Lyhanna – l’inacceptable est ordinaire, les solutions ne sont pas spectaculaires

Plus l’obscurité est grande, plus elle éclaire. 
Elle ne se défend pas par la force, mais par la lumière. 
Seule, elle éclaire peu. Mais des milliers de lucioles peuvent illuminer tout un paysage. 
Il y a des vies qui nous tendent un miroir difficile à saisir. Elles deviennent le visage de nos combats, les noms de nos associations, ou d’une salle colorée où se dépose la parole fragile et insoutenable des enfants victimes de violences sexuelles. Le jour où elles sont brisées ou arrêtées brutalement, et où un miracle fait qu’on en parle, elles se mettent à porter quelque chose de plus grand. Elles n’en demandaient pas tant. Ces vies, comme tant d’autres qu’on ne dit pas sacrées, sont aujourd’hui traitées avec un mépris sociétal qu’il serait temps d’interroger collectivement.
Est-ce que Lyhanna sera un prénom frontière, comme Julie et Mélissa en Belgique ? On ne sait pas. 60 000 personnes pour la marche blanche de Julie et Mélissa. 6 000 pour celle de Lyhanna, et 60 000 manifestants dans tout le pays. 350 000 pour les marches pour le climat, 1,3 million contre la réforme des retraites. 4 millions pour la dernière coupe du monde. Les chiffres, ça fait du bien parfois.
Ce qu’on sait, c’est qu’il faut des Flavie Flament, des Camille Kouchner et des Adèle Haenel, pour qu’on se mette à écouter toutes celles à qui on demande pourquoi elles ont mis tant de temps à parler, alors qu’on devrait se demander pourquoi on ne les a pas entendues avant. Parce qu’il faut que les maisons des riches brûlent en Californie pour que … et encore. Parce qu’il faut une épidémie mondiale pour qu’on se rende compte que nos médicaments… et encore. Ou bien il faut le creux du mois d’août pour qu’un garçon anonyme devienne le fait divers de l’été. Parfois, il faut simplement tous les ingrédients pour que la mayonnaise médiatique prenne.
Alors l’opinion publique entre en scène. Elle aussi, puissante et injuste, capable d’amener les changements nécessaires et les égarements les plus criminels. La voilà qui cherche à se poser sur une personne, un corps de métier, ou une institution. Elle ne peut pas se dire qu’il y a tout un paysage, cent raisons, des chiffres qui hurlent : 555 policiers sur 150 000 formés à recueillir (1) la parole de l’enfant ; que 11 juges pour 100 000 habitants (22 juges en UE), ou 3 procureurs pour 100 000 habitants (12% en UE). Que c’est une série de dysfonctionnements, de manquements, de négligences et de manque de moyens honteusement, terriblement ordinaires. Parce que l’inacceptable est toujours ordinaire.
« Impossible ! », réplique la mouche. Je veux des coupables dignes de mon émotion et de l’horreur de l’acte commis. Qu’on ne me dise pas que l’abus et le meurtre d’une fillette sont causés par une série de trop et de pas assez. Trop longs les transferts de compétence et les délais d’attribution ; trop de voyages de dossiers. Pas assez d’effectifs des services enquêteurs et parquetiers ; pas assez de salles Mélanie (2) pour recueillir la parole à hauteur d’enfant. Vous comprenez, acheter des chaises colorées, des poupées adaptées, des feutres et un papier peint coloré pour chaque commissariat… c’est un budget.
Il y a bien longtemps que les associations, les avocats, les psychiatres, les victimes devenues spécialistes, nous crient les chiffres que les journalistes répètent aujourd’hui sur les plateaux télé sur un ton abasourdi. Des années qu’ils nous disent que la lenteur de la justice participe à la victimisation secondaire (3) ; que les violeurs sont des monsieur-tout-le-monde (4) gentils et avec des familles ; que le viol n’est pas une sexualité déviante mais une forme particulière de domination. Des années qu’ils nous éduquent sur l’amnésie traumatique et sur l’état de sidération. Que des journalistes d’investigation essaient de sortir des enquêtes – mais qui aujourd’hui est prêt à s’abonner à un média indépendant ? Que les chercheurs font des études rigoureuses – mais qui travaille à les diffuser au-delà des revues spécialisées et des colloques ?
Et les politiques ? Quand un prénom d’enfant devient un carburant d’agenda politique et la marque pour des mesures déconnectées des réalités, il me semble qu’ils ne méritent pas même qu’on leur consacre un paragraphe.
Quel sera le prochain scandale pour enfin parler du suicide dans notre pays, ou des conditions de vie carcérale ? À titre personnel, je peux témoigner que mon projet de livre sur le suicide en France dort depuis des années dans mes tiroirs, et s’est retrouvé récemment dans la catégorie Projets refusés de mon site.
Pendant ce temps, quelques centaines de parents manifestent à Paris contre les violences sexuelles dans le périscolaire. Où est la déferlante de parents, grands-parents, oncles et tantes, marraines et parrains, grands frères et grandes sœurs des 45 000 enfants de maternelle de la capitale ?
92% des enfants qui dénoncent des violences sexuelles ne sont pas crus. Nous avons pris l’habitude de ne pas se demander qui est cette femme au visage triste qui vit dans la maison aux volets toujours fermés, pourquoi tant de filles entrent dans les loges ou le bureau d’une star. Les horreurs, on aime les écouter sur les feeds d’émissions de faits divers qui nous fascinent sans qu’on l’avoue. Nous participons à une société violente de ses « C’est comme ça » et de ses « Ça se disait »
La réalité est toujours trop complexe pour apaiser notre besoin de justice ; trop ordinaire pour répondre à l’horreur de ces actes. Nous demandons une réponse, elle nous en donne des dizaines. Nous demandons de la clarté, elle nous parle de nuances. Nous voulons des plateaux télé, elle nous répond des pages de rapports. Pourtant, nous n’avons qu’elle pour être véritablement efficaces. La bonne nouvelle, c’est qu’une réalité complexe, diverse et nuancée, signifie que la lutte contre les violences faites à toutes les victimes, peut être un projet collectif où chaque citoyen pourra agir. Où il sera question de moyens mais aussi de mentalités, de pratiques mais aussi de culture. Reconnaître que l’inacceptable est ordinaire, c’est reconnaître notre responsabilité et notre capacité à le transformer.
𝟭. 𝗣𝗿𝗼𝘁𝗼𝗰𝗼𝗹𝗲 𝗡𝗜𝗖𝗛𝗗 𝘃𝗲𝗻𝘂 𝗱𝘂 𝗖𝗮𝗻𝗮𝗱𝗮 𝗵𝘁𝘁𝗽𝘀://𝗻𝗶𝗰𝗵𝗱𝗽𝗿𝗼𝘁𝗼𝗰𝗼𝗹.𝗰𝗼𝗺/𝗳𝗿𝗲𝗻𝗰𝗵.𝗽𝗱𝗳
𝟮. 𝗟𝗲𝘀 𝘀𝗮𝗹𝗹𝗲𝘀 𝗠𝗲́𝗹𝗮𝗻𝗶𝗲 𝘀𝗼𝗻𝘁 𝗱𝗲𝘀 𝘀𝗮𝗹𝗹𝗲𝘀 𝗮𝗱𝗮𝗽𝘁𝗲́𝘀 𝗮̀ 𝗮𝗰𝗰𝘂𝗲𝗶𝗹𝗹𝗶𝗿 𝗹𝗮 𝗽𝗮𝗿𝗼𝗹𝗲 𝘃𝗲𝗿𝗯𝗮𝗹𝗲 𝗲𝘁 𝗻𝗼𝗻 𝘃𝗲𝗿𝗯𝗮𝗹𝗲 𝗱𝗲 𝗹’𝗲𝗻𝗳𝗮𝗻𝘁 𝘃𝗶𝗰𝘁𝗶𝗺𝗲 𝗱’𝗮𝗯𝘂𝘀 𝘀𝗲𝘅𝘂𝗲𝗹𝘀.
𝟯. 𝗟𝗮 𝘃𝗶𝗰𝘁𝗶𝗺𝗶𝘀𝗮𝘁𝗶𝗼𝗻 𝘀𝗲𝗰𝗼𝗻𝗱𝗮𝗶𝗿𝗲 𝗱𝗲́𝘀𝗶𝗴𝗻𝗲 𝗹𝗲𝘀 𝗽𝗿𝗲́𝗷𝘂𝗱𝗶𝗰𝗲𝘀 𝘀𝘂𝗽𝗽𝗹𝗲́𝗺𝗲𝗻𝘁𝗮𝗶𝗿𝗲𝘀 𝘀𝘂𝗯𝗶𝘀 𝗽𝗮𝗿 𝘂𝗻𝗲 𝘃𝗶𝗰𝘁𝗶𝗺𝗲 𝗹𝗼𝗿𝘀𝗾𝘂’𝗲𝗹𝗹𝗲 𝗲𝘀𝘁 𝗺𝗮𝗹 𝗮𝗰𝗰𝘂𝗲𝗶𝗹𝗹𝗶𝗲, 𝗺𝗶𝘀𝗲 𝗲𝗻 𝗱𝗼𝘂𝘁𝗲, 𝗰𝘂𝗹𝗽𝗮𝗯𝗶𝗹𝗶𝘀𝗲́𝗲, 𝗺𝗶𝗻𝗶𝗺𝗶𝘀𝗲́𝗲 𝗼𝘂 𝗺𝗮𝗹 𝘁𝗿𝗮𝗶𝘁𝗲́𝗲 𝗽𝗮𝗿 𝗹𝗲𝘀 𝗶𝗻𝘀𝘁𝗶𝘁𝘂𝘁𝗶𝗼𝗻𝘀, 𝗹𝗲𝘀 𝗽𝗿𝗼𝗳𝗲𝘀𝘀𝗶𝗼𝗻𝗻𝗲𝗹𝘀 𝗼𝘂 𝘀𝗼𝗻 𝗲𝗻𝘁𝗼𝘂𝗿𝗮𝗴𝗲 𝗮𝗽𝗿𝗲̀𝘀 𝗹𝗲𝘀 𝗳𝗮𝗶𝘁𝘀 𝗶𝗻𝗶𝘁𝗶𝗮𝘂𝘅. 𝗘𝗹𝗹𝗲 𝗮𝗷𝗼𝘂𝘁𝗲 𝘂𝗻𝗲 𝗻𝗼𝘂𝘃𝗲𝗹𝗹𝗲 𝘀𝗼𝘂𝗳𝗳𝗿𝗮𝗻𝗰𝗲 𝗮̀ 𝗰𝗲𝗹𝗹𝗲 𝗰𝗮𝘂𝘀𝗲́𝗲 𝗽𝗮𝗿 𝗹’𝗮𝗴𝗿𝗲𝘀𝘀𝗶𝗼𝗻 𝗼𝘂 𝗹𝗲 𝘁𝗿𝗮𝘂𝗺𝗮𝘁𝗶𝘀𝗺𝗲 𝗱’𝗼𝗿𝗶𝗴𝗶𝗻𝗲.
𝟰. 𝟵𝟰% 𝗱𝗲𝘀 𝗮𝘂𝘁𝗲𝘂𝗿𝘀 𝗱𝗲 𝘃𝗶𝗼𝗹𝗲𝗻𝗰𝗲𝘀 𝘀𝗲𝘅𝘂𝗲𝗹𝗹𝗲𝘀 𝘀𝗼𝗻𝘁 𝗱𝗲𝘀 𝗵𝗼𝗺𝗺𝗲𝘀.