Auto-Portraits

Me lever tous les jours à la même heure
Savoir à quoi ressemblera ma journée
Savoir que c’est le weekend

Rentrer du travail, aller au travail
Partir en vacances
Savoir ce qui est passé à la télé hier soir

Être payée pour mon travail
Être payée pour chaque heure que je travaille
Être payée même si mon travail n’est pas utilisé

Dire : « Voici mes conditions »
Signer des contrats
Écrire : « Pour toute annulation de moins de … la prestation sera facturée »

Recevoir des propositions
Décliner une offre
Oublier de rappeler les gens

Recevoir un appel qui n’est pas un rappel
Répondre à la question « Comment tu vas ? »
Dire « Salut, c’est moi »

Être invitée à un barbecue
Être invitée à une soirée de jeux
Être invitée tout court

Ne plus faire la cuisine pendant une semaine entière
Ne pas regarder la colonne des prix sur le menu
Faire une pause et trouver le repas prêt sur la table

Acheter en hiver des tomates de Bretagne
Adorer le poulet de supermarché, les Kinder à Pâques et le pain en sachets
Faire la queue devant Zara pour les promos

Passer devant…

…l’injustice du monde émiettée dans nos gestes
et trouver ça normal
…les chances pendues à un oui qui ne vient pas
et ne rien remarquer
… la beauté d’un silence
et l’écraser de bruit

Ne trouver le bonheur
que dans ce qui me comble
Me combler de tout
ce qu’on nous apprend à désirer
Ne vivre que pour soi
Et appeler ça être heureux

Auto-Portraits

À chaque table les yeux vont et viennent entre les assiettes et les yeux d’en face. Chacun a quelqu’un à regarder, et quelque chose à dire. 

Les histoires se bousculent au bord des lèvres. « Tu sais… » Sous les ruades des rires, les confidences se protégent derrière un bras tenant à la verticale, coude posé sur la table. Les vérités cherchent des espaces vides entre une épaule et le plateau d’un serveur, pour ne pas se perdre. Les retrouvailles se bousculent avec leurs chargements de récits. « Sinon quoi de neuf, et bien… » Boulot, appart, vacances, famille. À côté on discute à quatre : deux humains et deux téléphones impossibles à lâcher. À des tables plus sérieuses, les tasses et les verres vides se laissent pousser pour faire de la place, une place vide sur la table entre deux mains qui tentent de démêler un noeud existentiel. Dans les angles, ce sont des déroulés de plaintes, des jugements et des condamnations définitives qui tombent là, épuisées de s’être retenues toute la semaine. Au milieu et à l’écart de tout, les amants ne se disent pas grand chose. Ils se sont tout dit avec leurs peaux avant de venir. 

Au milieu de tous ces yeux de quoi regarder, un regard enjambe la chaise vide en face. Il traverse la salle, lorgne le bar, voit tout sans regarder, écoute sans lever le nez. Ces yeux-là ont appris depuis longtemps à défaire les masques, à identifier ce qui se cache, à transformer le geste le plus banal en rideau entrouvert sur un drame. Parfois ce n’est plus une histoire inconnue qu’ils cherchent. C’est une histoire qu’ils connaissent déjà, tapie au fond de leur tête, et que le petit geste de la fille qui vient de se toucher les cheveux a suffi à réveiller/éclairer. 

Parfois, c’est tout le contraire. Une beauté nous arrête, un tic, un dos voûté ou une manière de balancer la tête. On ne sait pas pourquoi. Et on attend, que ça nous raconte quelque chose. Quand ça bloque on recule un peu, et on s’amuse à réorganiser les tables, par affinités entre ces inconnus qui se ressemblent et se tournent le dos. 

Et puis les regards inquiets du serveur viennent nous rappeler qu’on a pris qu’un café, qu’il est froid depuis longtemps et qu’on est là depuis plus de deux heures. Mais le gérant nous laisse. C’est l’effet belle-fille-toute-seule-qui-a-l’air-d’être-artiste. Ça a son capital sympathie.

Il y a bien longtemps que j’occupe cette place. Depuis la cafète du collège. J’ai appris à trouver la bonne table pour être tranquille et voir le plus possible de monde sans être trop vue. J’ai appris à passer sans tristesse et sans envie devant ces tables grouillantes d’amis où personne ne m’avait réservé de place, et où les chaises vides à mon approche se couvraient d’un sac. J’ai appris à avoir de longues conversations avec moi-même et avec le monde qui m’entourait. 

À force, je l’ai trouvée, ma place. C’est ici, au milieu et à part. Être capable de se mêler à n’importe quelle table et de parler le langage de chacun. Et faire ce qu’on ne peut faire qu’à cette place : raconter le monde.