Lettre aux réfugiés 1

Je sais que vous n’aurez pas le temps de lire cette lettre, et que vous emportez le strict nécessaire. C’est pour demain la traversée ?

Voilà plusieurs semaines qu’on parle de vous partout dans les journaux. Chaque jour sur le fil d’actualité des réseaux sociaux, des images défilent : des hommes et des femmes, un sac dans une main, un enfant dans l’autre, qui marchent face au soleil, qui marchent dans la nuit, qui marchent au bord des routes, dans les champs, le long d’une voie ferrée. S’extirpant d’un bateau. Entassés dans un wagon de train. Des silhouettes qui courent derrière un camion. Un enfant sur une plage, qui ne bouge plus.

Chacun se fait son opinion. On commente sans complexe la situation de ces hommes et ces femmes qui restent anonymes, sans histoire, sans nom, sans voix. Nous sommes voyeurs mais l’image reste floue. Et chaque histoire se noie dans le phénomène et dans le symbole.

Quelque chose me gêne dans la pluie de commentaires qui accompagne les vidéos et les photos. « C’est affreux ! Il faut les aider ! », « On ne peut pas accueillir toute la misère du monde », « Occupons-nous déjà de ceux qui sont dans le besoin chez nous » Les mots défilent. C’est si facile de taper des mots sous une photo, à l’abri derrière son écran. Quelque chose me gêne, quelque soit l’opinion exprimée. Moi aussi je suis une fille de réfugiés. Qui voudrait que des milliers de personnes commentent l’arrivée de sa famille, en décrétant que c’est bien ou mal pour leur pays.

Il y a des réalités devant lesquelles il faut avoir l’humilité de se taire. Toutes ces opinions exprimées publiquement sur les plateaux télé et les réseaux sociaux ont quelque chose d’obscène…. Non … obscène n’est peut-être pas le mot. Je ne sais pas. Moi j’ai du mal à trouver les mots. Que peut-on dire qui soit à la hauteur ? Il me semble que la détresse humaine, ça ne se commente pas comme un match de foot.

Aujourd’hui on vous regarde, on court après vos histoires et vos témoignages. La photo du petit garçon de trois ans échoué sur une plage turque a éveillé les consciences, ému l’opinion, fait réagir des politiques sur leurs comptes tweeter. C’est bien. Qui peut dire le contraire ? Pourtant, oui, quelque chose me gêne… Peut-être le fait de voir que l’intérêt –légitime – qu’on vous porte est en fait poussé par la vague médiatique du moment. Jamais un exode n’a été aussi mis en image et aussi médiatisé. Est-ce que ça ne fait pas pourtant vingt ans que vos enfants s’échouent, et sur des plages bien plus proches de nous, en Espagne, en Italie ? Depuis vingt ans, des journalistes, des chercheurs, des associatifs, des écrivains ont écrit, filmé, raconté ce qu’il se passe. Loin de la vague médiatique. On en parle vite fait, et puis on passe à autre chose.

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Vous l’avez peut-être entendu dans les bars ou les cafés, chez vous. C’est une chanson en espagnol, mais l’artiste est français. Même si vous comprenez pas les paroles, y’a au moins un mot que vous avez dû retenir, parce que tout le monde le chante toujours en levant les mains et en dansant :
« Mano negra
– Clandestina !
– Peruano
– Clandestino !
– Africano
– Clandestino !
– Marijuana
– Ilegal ! »

Clandestino de Manu Chao. Plus de trois millions d’exemplaires vendus, sûrement plus du double écouté, records de hit parade. Il manquait peut-être la photo d’un enfant échoué sur la pochette de disque pour que la chanson émeuve autant que la photo.

Je sais que vous avez vu la photo de ce petit garçon noyé sur la plage. Et que vous avez pensé que ça pouvait être vous et votre famille. Et je ne doute pas que vous n’avez pas commenté cette photo. Et que vous allez l’emporter avec vous pendant un moment. Alors vous comprenez, ce petit garçon sur la plage, je voudrais qu’il dure plus longtemps que quelques clics. Qu’il me donne un autre élan que celui de vider mes tiroirs des vêtements que je ne mets plus depuis longtemps. J’aimerais qu’il s’imprime définitivement dans mon œil, et qu’il s’allume tous les matins devant le gamin assis sur le trottoir à côté de sa mère. Qu’il m’empêche de gueuler après le petit cireur de chaussures qui me courait après à Marrakech, alors que j’étais tranquillement en vacances. Qu’il m’arrête pour lui demander de quel village il vient. Combien de jours il a marché, dans la poussière, pour arriver là. Que ce gamin noyé imprimé au fond de mon œil, me fasse voir cet autre gamin du Congo et dqui descend chaque jour dans la mine pour extraire nos minerais. Lui aussi il manque d’air. Pas à cause de l’eau, à cause du trou où il descend. La photo de ce gamin-là ne fera pas le tour de la toile. Peut-être le tour de revues spécialisées. Il est trop loin. Pourtant au bout de la corde qui le fait descendre, ce sont bien les mains de nos industries.

Voilà ce que je voudrais que cette photo me fasse, pour qu’elle soit à la hauteur de ce qu’elle prétend raconter. Mais elle ne sera sans doute qu’une étoile filante dans la constellation médiatique des images-chocs qui émeuvent l’opinion… jusqu’à la prochaine.

Allez à la prochaine… bonne traversée… enfin bonne… qu’est-ce qu’on peut dire ? y’a des jours où les mots nous font cocu.

signature Sarah NB

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