Optimistes ou pessimistes : comment regarder le monde ?

Des bisounours niais face à des grognons permanents. « Je ne perds plus mon temps à écouter les pessimistes ! », disent les uns. « Ils vivent dans leur bulle ! », répondent les autres. Les uns se voilent le réel, les autres empêchent l’espérance.

L’avalanche quotidienne d’informations et les petites violences du quotidien agressent nos espérances. Les uns se retirent, contemplent le désastre depuis le balcon et ne s’en étonnent pas. On les appelle les pessimistes. Les autres dressent leur espoir à la face du monde, ne montrent que les belles choses et, vent debout, ignorent les avertissements et les critiques. On les appelle les optimistes. Les deux s’ignorent cordialement et sont déterminés à ne pas comprendre le monde de la même manière. Comme toujours dans les situations binaires, il suffit de s’approcher un peu pour découvrir la tendresse sous l’armure, et la dureté derrière les beaux sourires.

La fragilité des pessimistes

Les pessimistes sont bien souvent des hypersensibles qui ne supportent pas que le beau, le juste, le méritant, soient abîmés. Quand on voit ce que ce jeune pourrait faire si on lui donnait une chance, ce que ce lieu pourrait devenir si on s’y mettait, alors tout ce qui l’entrave et l’ignore devient insupportable. Et voilà qu’on passe son temps à pointer les bêtes, les hypocrites, les égoïstes, tout ce qui « va mal ».

Bien souvent, les pessimistes sont aussi visionnaires. Ce sont les personnes qui voient les potentiels au-delà des situations, et qui ne peuvent qu’être heurtées au plus profond, de ne pas les voir se réaliser. Car chaque jour, elles assistent à la mort de ce qu’il y a de plus beau. Derrière « le négatif », il n’y a en réalité qu’un « positif » blessé.

Le courage et la violence des optimistes

Face à la paralysie ou au retrait du pessimiste, l’optimiste a un immense courage : il ne se laisse pas abattre par la violence du monde et il ne se contente pas de ce qui est. Non décidément, il ne renoncera pas à sa quête d’un meilleur lendemain. Sans doute a-t-il quelque chose dans sa vie – un partenaire, un enfant, des amis, un  jardin. Tout le « négatif », il décide de s’en détourner ; quitte à refuser de le voir… quitte à devenir myope. L’optimiste nous dit : « Oui, il y a tout ce moche, mais je ne vais pas perdre d’énergie à le regarder. Moi je décrète qu’il y aura toujours un meilleur – demain, dans la pièce à côté ou quelque part à l’intérieur de cette personne. Et même si ce meilleur est minuscule, infime, ridicule, je décide de m’y accrocher. » Derrière le « positif », il y a donc un négatif qu’on met au coin.

Deux courages, deux peurs et deux impuissances 

Le pessimiste reproche à l’optimiste de ne pas regarder en face le réel, voire de le nier ; l’optimiste reproche au pessimiste de renoncer à un changement possible et d’avoir une attitude stérile. Le pessimiste a le courage de ne pas détourner la tête de la laideur du monde ; l’optimiste a le courage d’investir l’espérance d’un avenir meilleur. L’un voit la beauté abîmée et en reste paralysé, l’autre décide de punir le réel et de ne voir que le beau. Les deux ont raison, et les deux sont dans une impasse. Le pessimiste est tétanisé par son hypersensibilité qu’il ne parvient plus à convertir en force d’action. L’optimiste danse, mais la bulle par laquelle il regarde le monde offre une vision déformée. Coincés dans leurs conforts respectifs, l’optimiste et le pessimiste se condamnent tous les deux à l’impuissance. L’optimiste en refusant de soumettre ses chimères au réel, le pessimiste en se complaisant dans le spectacle de sa douleur.

On ne peut pas se frayer un chemin vers ce qui pourrait être sans prendre la pleine mesure de ce qui est. Il ne suffit pas de fixer l’horizon, il faut aussi marcher, remuer la fange et regarder où l’on pose le pied. À force de regarder au loin, on marche dans le vide. À force de ne regarder que ses pieds, on fait du sur place.

Marcher ensemble

Ceux qui ont fait avancer le monde n’étaient ni des grincheux pessimistes, ni des optimistes illusionnés. Les semeurs du changement sont des personnes qui ont su pleinement s’arrêter devant la souffrance du monde, l’écouter, en rendre compte, et sans jamais détourner les yeux, ont su imaginer un autre monde possible.

À chaque fois qu’il a fallu revoir nos modèles de société, cela s’est fait par la rencontre entre les visionnaires et les négociateurs, entre les idéalistes et les réalistes ; entre ceux qui énonçaient les grands principes et ceux qui s’adaptaient continuellement ; entre ceux qui critiquaient la société telle qu’elle était et ceux qui imaginaient celle qu’elle pouvait être.

Il n’y a pas de personnes optimistes et de personnes pessimistes. Il n’y a que des mécanismes de défense que nous mettons en place pour traverser le réel, et marcher vers nos espérances. Alors, si au lieu de reprocher à l’autre de ne voir que le négatif, on lui demandait : « Vous avez mal où ? ». Et si, au lieu de traiter l’autre de naïf, on lui disait : « Qu’est-ce que vous ne voulez pas voir ? », on pourrait peut-être (re)commencer à marcher ensemble le champ des possibles.