Lettre aux yeux derrière cet écran

[Sans titre]

Cher lecteur,

Si nous te disons tu, c’est parce que c’est à toi, petite individualité sur deux pattes, que notre travail s’adresse. C’est en toi qu’il résonne et c’est pour toi que nous le faisons. Si je dis nous, c’est parce que je ne suis qu’un parmi tant d’autres, jeunes créateurs, diseurs, faiseurs, qui cherchons une autre manière de travailler, de créer, d’exprimer le monde et d’y agir.

Nous t’écrivons de la terrasse d’un café, sur la petite place d’un de ces vieux centre villes qui finissent par tous se ressembler, entre les boutiques d’artisanat local fabriqué à trois cents kilomètres, celles des grandes enseignes, et les petits restaurants locaux dont les prix ne sont accessibles qu’aux touristes.

C’est samedi. L’artère principale ne désemplit pas. Deux adolescentes flashent sur un vernis à ongle dans une boutique de maquillage – 3.90€. Un petit garçon tend la main vers le paquet de bonbons multicolores exposé dans la vitrine d’une boulangerie – 1.50€. Un couple regarde des coussins de décoration – 15.99€. Un autre le prix d’un balayage de mèches chez le coiffeur. Les uns visent les crêperies, les autres les kebabs. Un panini coûte 3€, un café à 2€, une crêpe appelée La Provençale 12€. Chacun y trouve son compte avec ce qu’il peut.

En face d’un chocolatier, un jeune homme est assis en tailleur sur le trottoir. Il tient un bout de carton avec marqué J’ai faim. Ça doit être son premier jour, ou presque. L’indifférence ne l’a pas encore atteint. Son regard posé sur le pavé cherche encore une voie de sortie. Sa barbe blonde est bien taillée. Il n’y a pas grand chose qui nous sépare. Un pas. Un pas de côté. Aujourd’hui, il va falloir tenir avec deux euros vingt pour travailler jusqu’au soir dans un café. Travailler, c’est à dire avancer un manuscrit qui s’ajoutera à ceux qui sont sur les tables des éditeurs. Travailler, c’est à dire faire un montage de trois minutes pour le prochain portrait sonore, pour vous donner envie de l’acheter. C’est aussi vérifier la liste des lieux qui ne m’ont pas répondu depuis plus de cinq semaines, et préparer les mails pour les relancer. C’est encore chercher de nouveaux médias à qui proposer des articles ou des projets radiophoniques.

terrcafVoilà quelques temps déjà que tu nous connais. Il y a un peu plus d’un an, tu fus un million et demi en trois jours à lire une lettre postée sur Mediapart. Depuis, tu es des centaines à écrire à Sarah. Tu n’as pas idée à quel point tes messages la font tenir, elle comme nous tous. Nous dire que oui, il faut continuer, s’accrocher, que ça a du sens, que quelque chose bouillonne. Parfois, ces conversations par écrans interposés sont le prélude de rencontres, et nous voilà quelques semaines plus tard dans un café, une bibliothèque, un théâtre d’un coin de France, à parler de la société que nous voulons construire, de nos peurs, de nos défis, de nos envies. À tous les passeurs qui permettent ces rencontres, merci, mille fois merci.

Chaque jour Sarah reçoit des dizaines de messages de toi. Tu lui dis que ses mots ont changé quelque chose dans ta vie, que tu y retrouves ce que tu as toujours ressenti, tu lui parles de ta situation, de tes questionnements. Elle répond à chacun. Elle sourit quand tu t’excuses de la déranger, quand tu lui écris qu’elle n’aura sûrement pas le temps de répondre. Elle se dit que l’image que tu as de sa vie doit être bien loin de la réalité. Après tout, c’est normal. Internet est une vitrine. Tout y est affichage : affichage d’humeur, de statut, d’information. Sur internet, il faut toujours dire que tout va bien. Mettre des points d’exclamation. Montrer aux gens que ça marche, pour qu’ils viennent. C’est la règle : on achète les livres qui se vendent bien et sont aux premiers rayons des libraires, on va voir les spectacles qui remplissent déjà les salles, on clique sur les publications beaucoup partagées.

Quand tu écris à Sarah, tu n’es pas dans la flatterie. Tu te donnes, dans tes fragilités et tes doutes. Tu l’invites à un autre rapport. Alors aujourd’hui, nous allons répondre à ton invitation. On va te parler de ce travail qui est le nôtre, de cette vie étrange de créateur sur internet. On te parlera sans détour et sans précaution, honnêtement et directement, comme seuls se parlent les frères d’âme.

“Avec internet, tu peux atteindre plus de monde !”

On nous dit souvent que nous avons la chance de vivre dans un monde où, grâce à internet, nous pouvons partager nos créations directement avec les gens, et toucher un public très large. Partager, c’est là le mot utilisé. Mais dans partage, il y a échange. Or, quand un créateur met en ligne ses créations gratuitement, sache qu’il ne partage pas. Il ne te les offre même pas, car dans offrir, il y a encore de l’échange : le sourire de la personne à qui tu offres, le plaisir de voir l’effet produit. Derrière l’écran, rien de tout ça. Nous envoyons nos créations dans cet espace intersidéral, et c’est tout. C’est un courrier qui ne sait jamais s’il recevra une réponse.

Capture d’écran 2017-03-12 à 13.17.46Quand un créateur met en ligne son travail, il mendie. Il est comme un artiste ambulant. Il a travaillé pendant des semaines, des mois, des années, sur sa création. Comme il veut te présenter le meilleur travail possible, il a cassé sa tirelire pour acheter du bon matériel : un micro, une carte son, une caméra, un logiciel. Ensuite il s’installe sur un beau site internet, met ses mains en porte-voix, et te crie : “Regarde mon travail, regarde ce que je sais faire ! ” Toute la difficulté consiste à susciter ton attention. Il tente tout pour attirer ton regard, pour te faire arrêter quelques secondes. Il réécrit plusieurs fois le chapeau de son article, réfléchit bien aux mots clés, crée des teasers, des B.O, des montages courts, des formules, des posts sur facebook. Il pioche des citations et les met en avant, à l’heure où tu vas au boulot et où lui finit sa nuit. Il sait que tu n’as pas le temps, qu’il faut te faire passer l’essentiel en quelques secondes, t’accrocher le regard, au besoin avec un fait d’actualité.

Le mythe : “Si tu as du talent, tu vas y arriver”

Ce jeune créateur dont nous te parlons a grandi dans une société où on lui dit que si on fait du bon travail, si on a du talent, si on s’accroche, on est récompensé. Que les gens ne s’y trompent pas. Alors il se dit que si tu aimes ce qu’il te donne gratuitement, tu achèteras le reste. On lui a dit qu’il fallait d’abord se faire connaître, et ensuite espérer vendre. D’abord travailler, ensuite proposer son article, son film, ses photos, son reportage. Il est comme ces artistes de rue qui peignent sur le trottoir en espérant que quelques passants achèteront ses dessins. Quand il est encore dans son antre à créer, et qu’il voit le bout d’une oeuvre, les murs de sa chambre font un drôle de bruit. C’est que ses rêves sont trop grands, ils les font craquer. Il se dit que ça y est, cette fois ça va marcher. Non, ne t’inquiète pas, il n’est pas de ceux qui rêvent de succès facile et de gloire. Il a juste un espoir tout simple : pouvoir sculpter, dans la matière de son travail qui semble déjà plaire aux gens, un produit qui lui permettra de manger, de se loger, assez pour que son travail occupe le centre de sa vie et qu’il ne soit jamais relégué en périphérie, en rentrant du boulot de survie.

angel boligan ordinateur
Angel Boligan

Et puis avec le temps, de coup d’essai en tentative, de projet en projet, les murs de sa chambre se sont tus. Le jeune créateur a appris à rabaisser ses attentes. Aujourd’hui, s’il pouvait se rembourser ses frais, il serait satisfait. Imagine un commerce ou une entreprise avec cet idéal… Là où il a encore du mal, c’est avec l’idée de passer plus de temps à agiter les bras pour attirer ton attention qu’à créer. Car toute cette gesticulation devant l’écran l’épuise, assèche ses instincts, coupe sa réflexion. Il sait qu’il pourrait aller beaucoup plus loin s’il était libre de tout ça. Faire du meilleur travail, tout simplement. Imagine un circassien qui passerait plus de temps à te crier de venir voir son spectacle qu’à répéter son numéro. Il se sent la taille d’une comète à qui on offrirait l’étendue d’un bac à sable.

Il se sent pris dans l’obligation de poster régulièrement, pour ne pas te perdre, pour que tu vois qu’il est actif. Le vois-tu, certains soirs, les yeux rougis par l’écran, le rond brun de la tasse qui se superpose aux autres, faire craquer son cou, dans le silence de sa chambre, après avoir passé cinq heures à bien arranger un extrait de son travail pour te donner l’envie de lire, de regarder ou d’écouter ce qu’il fait ?

Bien sûr cette vie, il l’a choisie, dira-t-on. En fait, il a choisi de rester libre de faire ce pour quoi il est fait. Mais passer une heure à choisir une police pour que le visuel soit beau et attire l’attention de l’internaute, ça il ne l’a pas choisi. Il sait bien qu’il ne sera jamais payé à l’heure, ni même à la valeur réelle de son travail. Soit. Il ne demande qu’une chose : pouvoir gagner assez pour se nourrir, se loger, se chauffer, et pour avoir le temps de continuer à créer. Il sait que l’économie change, que les individus se débrouillent de plus en plus entre eux, sans intermédiaire : pour le covoiturage, la colocation, les services. Alors, pourquoi pas pour l’immatériel ? Sans doute parce que nous sommes bien dans une société de consommateurs, et qu’il ne viendrait à l’idée de personne de ne pas payer son café. Mais payer un enregistrement, une chanson, de la musique, une photo…

Les nouveaux métiers à inventer

Le 10 janvier dernier, en rallumant son ordinateur, Sarah trouve quatre-vingt seize messages postés le jour même. Elle comprend que c’est aujourd’hui qu’a été postée la lettre Trouve le verbe de ta vie sur le site de la Relève et la Peste,  un de ces nouveaux médias qui te propose de te faire voir le monde autrement. Elle apprend qu’en vingt-quatre heures, cette lettre a été partagée 50 000 fois. Donc lue par quelques centaines de milliers de personnes.

Entre le 1er janvier 2016 Capture d’écran 2017-03-12 à 13.19.12et le 9 mars 2017, les portraits sonores L’extraordinaire au quotidien (en cliquant ici tu arriveras sur la page) ont récolté 256,50€, grâce à 23 acheteurs. Dans ce même laps de temps, quelques dizaines de milliers lecteurs sont venus sur les pages de ces portraits. Voilà plus de six mois que le matériel d’enregistrement à 1500€ n’est pas sorti de son sac. Parce qu’il faut d’abord essayer de diffuser ce qui a été fait. Chaque portrait prend environ un mois de travail à temps plein. Ils sont vendus à prix ouvert – tu peux y mettre entre 50 centimes et 20 euros. L’équivalent d’un café, d’un ticket de métro, d’un sandwich. Tiens, la ville change de costume, c’est la fin de l’après-midi. L’heure de l’apéro, le Vittel menthe à 3.20€. Un fond de sirop sucré et de l’eau. Si 10% des 50.000 personnes qui ont partagé la lettre donnait 1€ pour écouter un portrait de 30 minutes… 1 mois de travail… 1€… 10% de 50.000… 5000€, de quoi vivre largement pendant un an.

Ne te méprends pas, c’est chaque jour que nous nous remettons en question : qu’avons-nous mal fait, mal pensé, mal évalué ? Le métier d’agitateur sur internet n’est pas inné, ce n’est pas le nôtre, et ce n’est pas lui que nous avons choisi. Internet est un outil et non une fin. Alors, après nous être interrogés sur nous-mêmes, nous nous interrogeons sur toi. L’incompréhension, le découragement, et oui, il faut qu’on te l’avoue : parfois la colère (On t’a promis que cette lettre sera honnête) Bien sûr, tu es sans cesse sollicité. Les numéros inconnus qui t’appellent après le travail pour te proposer des produits, les campagnes de don des associations, et puis nous sommes des centaines, des milliers d’artistes sur internet à te demander d’encourager notre travail. Tu ne peux pas donner de partout. Bien sûr. Et le vittel menthe à 3.20€, et le coussin de décoration, et le sandwich. Bien sûr nous ne sommes qu’une fraction de secondes dans ta vie sur internet, et nous devrions nous estimer heureux que tu t’arrêtes pour cliquer, pour liker, pour partager. Bien sûr il y a les guerres d’Irlande…

On nous conseille parfois de faire des levées de fond sur des sites participatifs. Mais c’est encore de l’aumône. Nous voudrions autre chose. Nous prétendons que nous faisons un travail qui mérite rémunération. Comme le Vittel, comme le sandwich, comme le vernis à ongle.

Cette autre société dont nous rêvons

À l’heure où la France s’inquiète de son avenir, se cherche un chef digne de ce nom, ce n’est sûrement pas le bon moment pour te parler de tout ça. N’y a-t-il pas d’autres priorités qui occupent ton esprit en ce moment ?

photo : Francis AzevedoRéflexion faite, c’est peut-être le meilleur moment. Le moment pour te parler des jeunes qui essayent de se réinventer leur métier, qui cherchent d’autres modèles économiques. C’est le moment de s’adresser à ceux qui peuvent faire en sorte que nous y arriverons, ou pas.

Alors, nous diras-tu, quel est le but de cette lettre ? Te faire culpabiliser ? Sûrement pas. Simplement te rappeler à ton pouvoir de consommateur, toi la paire d’yeux qui es en train de lire ces lignes entre deux urgences. Toi qui lis, qui commentes, qui partages derrière ton écran, sache que chacun de tes clics est un geste que tu poses dans le circuit de la création et des médias. Toi qui te plains peut-être d’entendre toujours la même chose dans les médias, toi qui voudrais autre chose. Tu n’es pas invisible, tu n’es pas anodin. Chaque fois que tu achètes, et chaque fois que tu n’achètes pas, tu choisis le monde auquel tu participes. Celui de demain, celui de tes enfants. Le nôtre, le mien. Celui qui me fera continuer ou celui qui me fera un jour tout poser par terre, et m’assoir en tailleur sur le trottoir avec une petite pancarte.

signature Sarah NB

 

 

 

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