Enfants du même brouillard

59 dans la nuit – « Rien ne disait à ces cinquante-neuf lambeaux d’espoir que ce n’était pas le continent qu’ils avaient fui qui se dressait devant eux, que les vents ne leur avaient pas joué un tour, un demi tour. Quel bruit fait un rêve quand il s’effondre ? Pour eux, ce fut un bruit de moteur. » Des migrants dans un bateau en pleine Méditerranée tentent de rejoindre l’Europe.

Son petit paquet d’étoiles « Sa mère et ses tantes ont dansé, et elles lui ont parlé de sa belle robe, de bracelets en or, et beaucoup de l’honneur. Sous le ciel de ce pays, les filles doivent rembourser à leurs parents l’honneur d’être en vie. Peut-être que les étoiles aussi payent au ciel le droit de briller. Il faut bien payer quelque part. » Quelque part, une fillette mariée de force attend son mari pour sa nuit de noces.

Le grand déménagement « De chaque côté de la route, tous deux regardent le défilé de dos cambrés, d’épaules tordues, de cous pliés. Une immense chaîne humaine qui trace sur les chemins boueux les premières empreintes des réfugiés du développement. » Une des nombreuses villes en Chine rayées de la carte par la construction des immenses barrages, les plus grands du monde. Beaucoup d’habitants se dépêchent, d’autres veulent rester jusqu’au bout pour voir ça. Les chevaux ne comprennent pas pourquoi on les dirige vers la plaine. Les ossements des ancêtres sont déterrés. Dans les chemins boueux s’impriment les premiers pas des réfugiés du développement.

La route des larmes « Alors les femmes vont sur la route. Pour rien, pour être là. Le plus là qu’elles peuvent. Dans leurs gorges râle un peuple qui a connu toutes les formes d’anéantissement. » Sur 724 kilomètres au Canada, l’autoroute 16 surnommée La Route des Larmes, a emporté près de 1200 femmes autochtones. Des jeunes filles qui « font du pouce » (du stop) disparaissent chaque année. Dans l’indifférence que connaissent bien ces peuples, des mères continuent à venir là où leurs filles ont disparu.

Froid sur le bitume « Il veut lui dire qu’il est là. Il va lui dire, il attend juste de pouvoir bouger. « Oh God qu’est-ce que j’ai dit, j’ai dit il était… vous avez entendu ça, j’ai dit il était… pourquoi j’ai dit il était ? »

Quand j’ai écrit ce texte, le nom de George Floyd était inconnu, et George Floyd était vivant. Mais il n’était pas difficile d’imaginer un Afro-américain mourant sous les genoux d’un policier.

Le dernier jour « On se rue sur un sandwich à la cafétéria. Poulet, thon, crudité, on s’en fout. Un sandwich de cafète ça a le goût d’un sandwich de cafète. Et on reprend. Des fourgons de formules toutes faites, des chariots à données, des grues de baratin pour faire grimper les ventes. Et dans les yeux, l’annonce de notre propre disparition. » Dans un centre d’appel téléphonique, un ou une employée qui n’est qu’un numéro occupant un poste avec un autre numéro, interchangeable et remplaçable, s’apprête à commettre un acte de résistance, pour enfin se mettre à exister.

La corde dans la grange « Je ressemble plus à un pilote qu’à un homme de la terre. On crève de ce qu’on nous fait faire pour les faire bouffer. Mais chaque fois la terre me reprend, comme si elle voulait crever avant moi. » Les paysans sont la profession en France avec le plus haut taux de suicide. Écrasés par les normes européennes, par la pollution des produits qu’ils doivent utiliser, par les dettes pour des équipements toujours plus grands, ils ont aussi perdu quelque chose qui ne se mesure pas : la reconnaissance des gens et la fierté d’être ceux qui nous nourrissent. Faire entendre leur silence, c’est nous interroger sur nous-mêmes. Qu’est-ce qu’un pays qui ne sait plus honorer ceux qui le nourrissent ?

Le panneau en liège « Il se passe que le temps ne passe plus. Que vos murs sont trop blancs et que depuis cinq ans je dors dans des draps qui ne sentent toujours pas chez moi. C’est tout ce qu’il restera de notre passage ici : des trous dans un panneau en liège. » La santé d’une société se mesure à la place qu’elle donne à ses enfants et à ses anciens. Nous voici là où beaucoup de nos parents et grands-parents finissent, dans nos maisons de retraite. Comment faire entendre le silence ? Comment faire sentir le temps qui ne passe plus ? Comment faire comprendre que ce ne sont pas seulement les corps qui ici s’éteignent ?