Lettre aux artistes – « Est-ce qu’il n’est pas temps ? »

Gens de scène et de papier,

du corps et du mot, du son et de l’image,

des matières et des idées,

 

Écrivains, musiciens et auteurs-compositeurs-interprètes,

comédiens et metteurs en scène, danseurs et chorégraphes,

circassiens, sculpteurs et peintres, photographes,  

 

Je vous écris d’une solitude que vous connaissez bien, où les circonstances actuelles nous obligent à nous retrancher un peu plus qu’on ne l’avait prévu. Pour les autres, c’est un confinement. Mais pour nous qui nous retirons toujours sur nos bureaux, dans nos studios et nos ateliers, et pour la plupart dans nos petites tanières aménagées, c’est plutôt une retraite. Une retraite difficile, car ce qu’on nous retire, c’est la liberté de choisir quand en sortir. 

Version sonore de cette lettre :

Nos spectacles, nos expositions, nos répétitions, nos tournées, nos sorties de livres… tout est mis en suspens. Pour la plupart des artistes de scène, nous ne retrouverons pas nos dates. Car un spectacle ne se reprogramme pas comme on rouvre une boutique. Mais les galères, les annulations, les projets qui restent dans les tiroirs, nous connaissons si bien ! Ce que beaucoup apprennent aujourd’hui – l’incertitude du lendemain, la nécessité de s’adapter, faire avec peu – nous le pratiquons comme un art de la survie. Et je me demande si nous ne sommes pas à la fois les plus fragiles et les plus privilégiés. 

Les plus fragiles, car nous vendons de l’expression. On nourrit les âmes et les esprits, dans un monde qui donne priorité au matériel et au superflu. Nous faisons autant d’années d’études qu’un avocat, un ingénieur, un scientifique ou un médecin. Et pourtant on n’oserait jamais réclamer les mêmes tarifs. Nous avons l’habitude des propositions de prestations gratuites contre visibilité, et nos 10% de droits d’auteur de nous étonnent plus. Nous devons nous battre pour faire comprendre aux gens que les mots, le mouvement, le son, se payent comme un café, un sandwich, une séance d’ostéopathie, un mcdo ou une séance de coaching.

Mais nous sommes aussi des privilégiés. Car notre travail a une part intouchable, quelque chose que les remous de la vie ne peuvent pas atteindre. Nous n’avons besoin de presque rien pour créer : du papier, un instrument, des planches, un ordinateur, une toile… surtout, la tranquillité. Ce que d’habitude nous devons arracher au monde, le monde aujourd’hui nous l’offre, brutalement : une porte fermée. En attendant de pouvoir à nouveau l’ouvrir, on écrit, on compose, on gribouille, on trie ses photos, en s’efforçant de mettre en sourdine les incertitudes que cette situation provoque. Au lieu de tourner en rond et de ruminer, autant faire ce qu’on sait si bien faire : créer. Mais voilà qu’autre chose s’est saisi de nous : le besoin d’exprimer ce qui nous arrive, à nous tous. Ces dernières semaines, des centaines d’artistes ont publié des vidéos sur internet. Ils ont passé des heures à essayer de synchroniser images et sons avec d’autres personnes à l’autre bout du pays et plus loin encore. Pas pour dire les tourments de leurs petites personnes, mais pour exprimer un ressenti commun, par le rire ou par l’émotion. Pas pour se soulager, mais pour faire du bien aux autres. Le confinement nous a redonné la conscience du commun.  Nous ne gagnerons rien avec ces vidéos. Seulement la certitude retrouvée que nous sommes essentiels. Dans beaucoup de sociétés autochtones, l’artiste avait un statut privilégié, comme l’homme-médecine ou le prêtre. Il était nourri et logé, car ce qu’il apportait à la collectivité était considéré comme vital. Est-ce qu’il n’est pas temps, de reprendre ce rôle dans nos sociétés ? 

Est-ce qu’il n’est pas temps de se demander à quoi nous servons, et d’en faire la base pour réclamer des conditions décentes ? Sommes-nous des fabriquants de loisir voués à nourrir la machine à divertissement ? Les berceuses que le système de consommation murmure à l’oreille des braves pour qu’ils reprennent mieux le boulot le lendemain ? 

Enfant de cette société individualiste, chacun s’est replié sur soi, à poursuivre sa quête personnelle. Est-ce qu’il n’est pas temps de sortir de notre isolement, et de nous rassembler, d’échanger, de réfléchir ensemble à notre condition ?

Est-ce qu’il n’est pas temps de pointer nos radars vers autre chose que le nombre de vues ou de ventes ? Se demander non plus ce qui marche mais ce dont le monde a besoin ? Si on se contente d’entretenir la demande, on ne fait que conforter le monde tel qu’il est. On est la pommade que les gens s’appliquent pour calmer les symptômes de leurs vies effrénées. Mais on ne répond pas à leurs besoins profonds de changement. Ce besoin, il ne se formule pas aussi facilement. Il réside sous des couches d’habitudes et de renoncements.

Évidemment, il faut bien vivre… Certains prennent un job alimentaire pour que leur création reste entièrement libre. D’autres continuent à pratiquer leur art en toute circonstance. Les deux sont courageux. Mais quelque part, nous avons tous l’instinct d’avoir entre les mains de quoi libérer les gens et leur permettre d’envisager un autre monde possible. On l’a tous vu, dans la tête penchée d’une personne devant une de nos œuvres, dans le silence du public, dans les messages que certains nous envoient, dans leurs larmes, leurs sourires, l’éclat dans leurs yeux. Mais tant qu’on reste confinés dans le cadre de l’industrie du divertissement, ces miracles ne pourront pas se déployer dans le réel. Ils restent pour la plupart un bon moment, avant de retourner à la vie normale qui les ronge.  

Il est temps pour nous d’envisager d’autres modes de diffusion, d’autres formes de création, de relations au public, qui soient basées sur autre chose qu’une relation de producteurs à consommateurs. Pour redevenir les voix du changement qu’il est urgent d’entreprendre et non plus de souhaiter. Pour ne plus être dépendants d’une seule manière de faire un spectacle, d’exposer, de vendre un texte, ou d’un seul régime d’intermittence qui nous tient la tête hors de l’eau sans nous permettre de nager. 

Notre juste place dans la société est à conquérir d’abord dans notre propre conscience et dans notre manière de pratiquer nos arts. Alors, parlons-en, formons des comités, organisons des débats publics sur internet tant que le confinement dure, puis en présence, réunissons nos expériences et nos tentatives. Cherchons de nouvelles collaborations, de nouveaux lieux, de nouvelles manières de transmettre, par la présence physique autant que par la diffusion numérique. Apparaissons au public en dehors de la promotion. Invitons des éditeurs, des diffuseurs, des producteurs, le public, pour imaginer ensemble comment faire. Parlons-en, de ces 10% de droits d’auteur, des billets payants, des contributions libres, des festivals gratuits, des images qui circulent, des miettes qu’on ramasse une fois que tous les autres sont payés. De cette nouvelle obligation de nous vendre, d’entretenir notre réseau sur internet, de cette dictature de la communication qui nous fait passer plus de temps à communiquer qu’à créer. 

Je n’ai pas la réponse à tous ces enjeux. Je sais seulement qu’il est temps d’en parler et de les mettre dans le débat public. J’ai pu voir ce que donnait une nouvelle forme quand elle est présentée au public, et qu’elle répond à un besoin silencieux. Rien n’est plus gratifiant et en même temps dégradant. Gratifiant parce que les gens sont abasourdis, remués, qu’ils en parlent des semaines, des mois après. Qu’ils en ont fait quelque chose qui agit dans leur vie. Dégradant, parce qu’aucun modèle économique n’existe et que ce qu’on récolte est bon pour se moucher.

D’habitude j’écris ces lettres à des destinataires qui ne peuvent pas répondre. Mais cette fois, j’espère une réponse. Pour qu’on puisse s’y mettre. Car il est temps. (sarahrubato@gmail.com)

 

Cette lettre existe en anglais, cliquez sur le drapeau pour la lire et la partager à vos amis anglophones

Sarah Roubato a publié :

Chroniques de terrasse

À différentes terrasses d’une ville, un narrateur anonyme observe du matin à la nuit le flot des passants et les scènes qui se jouent. Depuis son petit coin de trottoir, il est le témoin d’une société et d’une époque que racontent des personnages qui ne durent que le temps d’un verre.

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30 ans dans une heure

Partout en France et ailleurs, ils sont sur le point d’avoir trente ans. Une foule d’anonymes qui cherchent à habiter le monde ou à le fuir, à dessiner leurs rêves ou à s’en détourner. Au cœur du tumulte, ils s’interrogent, se font violence et ce sont leurs voix que l’on entend se déployer 

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livre sarah

Lettres à ma génération

Un recueil de lettres adressées à toutes celles et ceux, même s’ils ne peuvent pas répondre, qui peuplent la solitude d’une jeune femme éprise de la beauté du monde. Comment la dire, comment la préserver, comment y participer, alors que des forces contraires – l’hyperconsommation, les renoncements politiques, l’ambivalence du progrès technologique – nous isolent toujours plus les uns des autres ?

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