Ils sont sur le point d’avoir trente ans, mais ne se connaissent pas. Une foule d’anonymes qui cherchent à habiter le monde ou à le fuir, à dessiner leurs rêves ou à s’en détourner.
Le parc
Le parc va bientôt fermer. Ça n’a l’air de poser problème à personne, qu’un parc ferme.
Le parc, c’est un des seuls endroits où aller nulle part est acceptable.
À la fin de la journée j’ai les yeux qui débloquent. Je file au parc, histoire de me souvenir qu’il existe encore de l’air et des hommes de chair.
Le balcon
J’ai compris plus de choses sur ce balcon enfumé que dans toutes les réunions d’orientation.
Ici je suis entière. Je me suis parlée comme personne ne saura jamais m’entendre.
Demain je vais devoir me présenter. Je serai la fille de l’appart d’en face. Celle qui n’a pas le temps d’aller sur son balcon.
Ici on marche la ville du troisième. Il faudrait toujours pouvoir traverser la réalité où l’on vit depuis un autre étage.
Le miroir de l’ascenseur
Dans mon coin du miroir de l’ascenseur, je me cogne à mon reflet. Un candidat qui vient de déposer son CV numéro 36. Pas l’exemplaire 36. La version 36. Trente-six distorsions de moi-même pour me faire accepter, par n’importe quel bout, en grossissant un détail, en limant tout ce bordel qu’est l’expérience humaine. À force de passer mes journées à me tailler un profil, je crois que j’ai perdu l’original.
Le temps de rentrer les chèvres
Maintenant je me sens appartenir à quelque chose. Tu ne peux pas savoir ce que ça fait quand on retrouve ce goût-là. J’aimerais que mes jours aient le droit de bifurquer, de ralentir, d’accélérer, de s’engouffrer, de s’ennuyer, de fuser.
Message sans réponse
C’est le troisième message que je lui envoie en deux mois. Faire mine de demander des nouvelles en passant. Une demi-ligne, un smiley, deux points d’exclamation. J’ai mal à l’ami qui a vu mon message. Mal à l’ami qui n’a plus de voix. À ces vies dont je ne connais que les albums photo. À ne toucher les autres que du bout d’un pouce qui glisse. Du bout d’un ça va qui n’a aucune intonation, aucun poids, aucun souffle.
Renoncement
Et puis on m’a dit que tout ça, c’était pour les vacances et les weekends. Qu’il fallait avoir un métier stable. J’ai essayé. J’ai asséché ma sève. Et j’ai atterri ici.Tant pis. Je ne vais pas passer ma vie à poser les rails d’un train que d’autres emprunteront. Je préfère encore m’emmitoufler dans le réel qu’on m’a appris. Et de temps en temps, regarder par la fenêtre et suivre les rails que d’autres réinventent. Demain je me réveillerai avec une envie de vomir qui ne viendra pas de mon ventre. Une espèce de vague qui n’est pas la gueule de bois.
Disparu volontaire
Même dans un rétroviseur je ne remplis pas le miroir. J’ai l’impression que ma vie est un fast food. Un animal a envie de chialer en moi. C’est une espèce de courbature à l’âme. Comme un muscle qui tire chaque fois qu’on triche. Et puis un jour, ça claque.
Écarter tout ce qui encombre la vue, avec mes deux mains libres, et me dégager un ciel digne de moi. Exister, ni pour ce que j’aurais accompli, ni pour mon CV, ni pour là d’où je viens. Seulement pour ce que j’ai à donner quand je n’ai rien.
Le quai des possibles
Il y a des jours où j’aimerais que quelque chose me maintienne quelque part. Que je puisse dire ce que je fais ici. Qu’il y ait une raison. Pour la première fois je ne ressens plus de décalage entre mon potentiel de vie et ce que le réel m’autorise à vivre. Pour la première fois, l’air que je respire n’écorche pas mes poumons. Pour la première fois, ma vie danse avec moi sur le quai des possibles.

English
Español