Habiter les parenthèses de nos vies

Périodes creuses, entre-deux, transitions… ne sont pas des passages cloutés à traverser, mais des terriers à habiter.

Vous connaissez les retours de voyage, juste avant la reprise du familier ? Les périodes qu’on appelle « creuses » entre deux projets ou deux relations ; les lignes de funambule tendues entre la maladie et la santé, entre l’essoufflement et l’apaisement, entre la perte et le deuil… Nos vies sont traversées d’entre-deux que nous oublions de savourer. Des espaces-parenthèses qu’on traverse comme des passages cloutés. Mais ce ne sont pas des passages cloutés, ni des tunnels dont seule la lumière au bout est intéressante. Ce sont des terriers où il faut vivre pour une saison, le temps de lécher ses blessures, de faire une mue, de réapprendre à respirer, de faire des réserves pour la suite. Et si on réapprenait à habiter les parenthèses de nos vies ?

Le spectacle de l’entre-saison

On peut encore distinguer les montagnes bleues entre les branches des arbres. Bientôt, elles disparaîtront, et on ne les verra plus que depuis les vallées. On croit que l’hiver est la saison de la frugalité ; mais c’est en réalité celle qui offre le plus de paysages. Dans cet entre-deux, le printemps s’annonce, sans encore entrer en scène. L’hiver défend ses trésors – les cascades gelées qui se remettent quand même à chanter, les branches et les pierres enrobées du diamant de la glace, les stalagmites des rivières déjà un peu plus transparentes. Certains après-midis trop chauds les brisent, mais d’autres se refont dans les nuits encore froides. L’hiver veut offrir à la rivière encore quelques jours d’étincelance.

On se surprend à retirer son bonnet quand le soleil perce derrière les nuages. Après quelques jours qui ont fait réapparaître l’herbe, on se surprend à regarder en souriant la neige qui tombe calme, dernière invitation au silence – comme un écho de celle qui avait fait taire l’automne il y a… si longtemps déjà. Dernière neige fraîche où mettre ses pas, dernier saupoudrage de blanc sur le bleu des montagnes.

Évidemment, beaucoup râlent, s’ennuient et s’impatientent. Les chemins sont trop boueux pour la randonnée, la neige est trop molle pour le ski, dangereuse pour la raquette. Le vert n’arrive pas, les nuits sont encore froides. Il est trop tôt pour planter, trop tard pour faire un bonhomme de neige qui tiendra. Les réserves de bois s’épuisent, mais la véranda est trop froide.

Et pourtant, si on regardait autrement, on remarquerait peut-être que le merle du buisson derrière la fenêtre est revenu, qu’une hirondelle est passée ce soir ; qu’on peut encore distinguer dans la neige fraîche les traces des écureuils ou des biches ; et que les feuilles des jeunes hêtres sont encore accrochées aux branches. Elles qui ont résisté à toutes les rafales de l’automne et à toutes les chutes de neige, elles tremblotent maintenant et tomberont sous la simple poussée des bourgeons. Ce phénomène a un joli nom – la marcescence.

C’est ce moment miraculeux où le soleil, qui s’attarde plus longtemps, jette des ombres étonnamment longues sur la dernière neige. C’est la saison où les touristes ne sont pas encore là, mais où certains visiteurs avec un calendrier décalé viennent animer le week-end, et nous rendent le calme pour la semaine. Le paysan interroge le vent et le ciel pour savoir si c’est le bon moment pour planter ; les animaux tâtent la glace du lac pour savoir s’ils peuvent encore traverser. Les premiers coureurs reviennent faire le tour du lac, les bancs des parcs accueillent les promeneurs les moins frileux.

Les humains en transition

Les humains ont aussi leurs saisons d’entre-deux. Ces périodes d’incertitude où nous sommes en transition, en recherche, en équilibre. Quand soudain il n’y a plus de réponse claire à la question « Et toi, qu’est-ce que tu fais dans la vie ? », « Tu vis où ? », « Tu as quelqu’un ? ». Même devant « Comment ça va ? », on hésite. On pèse l’écart entre ce qu’on voudrait pouvoir dire et ce qu’on voudrait que les autres croient. On finit par choisir, ou bien on trouve un entre-deux. Le corps raconte autre chose, mais ça n’est pas grave ; personne n’y fait attention.

Et nous voilà sans job, sans motivation, sans envie, sans partenaire, sans chez soi ; sans appétit, sans sommeil, sans santé. Des moments-échecs, du temps perdu devant des séries ou la latte du parquet. On se cache des autres, on devrait presque s’excuser. Pourtant, c’est là qu’on peut trouver de meilleures questions à se poser, remettre à plat nos certitudes, dénicher des lucarnes offrant une autre vue sur la vie. Dans ces parenthèses, les couleurs se mélangent à nouveau – tout peut se redéfinir. Les repères sont désaxés, les priorités renégociées. La boussole intérieure se remet à vibrer.

En réalité, pas besoin de s’effondrer pour répondre à cette invitation. Nos vies sont jonchées de parenthèses salutaires qu’on oublie simplement d’habiter. Une station de métro qu’on déciderait de marcher, le banc d’un parc où le téléphone resterait dans la poche, une terrasse de café où c’est le nez en l’air qu’on attendrait notre rendez-vous. Et parfois, un simple non à ce qu’on pense ne pas pouvoir refuser, à ce à quoi on pense ne pas pouvoir résister. On n’a pas idée de tout ce qui peut tenir comme questions essentielles entre les parenthèses de notre quotidien.

Coda : Écrire ce qui tient entre parenthèses

Les quais des gares, les salles d’attente, les abribus, les terrasses, les balcons, sont des écrins où l’humanité se raconte avec une authenticité et une fragilité rares. C’est là que je vais la cueillir. J’en fais des chroniques, des capsules, des scènes, des vignettes, des chansons – des textes à lire et d’autres à écouter. Dans ces saisies, il n’y a pas d’histoire ; les personnages n’existent que le temps d’une pensée, d’un geste ou d’un silence. Je raconte les attentes, les envies, les espérances, les regrets, les presque – plutôt que les actions, les statuts et les faits. Ce qui est en train, plutôt que ce qui est accompli. Tout ce qui, d’après les éditeurs, n’intéresse pas les lecteurs. Je crois pourtant que c’est là que se joue tout ce qui, aujourd’hui, impulse nos chemins. Je prends le pari qu’il y a des mots pour raconter le morcelé, l’inachevé, le dispersé de nos vies – et que les lecteurs voudraient les rencontrer.

Ces textes dorment depuis plus de dix ans dans mes tiroirs et fichiers. Ils vivent eux aussi entre parenthèses, entre création et diffusion, entre le manuscrit et le texte qui vit, entre une centaine de cahiers et les oreilles d’un public que ces mots n’ont pas encore trouvées. Il y a des œuvres comme des relations : il ne leur manque que le courage de quelqu’un pour les faire vivre. En attendant, on habite leur inexistence du mieux qu’on peut.

Je vous souhaite de savourer tous les entre-deux de votre vie.