Sait-on encore se parler ?

Une crise, c’est peut-être une chance. L’occasion de s’interroger et de faire bouger les lignes. La crise sanitaire, comme la crise climatique, nous mettent face à quelque chose que nous ne maîtrisons pas, qui vient du vivant, et de notre lien au vivant. Un virus qui nous oblige à nous adapter à ce que nous découvrons. À tester, à nous tromper, et à réajuster nos décisions. C’est un défi pour une société qui prétend être un lieu de débat. 

Pourtant, pas besoin de regarder très loin pour constater que la France a bien du mal à avoir un débat serein, ou un débat tout court. Sur tous les sujets, c’est la vision binaire qui domine. On est européiste ou nationaliste, progressiste ou réac, pro ou anti vax. Le spectacle médiatico-politique se nourrit de ces oppositions.

La crise sanitaire comme la crise climatique touche tout le monde. Un virus ne regarde pas si vous êtes cadre supérieur ou employé précaire, si vous êtes de gauche ou de droite ou de quelle origine culturelle. Elles nous obligent donc à penser avec les autres, avec ceux qui ne nous ressemblent pas. Elles nous invitent à la prudence,  à oser dire « je ne sais pas », à avoir le courage de changer d’opinion, quand les faits nous donnent tort. Bref, tout sauf l’idéologie les certitudes et les amalgames.

Une conversation, ça n’a rien de spectaculaire

Le débat devrait être une rencontre entre des points de vue contrastés dans le but d’approcher une vérité. Mais dans l’industrie de l’information, une telle rencontre n’est pas intéressante à filmer ou à montrer. Sur les plateaux télé, c’est le spectacle même de l’opposition qui devient le but. On parle du « duel », du «  clash », du « match », du « face à face », etc. Et quand le président de la république prétend aller à la rencontre des Français pour organiser un  « Grand débat national » , c’est une opération de communication de plus.

Côté réseaux sociaux, ce sont des écosystèmes qui favorisent le regroupement de gens qui pensent pareil. Dès qu’une contradiction se présente, c’est très simple : on se désabonne, on retire des amis ou on bloque. Les deux options de réaction à une information donnée sont : « J’aime » ou « Je n’aime pas ». L’espace d’échange est une zone de tir de commentaires, où on se parle en différé protégés par l’écran. Comment imaginer un instant que ce dispositif sur lequel nous passons tant de temps ne nous influence pas dans nos échanges réels ?

De l’autre côté de la balance, on sait que des méthodes de débats alternatifs ont été expérimentées pendant les réseaux sociaux. Mais ces méthodes n’ont pas été intégrées dans nos institutions ou nos quotidiens. Bien souvent obsédés par l’horizontalité absolue, les cercles de parole des mouvements sociaux ont été un défouloir d’opinions et d’expériences, où tous les individus ont le même temps de parole, pour parler de façons très différentes de sujets qui n’avaient rien à voir, sans possibilité de rebondir et de creuser une proposition. Le contraire d’un débat ou d’une discussion.

Est-ce qu’on ne peut pas trouver autre chose que le spectacle du clash, le défilé de commentaires et la superposition d’avis ?

Réapprendre à se parler

Que l’on soit écolo convaincu ou libéral endurci, citadin du centre-ville des périphéries ou campagnard oublié, on aime se retrouver au milieu de gens qui nous ressemblent. Pourtant, comment prétendre vouloir changer la société ou faire bouger les lignes, si nous ne sommes pas capables d’aller à la rencontre de ceux qui pensent différemment et qui vivent des expériences différentes ? Il s’agit de regarder un problème en dehors de notre seule relation à ce problème. De ne pas évaluer une situation d’après une seule valeur – la liberté individuelle ou la santé par exemple. Il s’agit d’écouter, de comprendre et d’intégrer comment quelqu’un de différent vit une même situation.

Apprendre à écouter la mère d’un enfant à la crèche vit le port du masque dans l’apprentissage du langage de son enfant, et les parents inquiets pour leur adolescent asthmatique. Interroger le regard de nos grand-parents qui ont connu la guerre, devant notre difficulté à rester quelques semaines limités dans nos mouvements. Comprendre pourquoi le coach de sport dont on a fermé la salle s’inquiète des gamins de quartiers difficiles enfermés face à une violence familiale. Prendre conscience de comment un maire essaie de ménager la chèvre et le choux pour que l’hôpital le plus proche qui frise la saturation ne soit pas débordé. Entendre le désarroi du restaurateur qui ne souhaite pas faire le gendarme et celui de l’infirmière qui a vu mourir des dizaines de personnes non vaccinées. Tout ça, pour redevenir humble face à une situation complexe. Pour se forger une opinion à partir du réel, plutôt que de notre idée du réel.

Alors je ne chercherai pas à sortir conforté.e dans mes idées. Je chercherai à être enrichi.e. Celui qui m’oblige à décaler mon regard, à préciser ma pensée ou à la compléter, m’aura bien plus apporté que celui qui me dit que j’ai raison.

Le mal de ne pas être entendu

L’honnêteté est la condition première d’un débat. On peut être en désaccord total avec quelqu’un, l’échange pourra être fructueux si chacun a été honnête. Et sommes-nous toujours honnêtes dans nos opinions ? Est-ce qu’on prend le temps de se demander si on se forge une opinion parce qu’on a pesé les faits, ou parce qu’on rejette par principe tout ce qui vient d’un certain individu ou de certaines institutions ?

Les institutions de la cinquième République ne permettent plus aux Français de se sentir représentés, écoutés et pris en compte. Quand on se sent ignoré, il est facile d’avoir une position extrême, systématique, sourde à l’autre et agressive. Plus on affirme sa vérité sans prendre en compte le réel et sa complexité, plus on se sent engagé. Plus on utilise des symboles choquants, plus on a l’impression de faire entendre notre souffrance. La nuance, la remise en question, apparaissent comme tièdes et pas à la hauteur des enjeux.

Réinventer de nouveaux espaces de débats

Plus que jamais nous avons besoin d’espaces permettant des échanges honnêtes, respectueux et qui intègrent la diversité des opinions. Ces espaces, ils sont à recréer. Dans nos ateliers nos commerces, nos lieux de travail et de vie, nos communes et nos espaces privés. 

Du côté des médias, nous vivons toujours dans un monde où l’information est cloisonnée. Malgré la richesse de notre paysage médiatique, chacun reste dans sa bulle car les canaux de diffusion de nos articles, de nos vidéos et de nos podcasts sont toujours les mêmes : ils attirent ceux qui nous ressemblent. Ces dix dernières années les médias ont tenté de s’adapter à l’explosion du numérique et d’internet. Beaucoup de médias se sont créés pour proposer d’autres approches. Mais si nous voulons vraiment faire bouger les lignes, il va falloir s’interroger sérieusement sur la manière dont nous amenons nos contenus. Imaginer des passerelles entre médias de différentes sensibilité, créer des lieux de rencontres entre lecteurs et journalistes, aller dans les écoles et les institutions d’apprentissage partager nos contenus avec des jeunes qui n’auraient jamais idée d’y aller, etc. 

Pour tous ceux, médias, institutions, citoyens, artisans d’un autre devenir, qui souhaitent faire bouger les lignes, il va falloir réapprendre à échanger autrement. Ne pas se contenter de se gargariser au milieu de ceux qui pensent comme nous, mais créer des conditions de rencontres entre ces gens et ces groupes différents qui font une société. Nous devons être capables d’avoir cette conversation, pour construire à nouveau du commun.