Ce que vos yeux verront – lettre à Edgar Morin

Cher Monsieur Morin,

Encore une. Combien d’hommages et de rétrospectives aujourd’hui ? Des monuments à celui que vous avez été, pétri d’histoire mais résolument dans chaque époque que vous traversez. Moi je n’ai pas de monument à dresser. J’aimerais simplement vous tirer la manche et demander : «Et maintenant, où c’est qu’on s’en va ? » Je tends la main, mais je me rends compte que je suis de l’autre côté du pont. Dans le reflet, je ne peux qu’entrevoir ce que vos yeux ont vu.

1936. 1940. Ils ont vu les armées qui écrasent les villages, éventrent les champs et défilent dans les avenues désertes. Puis la menace d’une explosion brandie par deux super puissances qui se regardent en chiens de faïence… ou de papier mâché. Aujourd’hui la menace qui n’a pas de visage, pas de nom et pas de frontière. L’agonie du vivant qui s’a même plus besoin du spectacle des tsunamis ni des incendies, mais qui sait tenir toute entière dans la motte de terre où il n’y a plus de vers, sur le pare-brise où aucun insecte ne vient cogner, dans le silence d’un printemps endeuillé du chant des oiseaux ; dans le plastique du ventre des albatros et des flocons des sommets de moins en moins enneigées de nos montagnes. Ils ont vu toutes les catastrophes dont sommes les bénéficiaires, les outils et les commanditaires. Tout un rapport à la vie, à nos besoins, au savoir, à tout ce que nous faisons et voulons, que vous avez si bien décrypté.

1940. Ils ont vu la Résistance ; la seule à qui on donne un R majuscule. Celle qui ne se mettait pas en scène, qui n’avait pas le temps de faire du symbolique, et qui n’avait même pas le luxe de croire à la victoire, quand en 40 il était déjà trop tad. Une résistance des petites mains et des décideurs, des ordres à donner, à transmettre et à exécuter, où chacun oeuvre à plus grand que soi, et risque littéralement sa peau.

Ils ont vu l’espérance qui s’accroche et se hisse. Nous avons l’espérance que nous méritons, qui se tortille et clignote. Le temps d’un buzz ou de marches qui s’arrêtent aux vacances ou aux premières vagues de froid, vite manipulée, vite devenue spectacle de foire médiatique.

Et puis ils vont vu ceux qui travaillent à nous nourrir, nous soigner, nous éduquer, nous protéger,  devenir les agents de la performance économique, nos gouvernants devenir des gestionnaires, le bonheur devenu une satisfaction de consommateur à renouveler sans cesse, la liberté devenue ce que j’ai envie de faire et de dire pour dire que je suis moi. Nos opinions devenues des marchandises, et nos histoires des vitrines où viennent se coller les clics.

Ont-ils vu… 

s’éroder la complexité ? Vous êtes né de cette composition identitaire presque hallucinante  aujourd’hui : ces juifs du monde arabe et turc. Vous avez vu éclater les frontières lisses de l’identité, celles d’un ordre du monde régi par les empires. Puis l’Histoire qui bégaye, avec le retour à un monde bipolaire, où il fallait être dans un camp ou dans l’autre, pro ou anti. Ce monde ne s’est pas effondré avec la chute d’un mur. Le monde où je vais devoir vieillir est pris en tenaille entre le pour et le contre, le pouce en haut et le pouce en bas, le rouge et le bleu, l’optimiste et le pessimiste, le progressiste et le réactionnaire, le soi et l’autre, l’écolo et le facho, les machos et les hystéros.

se déchirer la relation ? Vous avez connu un monde de personnes qui agissent pour quelque chose de plus grand, qui pue ou qui chante. Nous n’aurons connu que des individus qui s’agitent et glissent de causes en projets, et se font croire qu’ils n’existent que grâce à eux-mêmes. Des amitiés qui s’éteignent en un clic, des collaborations qui s’achèvent dans des messages laissés sans réponse. Des grands principes de vie pêchés dans des cures de soi, le temps d’un weekend ou bien d’un tour du monde. Ça doit être une nouvelle sorte de misère, pour ceux qui ont un toit, un travail, des amis, la famille, la santé en apparence.

s’éteindre la fraternité ? où chacun se sent responsable des autres, conscient que chaque chose qu’il fait et qu’il ne fait pas aura des conséquences. Aujourd’hui nous voilà interchangeables, remplaçables et prêts à quitter quand il nous plaît chaque mouvement, projet ou équipe.

Je sais que vous êtes un penseur du lien et des transversales. Vous savez qu’il nous faut déboulonner nos récits, rebâtir le métier à tisser de nos relations, et retrouver le chemin de la complexité, c’est-à-dire la nature des choses. Le vol d’un oiseau, la forme d’une fleur ou le cri d’une baleine sont complexes, et pourtant tous les enfants les comprennent. Croyez-vous qu’il en soit encore capable, cet humain fabriqué par le monde qui vous a fait grandir, et à côté de qui je vais devoir marcher ? Allez savoir s’il voudra encore qu’on lui montre les possibles qui dorment sur son paillasson…  Comment le faire dans les cent prochaines années ? Sous quels porches et sous quelles torches ? Il y a tant de ponts à lancer par-dessus nos habitudes et nos peurs… À la fin de chaque journée, je ressens toujours la même courbature. Je fais le grand écart, entre enthousiasme et désespérance. J’ai l’espoir qui boite encore pour les cent prochaines années.

2086. Dites-moi, Monsieur, à quoi ressemblera la mémoire d’une centenaire qui aura essayé d’exprimer les potentiels qui ne savent pas éclore. Dites-moi si j’aurais, d’ici là, trouvé un autre pont pour traverser ; ou si devant le pont écroulé, une petite main prendra la mienne et une voix me demandera : «Et maintenant, où c’est qu’on s’en va ? » Dites-moi ce que vos yeux verront.