Le nécessaire ou l’indispensable ?

Samedi soir…dimanche matin, 3h13. Dérushage fini. Il faudra trouver la formule qui attire. Ça m’aura pris huit jours. Transférer, dérusher, nettoyer le son, couper, monter… les vidéos d’un entretien.

Aucun sentiment de soulagement. Rien à voir avec ce qu’on ressent quand on finit le dernier vers de la chanson, la dernière seconde du portrait sonore, le chapitre qu’on relit et qu’on ne corrige plus. C’est une grande expiration, quelque chose qui se retire et en même temps qui nous remplit. Une fatigue qui donne une énergie inimaginable. Le corps ressent à nouveau les crampes, la faim, la fatigue, et pourtant, on aurait envie d’aller courir et de crier partout qu’on a fini.




Mais ce soir, rien à voir. Juste la satisfaction de pouvoir cocher une case sur la liste de choses à faire. De se dire qu’on va enfin, peut-être, pouvoir passer à autre chose. Montage video. Check. Je regarde la liste À : Préparer les infolettres, Choisir les citations, Recontacter…stop. Je verrai demain. Pourtant je m’étais dit qu’après je me remettrai à la chanson, que je traduirai ces chansons espagnoles en français, que je me mettrai à imaginer mon prochain spectacle… bon… je ferai ça en automne… ah non ce sera la rentrée il faudra recontacter les passeurs pour le séjour… en hiver alors… et chaque jour un peu plus je me trahis.

Ce soir j’ai finalisé un outil de communication. Objectif : attirer des lecteurs. Agiter les bras pour dire « Eh ! regardez ce que je fais ! Arrêtez-vous deux secondes ! » Parce qu’il n’y a pas de lieux où des habitués viennent et où je serais chaque soir. Pas d’agent au carnet d’adresse bien rempli pour m’appeler et me dire qu’il a décroché quelque chose chez… Et chaque fois je repousse la limite de l’inacceptable, en espérant que ce sera non pas la bonne car je n’y ai jamais cru, mais une bonne, qui enclencherait une série de facilités qui me permettrait de me consacrer enfin à mon travail. En attendant, je passe 80% de mon temps au packaging à la communication et à la logistique.

C’est la figure de l’artiste aujourd’hui, seul dans sa chambre derrière son ordinateur, n’ayant de compte à rendre à personne… sauf à lui-même, ne pouvant compter que sur son seul talent… et sa capacité à savoir bien réseauter. Parce que pour nous écouter et nous lire, vous avez besoin du site, de la photo, du logo, de la vidéo, de la phrase qui attire. Parce qu’aujourd’hui avant d’avoir du talent ou de bien faire son travail il faut gagner le droit à être écouté.

Vous pourrez aller voir des rétrospectives et des hommages aux grands artistes du passé. Ceux qui étaient entiers, dévoués à leur travail, intenses. Dites-vous que être entier n’est pas seulement un trait de caractère. C’est la capacité à ne pas se trahir dans l’espace que la société nous laisse pour nous exprimer. Et il est des temps où la liberté a toute l’étendue d’un passage clouté.

Hugo ou Zola n’auraient sans doute pas pu écrire des jours et des nuits entières s’ils n’avaient eu des serviteurs et des femmes pour s’occuper de leur linge, de leur maison et de leurs repas. Les Brel les Barbara les Gainsbourg les Nougaro n’auraient pas été ce qu’ils sont devenus s’il n’y avait eu des lieux pour les faire éclore et d’audacieux directeurs de salles, journalistes ou compositeurs qui leur donne leur chance. Ils n’avaient pas d’affiche à préparer, d’annonce à faire pour s’assurer de remplir les salles, et la photo de leur disque était la moins mauvaise qui sortait, et on ne se prend pas la tête avec ça. Mais on peut se prendre la tête avec deux vers d’une chanson ou une ligne mélodique.

Je ne sais jusqu’où je mènerai cette trahison. Jusqu’où je me supporterai à laisser passer ces journées à communiquer plutôt qu’à créer. On peut me dire de m’aménager un emploi du temps, de consacrer quelques journées à la création sans toucher à internet. Mais la création n’a pas seulement besoin de temps. Elle a besoin d’une disponibilité de l’esprit. Elle ne se fait pas entre deux urgences de communication.

Et si d’autres me disent que l’important est de créer et non d’être reconnu, c’est qu’ils ne voient qu’une partie du geste à artistique. Qu’on n’aille pas dire à un musicien que sa musique une fois composée ne devrait être écoutée, qu’un livre est bien dans son tiroir, tant qu’on en est satisfait. On n’est jamais satisfait de ce que l’on fait, et la vie d’une œuvre se fait auprès du public. Une chanson n’est pas finie quand elle est écrite. Elle vit devant le public. Elle se contracte, s’accélère, se durcit, s’allège, et prend corps véritablement sur scène. Vouloir que son œuvre aille dans le monde, c’est tout simplement vouloir qu’elle existe.

Le jour où au réveil j’irai au piano, avant de lire un livre, d’aller le digérer en marchant dans la montagne, de revenir et de jeter ce que le chemin aura bien voulu me laisser de mots, de chanter à la guitare, de méditer… j’aurai délaissé l’indispensable pour le nécessaire. Et je serai à nouveau un être entier.

Sarah Roubato a publié :

 Partout en France et ailleurs, ils sont sur le point d’avoir trente ans. Une foule d’anonymes qui cherchent à habiter le monde ou à le fuir, à dessiner leurs rêves ou à s’en détourner. Au cœur du tumulte, ils s’interrogent, se font violence et ce sont leurs voix que l’on entend se déployer 

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Une jeune femme écrit à un adolescent et lui propose d’envisager son avenir avec un autre regard que celui qu’on lui a appris, pour faire face à un monde qui change et qu’il va devoir réinventer. Une lettre qui résonne à tout âge pour ceux qui ont eu envie de quitter les chemins tout tracés et à qui on a dit que c’était impossible.

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livre sarah

Un recueil de lettres adressées à toutes celles et ceux, même s’ils ne peuvent pas répondre, qui peuplent la solitude d’une jeune femme éprise de la beauté du monde. Comment la dire, comment la préserver, comment y participer, alors que des forces contraires – l’hyperconsommation, les renoncements politiques, l’ambivalence du progrès technologique – nous isolent toujours plus les uns des autres ?

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