C’est une passion ou un métier ?

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mafalda9

« Ah oui tu chantes ? Mais c’est une passion ou un métier ? »

Choisissez parmi les quatre réponses suivantes :

A. Non c’est juste une passion, quelque chose que je fais pendant mon temps libre.

B. Oui c’est un métier non rémunéré qui occupe les trois quarts de mon temps. Le quatrième quart étant consacré à la survie alimentaire.

C. Oui c’est une passion parce que ça m’habite tout le temps.

D. Non ce n’est pas un métier parce que je ne suis pas payé pour le faire.

Tout métier n’est point passion. Mais toute passion ne devient pas métier. Le Conseil des Arts et des Lettres du Québec donne la définition suivante d’un artiste professionnel : « Se déclare artiste professionnel, crée des œuvres ou pratique un art à son propre compte ou offre ses services, moyennant rémunération, à titre de créateur ou d’interprète, a une reconnaissance des ses pairs, diffuse ou interprète publiquement ses œuvres dans des lieux ou un contexte reconnus par les pairs. » Tout est dit : déclaration personnelle, rémunération, et double reconnaissance, par ses pairs (aînés) qui reconnaissent que l’on fait partie de ce corps de métier, et par le public qui reconnaît l’artiste.

Pourtant, un artiste qui se produit sur scène et qui remplit chaque fois sa salle, ne gagne pas nécessairement de l’argent. Si un plombier vient chez vous, même pour ne rien faire, sa visite sera payée. Car il a donné de son temps professionnel. Pour l’artiste, il est envisageable qu’il se contente d’être payé en visibilité, en reconnaissance morale, en applaudissements. Mais le technicien qui a sonorisé son spectacle, les barmans de la salle, les placeurs, eux, sont payés à l’heure. Revenons donc sur ce qui semble une évidence, mais qui s’oublie vite : être artiste, c’est un métier. Un métier particulier, si particulier qu’il ne peut se faire sans passion.

Artiste : un métier comme les autres ?

Bien sûr le talent, bien sûr l’envie, bien sûr la passion. Mais les arts de la scène constituent un savoir-faire particulier qui demande des années de formation, et de travail.

Prenons un auteur-compositeur-interprète : son métier se déroule plus ou moins en trois étapes, si on exclue sa formation : la création (écrire des textes, composer les mélodies, les arranger, conceptualiser un spectacle), la mise en forme (répétition avec ou sans musiciens, travail de la voix et de l’instrument, mise en scène). Ensuite vient le travail qui est normalement celui d’un agent ou d’un producteur : la présentation (enregistrer du son et de la vidéo, créer un site internet, faire les photos, préparer une affiche, créer une carte de visite), puis contacter des salles de spectacle, les journalistes, entretenir un réseau, vendre les billets, faire la publicité, fréquenter les lieux où il peut rencontrer des professionnels du spectacle (PR), et enfin, débourser 80$ pour que son travail soit écouté par les concours de chanson.

L’artiste n’est rémunéré qu’à la fin de ce processus : par les spectacles et les ventes d’albums, profits qui servent le plus souvent à payer ses musiciens et à se rembourser quelques frais. Car à chaque étape, il doit payer des artisans : preneurs de son, infographistes, photographes, qui, eux, sont payés à l’heure ou au forfait, même si au final la photo ou l’enregistrement n’est pas utilisé.

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L’artiste exerce-t-il finalement un métier différent des autres ? Il partage avec tous les métiers créatifs un rapport au temps particulier : l’artisan est payé pour le produit final, qu’il y passe trois heures ou dix heures par jour. Le professeur aussi peut passer toutes ses fins de semaines et ses soirées à préparer ses cours et à corriger ses copies, sans que ce temps soit rémunéré. Mais au final il a tout de même un salaire assuré. L’artiste, lui, n’en n’a jamais l’assurance.

L’artiste n’a pas d’horaires du bureau, il ne rentre pas chez lui en se disant que c’est le moment de relaxer. Il travaille en permanence : dans la rue, pendant une conversation, en faisant ses courses, avant de s’endormir. Mais ce temps-là ne lui est pas reconnu comme un temps de création. Au Québec et au Canada, il doit pour cela devenir boursier du CALQ ou du CAC qui fournissent à l’artiste des frais de subsistance pendant sa période de création. En France, les artistes bénéficient du statut d’intermittent, qui est un régime du chômage. Dans les deux cas, les élus sont rares, et on ne veut décidément pas reconnaître que l’artiste a un métier : il est soit chômeur soit boursier. Bref, un privilégié.

De petites phrases en petits gestes : un métier sous-reconnu

À Montréal, on trouve dans la rue, dans les bars, dans les petites salles, un foisonnement d’artistes en devenir qui, sans avoir la reconnaissance d’exercer un métier, ont pourtant le niveau de bien des professionnels. Trop doués et trop expérimentés pour jouer gratuitement, pas assez reconnus pour exiger des conditions décentes, ils doivent chaque jour faire face aux petites marques de mépris de leur métier.

« Amène tes amis ». Une phrase que l’artiste entend souvent dans les petites salles où il se produit. Comme il est lui-même son propre agent, c’est à lui de remplir la salle. Pour bien des gérants de salles et de bars, peu importe que le public soit toujours la même gang d’amis ou bien un vrai public qui se renouvelle. L’artiste doit donc déjà assurer de remplir pour pouvoir accéder à la scène, lieu où normalement il doit se former et rencontrer un public. Fini le temps où les directeurs de salle prenaient le risque de programmer un artiste sachant qu’au début il n’y aurait pas grand monde.

« Il y a un chapeau à l’entrer pour encourager l’artiste ». À Montréal, tous les lieux où les artistes jouent ne passent pas le chapeau. Il doit souvent se contenter d’un repas, d’une bière, et de la fameuse visibilité que le lieu lui offre. Que les clients viennent dans ce lieu parce qu’il y a de la musique, c’est un détail. Quand on passe le chapeau, on « encourage » l’artiste. On ne le rémunère pas pour son travail. Et l’artiste lui-même rit en prenant le chapeau à la fin de la soirée : « Yeah ça va me payer le gaz ! ». Il serait intéressant de faire une étude pour savoir la proportion que les gens laissent dans le chapeau par rapport à ce qu’ils dépensent en alcool. Personne ne songerait d’ailleurs à ne pas payer sa bière. Mais il est normal de mettre un 1$ ou moins dans le chapeau, voire rien du tout.

À Montréal, un nombre impressionnant de bars vivent principalement grâce aux musiciens qui viennent s’y produire plusieurs fois par semaine et attirent du monde. C’est ce qui fait en grande partie le dynamisme de cette ville. Pourtant, il est commun pour l’artiste de constater du matériel défectueux : un ampli qui ne marche pas, un micro capricieux, trois entrées de la console hors service. Vous me direz, ce sont des petits lieux qui n’ont pas beaucoup de budget. Il faut qu’ils payent les loyers de plus en plus chers, les taxes, les barmans, les serveurs, l’ingénieur de son quand il y en a. Il faut bien que cela tombe sur quelqu’un.

L’artiste, qui sera le dernier payé bien que tout ce monde-là vive grâce à lui, n’a qu’à remercier. Celui qui lèverait le ton serait un capricieux. Imaginez un peu, si vous refusiez de travailler au bureau parce que l’ordinateur est défectueux. Non bien sûr, vous vous débrouillez, ou bien vous amenez le vôtre ! De toute façon si vous refusez, il y en aura toujours dix derrière vous qui seront prêts à prendre la job. Car c’est peut-être ce que ce mépris a de plus pervers : il crée une génération d’artistes qui oublie qu’ils exercent un métier, un vrai.

Nous produisons un sous-métier

Car à force d’être traités comme une sous-catégorie de travailleurs, les artistes finissent par y croire. Eux aussi se mettent à séparer passion et métier. On fait ça par passion, pas pour l’argent. Alors on fait profil bas. Mais en quoi le fait de faire reconnaître que ce qu’on fait est un métier enlèverait la passion qu’on y met ? Les artistes s’entraident. S’échangent des services…et parfois s’exploitent entre eux. Il est fréquent qu’un auteur compositeur qui fait son album autoproduit et qui engage un musicien baisse le prix demandé en prétextant que l’album donnera des contrats de scène. Un peu comme si on achetait moins cher un pinceau sous prétexte que la peinture réalisée se vendra bien. Difficile pour le musicien de faire valoir que son travail vaut tel prix point barre. L’auteur compositeur lui-même est en galère…cercle infernal.

Défendre le droit des artistes à être reconnus comme des professionnels est un combat qui se livre à toutes les échelles, et ne peut se gagner que si les artistes se mettent ensemble pour parler d’une seule voix. Car sachez-le, du plus petit bar poussiéreux aux plus grandes scènes, dans la vente d’un album autoproduit ou bien sous label, l’artiste est toujours le dernier payé. Il prend ce qu’il reste une fois que tous ceux qui dépendent de lui sont payés. Il n’est pas envisageable que tous ces acteurs du spectacle se partagent les risques, fixent un pourcentage des recettes.

Ces questions très complexes mériteraient une étude approfondie pour cerner les enjeux des différents acteurs de l’art du spectacle. Les petits lieux ne savent pas s’ils resteront encore ouverts le mois prochain, les festivals voient leurs subventions diminuer. Chacun sa galère. Mais au final, c’est bien l’artiste qui paye le plus cher. Un artiste travaille avec la matière humaine, les sentiments et le vécu. C’est ce qui est le moins chiffrable. Pourtant, les heures qu’il passe devant l’ordinateur, les frais d’équipement et de transport, les recettes qu’il permet de faire à un lieu de débit de boisson, sont bien chiffrables. Le développement des technologies a permis à l’artiste de tout faire lui-même : cadeau d’indépendance empoisonné, car il passe maintenant plus de temps sur son ordinateur qu’à son instrument.

Le temps du mécénat est révolu. L’artiste n’a plus que les bourses, les aides sociales ou les jobs alimentaires pour survivre et financer son «projet », comme on dit. Assisté ? Profiteur du système ? Commençons déjà par reconnaître la pleine et entière valeur de son métier.

Et vous, c’est une passion ou un métier ?

2 comments

  • Bonjour Sarah,

    Dans le récent billet que vous avez publié sur Mediapart, il y a cette phrase qui m’intrigue beaucoup : « Ma fête c’est quand j’encourage les petites salles de concert, les bars où le musicien joue pour rien ». On comprend donc sans grande ambiguité que vous encouragez le fait que les musiciens jouent gratuitement. Bien. Je trouve du coup le texte ci-dessus, auquel on ne peut que souscrire, un petit peu paradoxal.

    • Bonjour Eric c’est bien évidemment le contraire absolu. Je me suis battue pour que les musiciens soient payés dans plusieurs endroits à Montréal. Je voulais dire encourager les salles de concert et les bars où le musicien joue pour rien EN DONNANT bien sûr. Et mon principe a toujours été de donner davantage que le prix que je dépense en consommation. Donc si j’ai 10 euros à dépenser je prends une consommation à 2 ou 3 et je donne le reste au musicien. Si j’ai 20 euros je donne 15 au musicien. Désolée pour l’ellipse, il me semblait que ce serait clair dans le contexte de mon texte.
      À Montréal j’ai profité d’être présentatrice dans un gros événement où les musiciens (une vingtaine de groupes) n’étaient pas payés, et je l’ai dit, contre tous les avis, même ceux des musiciens. Comme des gens de l’industrie culturelle étaient là, l’année d’après ça a changé maintenant ils ont un salaire.

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