simon, le merveilleux habite le réel. La preuve, par ce bout de conte qu’il nous offre en exclusivité quelques heures avant de l’essayer sur scène : celui d’un jardinier qui ne cultivait pas des fleurs…

Unanswered letters

Jai ramassé cette histoire sur la plage. Je te la donne, je sais que tu dois prendre le stricte nécessaire.

Café balnéaire, avec ses consommations dont le prix grimpe avec le soleil, ses parasols joyeux et sa bonne humeur obligatoire. Le vent souffle trop pour certains, juste ce qu’il faut pour d’autres. Pour lui, ce qui importe c’est le sens dans lequel il souffle. C’est facile. Il suffit de regarder comment il gonfle les cheveux installés devant lui. Parfois ça fait comme un rideau de crinière brune qui recouvre la mer. Sa mer à lui c’est un mur horizontal. Avec un panneau Sortie interdite. Là-bas, vers les rochers, il a trouvé des bouts de papier plastifiés coincés sous une pierre. Une photo, un nom écrit dans une langue qu’il ne comprend pas. Des hommes et des femmes qui ont laissé là leur identité. Ne plus exister pour pouvoir vivre… Toute personne a le droit de circuler librement et de choisir sa résidence à l’intérieur d’un Etat. Toute personne a le droit de quitter tout pays, y compris le sien, et de revenir dans son pays. Article treize de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen. Treize. La place du traître.

Il paraît que c’est pas la traversée le plus dur. Une fois dans le bateau, y’a plus grand chose à faire. On s’en remet à Dieu, à la mer, à sa chance, à ses ancêtres, à ce qu’on peut. Mais une fois de l’autre côté, faut s’en remettre aux hommes. Aux sentinelles qui feront leur ronde ce jour-là, à savoir s’ils ont besoin d’argent… aux pêcheurs du village au bout qui voudront bien leur apporter un peu d’eau, à celui qui sait parler leur langue… une poignée de vies agrippées à ces circonstances.

Et puis les passeurs… trafiquants d’êtres humains aujourd’hui, héros de la Résistance quand ils faisaient passer la ligne à d’autres qui fuyaient l’oppression et la guerre. Bien sûr, on ne fuit pas tous des pays occupés. Nous c’est par nos propres dirigeants qu’on est assiégés, pillés, déplumés de tout espoir.

Carte d’identité qu’ils appellent ça… Pourtant ça dit pas grand chose, une carte d’identité. Ça dit pas si c’est un professeur menacé par la milice, un gamin dont tous les frères ont été envoyés au service militaire indéfini. Et celui-là, est-ce que c’est un opposant politique qui a été torturé, ou juste un chauffeur de taxi des montagnes qui en a eu marre d’être toujours à la merci des gendarmes qui lui retirent le permis si la liasse de billets n’est pas assez grosse. Et ce gamin-là, qui parle pas, un enfant sorcier sorti des mines de diamant, prostitué, vendu comme domestique. Comment il a fait pour trouver l’argent de la traversée ?

Demain lui aussi il laissera sa carte sous la pierre, dans cette boîte aux lettres des anonymes. Une pierre vraiment trop lourde pour cacher tout le reste. Car sous les bouts de papier plastifiés minces comme l’ongle, il y a le corps du petit frère qui flottait avec une chaussure en moins au milieu des vagues, la première fois qu’on a essayé. Il y la râle d’un ami qui n’avait plus assez de souffle dans le camion. Il y a le silence de ma fille qui dormait à côté de moi en attendant que les passeurs reviennent. Qui dormait à côté de moi en attendant que les passeurs reviennent. Qui dormait.

Ce soir, quand il cherchera à tâtons une épaule sur laquelle s’appuyer pour monter dans la barque, il sentira à nouveau une autre main se poser sur la sienne : l’énorme main de son père, tellement lourde pour ses épaules, quand il avait onze ans, et qu’il lui a dit : « Tu es l’aîné. C’est à toi de t’occuper d’eux maintenant. Fais tout pour qu’ils vivent bien. Fais tout… »

épaule
Femme nue de l’épaule, Salvador Dali

Maintenant c’est sur l’épaule de la fille qu’il appuyait ses yeux, pour mieux voir la mer. Elle aussi ne la quittait pas des yeux. Par-dessus l’épaule d’un touriste badigeonnée d’écran solaire, elle suit le bateau-immeuble. Là-dessus la traversée s’appelle une croisière. « Allez retourne-toi… une fille du sud aux grands yeux marrons, ça te dit rien ? Vas y sers-toi. Puisque de toute façon il faut donner son corps… que ce soit à un mari pour avoir une maison ou à des clients pour quelques billets. J’écarterai les cuisses en fermant les yeux. Juste pour traverser. Pour me tenir bien droite sur le pont de ce bateau et voir disparaître mes sœurs et ma mère qui étendent le linge sur la terrasse où il n’y a plus que les paraboles satellites qui échangent des nouvelles. Elles agiteront les bras pour me souhaiter bon voyage en se demandant combien je pourrai leur envoyer chaque mois. Je leur ramènerai du linge de Paris, du beau linge qui sentira pas le pauvre.

Je leur ramènerai aussi des photos du pays gris. Comme vous qui venez photographier mes cousines du village quand elles descendent chercher de l’eau à la rivière avec leurs vêtements colorés. Vous trouvez ça dommage, les bidons en plastique, ça fait moins authentique. Mais les couleurs de leurs vêtements dans la poussière du chemin ça fait toujours une belle carte postale. Moi aussi j’irai photographier vos défilés exotiques : métro-boulot-dodo-parapluie-sandwich. Une tradition grise. On ne choisit pas la couleur de sa misère.

Elle se voyait déjà à la terrasse de la capitale du nord, dans un café qui ressemblerait à une cabine de première classe. Là elle se mettra à penser aux couleurs de son pays. Et à la table juste derrière, quelqu’une se mettra à rêver par-dessus son épaule d’un pays chaud où les gens savent prendre le temps, où tout est moins cher, où on peut avoir des domestiques et se faire appeler Madame. Et elle sourit en pensant que de chaque côté de la mer, des hommes repeignaient le réel par-dessus une épaule.

signature Sarah NB

Extrait de “Chroniques de terrasse”, manuscrit actuellement sur le bureau des maisons d’édition

Unanswered letters

Si c’est vrai. Vous y êtes. Tout vous paraît beau. Il fait froid, je sais. Les vaches ont l’air énorme. Vous pleurez vous riez. Dormez. Dormez enfin. Vous êtes là, vous y restez. Mais attendez…

Vous voilà arrivés. Bien ou mal, accueillis ou tolérés, installés ou parqués, ici ou là, parce que vos proches y sont ou parce que c’était plus facile d’y entrer. La France, la Suède, l’Allemagne, vous les avez à peine choisi. Quand on fuit, est-ce qu’on choisit ? Un autre périple plus long encore commence : celui qui vous mènera à vous sentir – comment doit-on dire ? – intégrés, assimilés, adoptés. On débat déjà sur votre capacité à vous intégrer. Et chaque pays de cette soi-disant Union Européenne a sa propre conception de l’intégration.

“You leave home when home won’t let you stay”
Warsan Shire

En ce moment les médias font la course au portrait d’immigrés intégrés à la société qui font rayonner sa culture. Comme pour montrer l’évidence : une société s’enrichit toujours des apports des immigrants. Une société saine est une société qui bouge. On expose des migrants modèles. Bien sûr on ne parlera pas de ceux qui sont restés vingt ans ici et parlent à peine la langue. Pourtant ils existent, autant que les autres qui font pleinement partie de notre société. Certains viennent avec un tel désir d’intégration qu’ils parleront mieux la langue que beaucoup de natifs. D’autres se retrouvent dans des quartiers isolés et se replient en communauté. C’est qu’une personne en exil devient simultanément plus fragile et plus puissante qu’elle ne l’a jamais été.

Plus fragile parce que te voilà en territoire inconnu, avec des codes, une langue et des normes étrangers. Tu attiseras les peurs des locaux et les convoitises des communautaristes. Les primates sont portés à se rapprocher de ceux qui leur ressemblent. Tu iras d’abord voir tes proches, les gens qui partagent la même langue et la même religion que toi.

Mais une personne en exil a aussi une force extraordinaire. Celle de renaître. De se réinventer. Ici, tu peux te distancer de certaines normes de ton pays. Tu perds tes repères, pour t’en fabriquer d’autres. Si on te donne les outils pour le faire, et si tu es prêt à t’en servir.

Tu auras toujours comme un petit mal de mer, comme un fil qui tirera vers là d’où tu es parti. Mais tu rencontreras la partie de toi qui y survis. Oui je sais, ça fait peur. Et ça fait mal. Comme toutes les naissances.

Tes enfants, eux, joueront dans la cour avec les autres avant même de pouvoir leur parler. Bientôt c’est eux qui te traduiront les papiers administratifs dans la nouvelle langue. Elle leur glissera dans le gosier comme du sirop.

L’adaptation… principe qui mène un animal à survivre ou non dans un milieu donné. Ça y est vous vous réveillez ? Non, ce matin, plus besoin de marcher. Vous êtes là, et vous y restez. Et aujourd’hui commence pour vous le plus long périple.

signature Sarah NB

Unanswered letters

Il y a peut-être pire que la marche interminable. L’attente interminable. Vous voilà dans une chambre d’hôtel, dans un camp, dans un squat, pendus au coup de fil du passeur. En transit, pour plusieurs jours, peut-être plusieurs semaines. Vous ne savez pas. Quel jour quelle heure ?

Écrire une lettre aux migrants, c’est écrire à l’humanité entière. Il n’y a pas un seul être humain qui ne vienne d’un exil. Pas un dont les parents, les grands-parents ou les ancêtres ne soient partis pour trouver une vie meilleure, ailleurs. Nous sommes tous, tour à tour migrants et installés, chassés et méfiants.

Mais si nous sommes tous des migrants, alors permettez-moi de dire que vous êtes aussi des locaux. Vous aussi avez eu vos migrants, vos déplacés, vos indésirables. Ceux devant qui vous avez pressé le pas. Combien ont fui la misère, les catastrophes climatiques, les guerres ? Leur avez-vous tendu la main ? Aviez-vous des centres d’accueil dignes ? Les avez-vous applaudi à leur arrivée ?

Voir des gens mourir pour avoir voulu vivre mieux ailleurs est insupportable parce que nous sommes tous les enfants du partir, et qu’on peut à tout moment le redevenir. Demain, la carte du monde sera redessinée, et les réfugiés climatiques dépasseront peut-être en nombre les réfugiés de conflits. Les guerres ne seront plus motivées par les intérêts pétroliers mais par l’accès à l’eau. Alors qui sera réfugié et qui accueillera ?

Les fenêtres souvent
Soupçonnent ces manants
Qui dorment sur les bancs
Et parlent l’étranger
Jacques Brel, Les fenêtres

Espagnols fuyant le franquisme, Italiens fuyant le fascisme, Pieds Noirs fuyant la guerre d’Algérie, Juifs de tous les pays, Polonais, Yougoslaves, Vietnamiens, et maintenant Syriens, Afghans, Érythréens. Tous ont connu les méfiances, les moqueries et les brimades. Tous refermeront d’un coup de cils les souvenirs qui perturberont leurs nuits. Tous lègueront à leurs enfants un lourd silence. Pour qu’ils survivent. (voir 1954-2014 : …) Les migrants racontent mille histoires mais partagent le même silence.

Le migrant est un corps à plusieurs visages. Il marche sur un chemin qui fait des détours, emprunte des ponts et rejoint les ravins.

Ça y est c’est pour cette nuit ? Déjà ? Courage.

signature Sarah NB

Unanswered letters

Je sais que vous n’aurez pas le temps de lire cette lettre, et que vous emportez le strict nécessaire. C’est pour demain la traversée ?

Voilà plusieurs semaines qu’on parle de vous partout dans les journaux. Chaque jour sur le fil d’actualité des réseaux sociaux, des images défilent : des hommes et des femmes, un sac dans une main, un enfant dans l’autre, qui marchent face au soleil, qui marchent dans la nuit, qui marchent au bord des routes, dans les champs, le long d’une voie ferrée. S’extirpant d’un bateau. Entassés dans un wagon de train. Des silhouettes qui courent derrière un camion. Un enfant sur une plage, qui ne bouge plus.

Chacun se fait son opinion. On commente sans complexe la situation de ces hommes et ces femmes qui restent anonymes, sans histoire, sans nom, sans voix. Nous sommes voyeurs mais l’image reste floue. Et chaque histoire se noie dans le phénomène et dans le symbole.

Quelque chose me gêne dans la pluie de commentaires qui accompagne les vidéos et les photos. « C’est affreux ! Il faut les aider ! », « On ne peut pas accueillir toute la misère du monde », « Occupons-nous déjà de ceux qui sont dans le besoin chez nous » Les mots défilent. C’est si facile de taper des mots sous une photo, à l’abri derrière son écran. Quelque chose me gêne, quelque soit l’opinion exprimée. Moi aussi je suis une fille de réfugiés. Qui voudrait que des milliers de personnes commentent l’arrivée de sa famille, en décrétant que c’est bien ou mal pour leur pays.

Il y a des réalités devant lesquelles il faut avoir l’humilité de se taire. Toutes ces opinions exprimées publiquement sur les plateaux télé et les réseaux sociaux ont quelque chose d’obscène…. Non … obscène n’est peut-être pas le mot. Je ne sais pas. Moi j’ai du mal à trouver les mots. Que peut-on dire qui soit à la hauteur ? Il me semble que la détresse humaine, ça ne se commente pas comme un match de foot.

Aujourd’hui on vous regarde, on court après vos histoires et vos témoignages. La photo du petit garçon de trois ans échoué sur une plage turque a éveillé les consciences, ému l’opinion, fait réagir des politiques sur leurs comptes tweeter. C’est bien. Qui peut dire le contraire ? Pourtant, oui, quelque chose me gêne… Peut-être le fait de voir que l’intérêt –légitime – qu’on vous porte est en fait poussé par la vague médiatique du moment. Jamais un exode n’a été aussi mis en image et aussi médiatisé. Est-ce que ça ne fait pas pourtant vingt ans que vos enfants s’échouent, et sur des plages bien plus proches de nous, en Espagne, en Italie ? Depuis vingt ans, des journalistes, des chercheurs, des associatifs, des écrivains ont écrit, filmé, raconté ce qu’il se passe. Loin de la vague médiatique. On en parle vite fait, et puis on passe à autre chose.

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Vous l’avez peut-être entendu dans les bars ou les cafés, chez vous. C’est une chanson en espagnol, mais l’artiste est français. Même si vous comprenez pas les paroles, y’a au moins un mot que vous avez dû retenir, parce que tout le monde le chante toujours en levant les mains et en dansant :
« Mano negra
– Clandestina !
– Peruano
– Clandestino !
– Africano
– Clandestino !
– Marijuana
– Ilegal ! »

Clandestino de Manu Chao. Plus de trois millions d’exemplaires vendus, sûrement plus du double écouté, records de hit parade. Il manquait peut-être la photo d’un enfant échoué sur la pochette de disque pour que la chanson émeuve autant que la photo.

Je sais que vous avez vu la photo de ce petit garçon noyé sur la plage. Et que vous avez pensé que ça pouvait être vous et votre famille. Et je ne doute pas que vous n’avez pas commenté cette photo. Et que vous allez l’emporter avec vous pendant un moment. Alors vous comprenez, ce petit garçon sur la plage, je voudrais qu’il dure plus longtemps que quelques clics. Qu’il me donne un autre élan que celui de vider mes tiroirs des vêtements que je ne mets plus depuis longtemps. J’aimerais qu’il s’imprime définitivement dans mon œil, et qu’il s’allume tous les matins devant le gamin assis sur le trottoir à côté de sa mère. Qu’il m’empêche de gueuler après le petit cireur de chaussures qui me courait après à Marrakech, alors que j’étais tranquillement en vacances. Qu’il m’arrête pour lui demander de quel village il vient. Combien de jours il a marché, dans la poussière, pour arriver là. Que ce gamin noyé imprimé au fond de mon œil, me fasse voir cet autre gamin du Congo et dqui descend chaque jour dans la mine pour extraire nos minerais. Lui aussi il manque d’air. Pas à cause de l’eau, à cause du trou où il descend. La photo de ce gamin-là ne fera pas le tour de la toile. Peut-être le tour de revues spécialisées. Il est trop loin. Pourtant au bout de la corde qui le fait descendre, ce sont bien les mains de nos industries.

Voilà ce que je voudrais que cette photo me fasse, pour qu’elle soit à la hauteur de ce qu’elle prétend raconter. Mais elle ne sera sans doute qu’une étoile filante dans la constellation médiatique des images-chocs qui émeuvent l’opinion… jusqu’à la prochaine.

Allez à la prochaine… bonne traversée… enfin bonne… qu’est-ce qu’on peut dire ? y’a des jours où les mots nous font cocu.

signature Sarah NB

Unanswered letters

Ça y est, vous avez retouché la terre ? Quelques heures où tout s’est joué. Non je ne vous demanderai pas ce que vous avez ressenti. Ça vous appartient. Et ça n’est pas pour maintenant.

Migrants. Vous n’êtes pas un statut. Ni même une condition humaine. Car vous êtes bien plus vieux que l’humain.

Partir. Migrer. Fuir le froid, la sècheresse, la perturbation d’un territoire, le manque de nourriture. Tout quitter, pour mieux vivre ailleurs. Pour donner une chance à ses petits. C’est la force qui a permis à toutes les espèces de peupler la terre et de survivre. Elle habite les papillons, les oies, les baleines, les éléphants, les tortues marines.

Aujourd’hui, les troupeaux d’éléphants suivent encore des chemins tracés depuis des millénaires par leurs ancêtres. Mais de plus en plus souvent, la femelle qui guide le groupe s’arrête. Devant elle, la forêt est coupée en deux. Elle continue de l’autre côté d’un couloir de ciment. La matriarche ne comprend pas. Son instinct lui dit qu’il faut encore avancer. C’est ancré dans chaque partie de son lourd corps fatigué par la marche et la soif. Là-bas, de l’autre côté, il y a de l’eau. Elle le sait.

Chaque espèce a sa manière de gérer son territoire, et l’adapte en fonction des circonstances. Les ennemis d’hier peuvent devenir les alliés de demain dans des conditions extrêmes.

L’homme a poussé l’instinct territorial un peu plus loin que les autres primates. D’habitude, c’est la force qui fait loi. Si tu pénètres sur le territoire des autres, tu dois te soumettre, ou bien le lui prendre par la force. À moins que tu apportes quelque chose qui lui sera utile. Chez l’homme, il faut répondre à des normes, remplir des cases, entrer dans les quotas. Les chefs de gouvernements signent des ententes. « Moi j’en prends huit mille, mois vingt, non je peux pas plus. » C’est presque plus vicieux que la loi du plus fort.

« 1. Toute personne a le droit de circuler librement et de choisir sa résidence à l’intérieur d’un Etat.
2. Toute personne a le droit de quitter tout pays, y compris le sien, et de revenir dans son pays. »
Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, Paris, 1948.
Article… treize.

Je ne m’étonne pas que le droit d’asile et la protection des réfugiés dépendent d’exigences économiques et géostratégiques. C’est bien parce que les hommes sont naturellement poussés à agir pour servir leurs propres intérêts, qu’on a eu besoin de signer des déclarations qui font de la justice, de l’égalité, de la liberté, de la protection des réfugiés, des principes fondamentaux et inaliénables.

Pendant ce temps, des milliers de visages qui semblent appartenir au même corps avancent, regardent les routes sur leur GPS, pendant que d’autres battent des ailes un peu plus fort, écoutent la terre avec leurs pattes, reniflent l’air. Comme les éléphants, les baleines et les oies, ils ne savent qu’une chose : la vie est devant eux. Et quoi qu’ils trouvent sur leur chemin, ils avanceront.

Ce soir je dors chez moi. Pendant que vous marchez.

signature Sarah NB

Backstage

Le 5 mai dernier, dans le cadre du festival Jamais Lu, Philippe Ducros a présenté son texte ”La cartomancie du territoire”, premier volet du projet ”Réserves”. Un texte né de mois qu’il a passé à arpenter les réserves autochtones au Québec.

1.La blessure et l’espoir

Derrière le rideau d’arbres le long des routes canadiennes, il y a la coupe à blanc. Derrière les visages des autochtones, il y a une blessure profonde. C’est elle que Philippe Ducros est allée chercher. À ceux qui diront qu’il ne montre que le côté obscur, il répond que c’est bien la réalité pourtant, celle dont personne ne parle : les enlèvements des femmes autochtones, le taux de suicide, l’alcoolisme, le taux d’incarcération. Et que c’est dans le geste artistique de vouloir faire sortir tout ça que réside l’espoir.

 

2.Le passeur des voix des colonisés

Philippe Ducros ne se contente pas d’être le témoin de la réalité autochtone ou des autres réalités cachées qu’il a été chercher en République Démocratique du Congo, en Chine ou encore en Palestine. En étant l’oreille puis le passeur de ces sans-voix, il tire une réflexion globale sur le colonialisme et sur lui-même, en tant que Québécois, c’est à dire à la fois colon et colonisé.

Philippe Ducros : Le passeur des voix des colonisés by Sarahroubato on Mixcloud

3. La colère et le pouvoir des mots

Mettre des mots sur ce qu’on ne veut plus nommer. Parce qu’il y a une blessure et qu’on a retiré à des gens les moyens de se penser et de s’exprimer. Parce que les outils traditionnels où se forgent la pensée – l’école, les journaux, la culture – sont des marchandises. Écrire, pour Philippe Ducros, c’est commencer à se libérer des oppressions culturelles, politiques, territoriales qui pèsent sur les peuples et sur les individus.

Philippe Ducros : La colère et le pouvoir des mots by Sarahroubato on Mixcloud

4. Le théâtre comme laboratoire

Conscient d’utiliser un médium qui touche un public ciblé, Philippe Ducros trouve dans le théâtre et en particulier au festival Famais Lu un laboratoire d’idées, encore préservé de la dictature du rire et du divertissement. C’est aussi un médium qui nécessite moins de moyens que le cinéma. Voyageur qui a construit son identité sur les routes, Philippe Ducros propose un théâtre québécois qui sort de la thématique identitaire en parlant de sujets habituellement couverts par les reporters de guerre.

Philippe Ducros : le théâtre comme laboratoire by Sarahroubato on Mixcloud

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Je ne suis pas partie remplie du rêve américain. Pourtant, c’est vrai, ça soulage, ces gens sympathiques, de bonne humeur, où tout le monde se tutoie et tout le monde est gentil. Seulement au bout d’un moment, on se rend compte que cette gentillesse ne sert pas partout la générosité, la compréhension, l’entraide. Elle est une fin en soi, une façade à maintenir. Elle isole les individus au lieu de les réunir, parce que l’usage qu’ils en font les exempte de se confier, de s’exposer, de se mettre à nu.

J’ai séjourné chez des gens qui n’étaient pas hospitaliers. Mais gentils. J’ai participé à des conversations qui s’arrêtaient dès que le débat commençait, car on disait gentiment : « C’est bien, on a tous des opinions différentes ». J’ai fait des rencontres avec des gens extraordinaires qui disparaissent le lendemain, sans raison. Et gentiment. J’ai été emportée par l’enthousiasme de personnes devant un projet à mener ensemble, qui quelques jours après, changeaient d’avis, le sourire aux lèvres. J’ai vu des amitiés n’être que la consommation commune de la fête.

Je n’ai rien à apporter pour démontrer qu’il y aurait, derrière ces clichés et ces vues d’ensemble, une vérité, dont la valeur dépasserait celle de mon expérience personnelle. Autre chose que « Chacun son expérience ». Une vérité sur la culture nord-américaine. Bien sûr que chaque individu est différent, bien sûr on trouve des gens superficiels partout. Bien sûr que la gentillesse est une qualité partagée sur la terre entière, et qu’elle est nécessaire. Seulement l’usage qu’on en fait se situe par rapport à une norme sociale. Dans beaucoup de pays africains, par exemple, la gentillesse est très liée à l’obligation d’hospitalité. Toute personne respectable se doit d’accueillir convenablement n’importe qui. On pourra dire qu’elle est superficielle, cette gentillesse. Elle me gêne moins que celle qui sert à ne pas s’exposer.

Les qualités humaines sont universelles, mais l’usage que chaque individu en fait se situe par rapport à des normes culturelles. Ce sont ces normes que les pays, les religions et les peuples fabriquent. On peut s’en détacher, les remodeler à notre manière ou les accepter. Elles forment un éventail de possibilités. Et ce sont bien tes possibles, chère Europe, qui m’ont façonnées, et qui me manquent. Ce que tu peux offrir. Ce que tu ne dois pas perdre.

Ta fidèle, de l’autre côté de l’Atlantique

signature Sarah NB

Unanswered letters

Europe,

Tu sais, je te dis tu, mais je pourrais te dire vous. Ceux qui ont voulu faire de toi un espace de pur échange économique ont eu peur de tes multiples cultures. Ils ont fait des billets de banque sans aucune référence nationale. Porutant Mozart, Goethe, Hugo, Tchaikovsky, Chopin, Churchill, Einstein, Da Vinci appartiennent à tous les Européens.

Ce n’est pas parce que je m’adresse à l’Europe que j’ignore la force de l’identité de chacun de tes enfants – ou plutôt de tes parents. Au contraire. Ici au Canada, être canadien ne signifie pas grand-chose pour les gens. C’est être nord-américain sans être états-unien, c’est être québécois sans avoir un pays.

Dans les livres d’histoire, être Européen c’est être sujet d’un empire, c’est participer aux grandes découvertes des siècles derniers. Ça n’est pas à cette Europe des idées et des guerres que je parle, à cette civilisation qui est peut-être déjà morte. C’est à toi, fille de chair et de pierre, de rues tordues, de petits villages escarpés, de clochers d’églises, de quais de gare avec trois personnes qui attendent, de campagnes où en une journée de marche on peut passer devant un marécage, une forêt, un champ, un village, une petite ville. Tu es cette expérience très physique qui résiste aux mots et que seuls mes sens, agressés dans les villes nord américaines ou perdus dans l’immensité de sa nature, me rappellent. Chez toi l’infini se cache dans le petit.

signature Sarah NB