Les attentats de Charlie Hebdo : le poids des petites choses

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mafalda9

Un article a normalement une durée de vie très courte. Mais l’histoire se répète, et voici qu’au lendemain des « attentats du vendredi 13″, nous vivons un grand bis. Sauf que cette fois nous n’avons plus de symbole, plus de liberté de presse à crier. La seule chose à crier, c’est la vie, la vie de ces jeunes, qui auraient pu être moi, qui pourra demain être toi.

BIS pour « Ces barbares »
BIS pour « Ça n’a rien à voir avec l’islam »
BIS pour Beyrouth oubliée pendant que Paris est pleurée. L’année dernière c’était le Kenya
Alors à relire, et à ruminer.

Je suis en ce moment à Paris. La France vient de vivre son 11 septembre. Un 11 septembre moins sanglant en termes de victimes que celui des États-Unis, et moins sanglant que les récentes 2000 victimes du djihadisme au Nigeria qui ne fait pas la une des journaux. Mais comme le 11 septembre avait frappé le symbole de la puissance économique des USA, le 7 janvier a frappé la France là où ça fait mal. Les djihadistes que nous prenons pour des fous ont visé très juste. Car l’esprit critique et la satire sont une des grandes marques de l’identité française et du rayonnement du pays des Lumières. À la différence près qu’ici, ce sont des Français qui ont commis ces actes. Oui, des Français. Depuis une semaine, les réactions des individus, des médias, des politiciens, expriment toutes les contradictions de nos sociétés. De petits gestes, de petites phrases, qu’il est temps de prendre au sérieux.

« Ces barbares, ces terroristes, ces fous »

Les Barbares sont les étrangers à la Cité, ceux qui ne parlent pas la même langue. Or ceux qui ont commis ces crimes sont des Français à part entière. Dire « ce sont des barbares », dire que Hitler était un monstre, c’est mettre le mal à distance comme quelque chose qui serait né ailleurs qui sait de Satan lui-même, qui ne peut pas avoir ses racines chez nous. Le djihadisme est une graine qui ne pousse que sur des sols fertiles. Et la France, oui le pays des libertés, de la république et de la laïcité, est une terre très fertile, si on en juge par le nombre de jeunes qui partent faire le djihad en Syrie (plus de 1200) pour faire pousser les graines du djihadisme, car elle n’a pas encore trouvé de modèle pour intégrer totalement l’islam à sa société. La France n’est pas un pays multiculturel car elle ne définit pas un individu d’après son sang, sa religion ou son origine géographique mais seulement en tant que citoyen (égalité) adhérant aux valeurs républicaines, donnant ainsi à tous la possibilité d’être ‘frères’ indépendamment de leur religion ou origine culturelle (fraternité). Elle doit donc inventer un islam de France.

L’ancien avocat de Kouachi, le preneur d’otages de l’épicerie casher, raconte que lorsqu’il avait comparu en justice, il avait dit en voyant arriver la juge : « Je ne me lève pas devant une femme ni devant la République ».[1]. Il avait été condamné à une peine avec sursis, étant considéré comme « un gamin perdu ». Personne n’a cru bon de sanctionner ce petit geste – en fait ce non geste – qui aurait pu en toute logique, entraîner le retrait de la nationalité française. Mais à quoi bon se dire qu’on aurait pu, puisque ce gamin insolent était en fait un barbare dans les murs de notre cité…

« Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde », Camus.

« La communauté musulmane », « Les musulmans de France »

Et pourtant, malgré ce modèle républicain, la France a eu des relents de multiculturalisme. Le multiculturalisme, c’est le fait de désigner et de catégoriser un individu en fonction de critères ethniques, raciaux ou religieux – bien sûr pour mieux respecter sa différence, sa différence fondamentale, naturelle. C’est le modèle canadien avec ses fameuses « minorités visibles » qui distinguent par la race les minorités et la norme[2]. Ainsi dans tous les formulaires d’embauche de fonctionnaires ou pour des demandes de bourse, il faut cocher la case de son appartenance, avec des catégories qui en disent long sur le degré d’ignorance de la complexité du monde, où le Maroc est au Moyen-Orient et où les Juifs sont une case à part comme si on ne pouvait pas être Juif arabe de Tunisie ou du Liban.

La France, en théorie, ne pratique pas cette catégorisation. Mais depuis une semaine, on entend parler de « communauté » musulmane, et des « musulmans de France », au lieu de parler des Français de confession musulmane. ‘Mais c’est pareil ! Faut pas chercher la petite bête !’, dira-t-on. Le diable est dans les détails. Si les Français musulmans se mettent à réagir en tant que musulmans d’abord, serait-ce donc qu’ils sont musulmans avant d’être français ? Qu’ils seraient alors non pas des français musulmans, mais des musulmans vivant en France ? Et voilà posé le problème de la possibilité ou de l’impossibilité de construire une identité française républicaine et musulmane. Jusqu’où la cohabitation entre identité nationale et identité religieuse est-elle possible ? Problème qui ne se résoudra que par un long et fastidieux travail de recherche, d’éducation, de débats, où des penseurs réformistes de l’islam que l’on n’entend pas assez seraient consultés par le Conseil du Culte Musulman pour établir une branche française de l’islam, pour ouvrir le Coran et dire clairement : ceci nous le reconnaissons, cela peut faire l’objet d’interprétation extrémistes et nous allons le clarifier, cela nous ne le reconnaissons pas comme la parole révélée, le Coran prévoit-il des mesures pour les musulmans qui vivent dans un pays non musulman, etc.

« Pas en mon nom » signifie en fait « pas au nom de ma religion ». Sauf que le djihad est bien inscrit dans l’islam. Ceux qui disent le contraire opèrent le même déni que celui qui refuse de reconnaître que ces djihadistes sont en partie un produit de la France. On peut dire « l’interprétation djihadiste actuelle de l’islam est erronée », que prendre comme modèle le départ de Mahomet à Médine comme modèle pour le djihad en Syrie est une manipulation, et débattre de cela, clarifier les choses, sans dire pour autant que cela « n’a rien à voir ». L’expression « application stricte de la charia » utilisée à tort et à travers par tous les médias porte en elle-même cette contradiction. Elle est utilisée comme un euphémisme prudent qui croit éviter l’amalgame, mais qui en fait le crée. Car si la charia est bien l’islam, alors « l’application stricte de la charia » est bien une variante possible de l’islam.

Tout système de pensée et d’organisation sociale porte en lui la possibilité de sa dérive fanatique. Dès lors que l’on a le courage d’admettre cela, alors nous pouvons lutter efficacement contre lui. En définissant clairement les limites de ce que nous posons comme juste/injuste, acceptable/répréhensible, etc. C’est ce que s’attachent à faire nombre de penseurs musulmans qui proposent des réformes de l’islam mais qui n’ont pas accès aux grands médias dans les pays occidentaux et qui sont réprimés dans les pays musulmans. Alors si « ça n’a rien à voir », ça vient d’où ? D’une ancienne tradition papoue ? Ce n’est qu’en reconnaissant justement que le djihadisme est une dérive de l’islam que, avec tous les musulmans qui le condamnent, on pourra le combattre.

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La visite de Benyamin Netanyahou à l’épicerie casher et à la synagogue

 

Le chef de l’État israélien n’est pas le représentant des Juifs sur terre. Si la majorité silencieuse des musulmans ne souhaite pas être amalgamée avec les djihadistes, la majorité silencieuse des Français de confession ou de culture juive qui ne vit pas à Sarcelles ni dans le quartier des Rosiers, qui ne porte pas la kippa, qui ne va pas dans les épiceries casher, ne souhaite pas être identifiée à la politique israélienne et même à ce pays qui n’est pas le sien. Car cette majorité silencieuse juive française se fera enterrer en France, parmi leurs compatriotes, et non en Israël comme les victimes de cet attentat qui, nous dit-on pourtant, étaient des modèles d’intégration. Accepter que le premier ministre israélien soit sorti du lot des politiciens comme s’il était un peu plus concerné, c’est entériner l’idée que les Français de confession juive sont tous des Israéliens potentiels. C’est entretenir la confusion entre culture juive et sionisme, ce qui est justement la cause du nouvel antisémitisme, puisque les djihadistes ont bien revendiqué qu’ils s’attaquaient à l’épicerie pour se venger de ce que « les Juifs » font aux Palestiniens.

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« Mais quand même »

C’est pas bien de se moquer ! Le jugement du politiquement correct est sans appel. On a entendu et lu dans les médias certains musulmans dire qu’ils condamnaient ces attentats, mais que « quand même… » petite phrase qui est devenue dans la bouche de certains lycéens « ils avaient qu’à pas… ».

Le politiquement correct, c’est dire qu’il y a les bons et les méchants, que les religions c’est que du bon (« Je pense pas qu’il existe un bouquin qui dise de tuer son prochain » comme le dit la chanson sur musique de Renaud qui a fait un gros buzz sur internet). C’est beau, c’est joli, c’est simple. Tout le monde voudrait vivre en paix dans le respect des différences, mais glisser vers un déni de la complexité du phénomène religieux n’aidera en rien. Car c’est ainsi que nous nous déculpabilisons de toutes les dérives de nos sociétés dont nous sommes, à un moment donné, les acteurs. Acteurs dès que nous achetons d’un produit derrière lequel se cache de l’esclavage et la destruction de notre terre, acteurs dès que nous prenons les journaux gratuits financés par les plus grosses compagnies publicitaires contre lesquels la presse indépendante payante ne peut pas lutter, acteurs dès que nous entrons dans une boutique à touriste qui détruit l’authenticité d’un lieu que nous prétendons aimer, acteurs dès que nous mettons 3$ dans le chapeau d’un artiste et trois fois plus dans la bière et que nous compatissons à la dure vie des artistes, acteurs dès que nous ne faisons rien quand les locaux d’un journal satirique sont brûlés et que les journalistes sont menacés de mort. Mais nous on n’a rien fait de mal, on a simplement acheté du poulet pas cher, un sandwich, pris un journal gratuit, pas répondu à l’appel aux dons de Charlie Hebdo. Nous sommes des acteurs dans un second rôle… mais nous sommes des millions.

Si tu dis que le djihadisme vient de l’islam et en est la manifestation fanatique, tu es contre les musulmans. Si tu es musulman réformiste et que tu dis la même chose, tu reçois une fatwa. Si tu es dessinateur et que tu dessines le prophète les fesses à l’air devant une caméra, tu n’es pas respectueux (bien que le propos du dessin ne concerne absolument pas le prophète lui-même mais une représentation de la situation engendrée par un film anti musulman). Charlie Hebdo est un rempart contre la hantise de froisser les esprits, qui domine tant nos sociétés et empêche d’avoir de vrais débats. Et quand bien même nous ne serions pas d’accord, que nous trouvions leurs caricatures du plus mauvais goût, insolentes, cela ne saurait entraîner la condamnation du principe de représenter et de se moquer.

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Aurait-on donc le droit de rire de tout sauf de l’islam ? Ou bien de tout sauf des religions ?  Comme tout système de pensée qui repose sur l’autorité et sur le sacré (la religion et la politique ont ceci en commun), la religion n’a jamais regardé le rire d’un bon œil. Dans le roman Le nom de la rose de Umberto Eco, c’est bien le manuscrit d’Aristote sur le rire que l’Église veut détruire. Pourtant, au siècle humaniste, pendant l’échange épistolaire de 1550 qu’on appela la controverse de Valladolid, entre Las Casas et Sepulveda, sur la légitimité de coloniser le Nouveau Monde et d’assujettir ses premiers habitants, l’une des questions pour établir l’humanité des Amérindiens était de savoir s’ils étaient capables de rire (on ne savait pas à l’époque que les singes aussi riaient)… Rire, une composante essentielle de notre humanité.

Dans un pays où la satire est une composante essentielle et reconnue comme nécessaire à la bonne santé de la société, s’interdire de rire d’une certaine catégorie d’individus est la meilleure façon de les mettre à part. Le caricaturiste a un langage qui s’appelle la caricature, faite d’exagération et d’insolence, comme le chercheur a pour langage un essai, le cinéaste un film, etc. Être blessé par une caricature, c’est ne pas comprendre ce qu’est une caricature, c’est croire que ce qu’elle montre est à prendre au pied de la lettre, que ça n’est pas une représentation. Mitterrand rencontrant un des dessinateurs de Charlie Hebdo qui ne l’avait pas épargné s’est écrié : « Ah, voici le maître ! ». La caricature permet de mettre à distance, de désacraliser. Charb avait expliqué qu’il avait eu du mal à caricaturer Hollande et son gouvernement car ils l’avaient eux-mêmes soutenu. Mais ils l’ont fait, ils ont pris de la distance par rapport à leur sensibilité personnelle, pour inclure tout le monde dans la satire. « Mais quand même, ça n’est pas respectueux pour les millions de militants du parti socialiste. »

Les attentats de Charlie Hebdo sont un cataclysme de par leur violence et leur puissance symbolique, mais aussi parce qu’ils déplient un à un des problèmes qui sont au cœur de la société française, d’autant plus difficiles à résoudre qu’ils concernent l’identité, la culture, le symbolique. Si certains souhaitent que la loi française se soumette à l’interdit religieux en condamnant le blasphème, cela pose évidemment le problème de l’intégration, c’est-à-dire de l’adhésion de personnes, immigrées ou non, aux valeurs d’une société. Il n’y a que dans les pays religieux où le blasphème soit condamné. La France ne reconnaît pas Mahomet comme un prophète, elle reconnaît à ses citoyens le droit de croire ou de ne pas croire que c’est un prophète, ce qui est bien différent. Sa Majesté marocaine alliée de la France l’a peut-être oublié en refusant de venir à la marche Républicaine et a refusé de reconnaître la liberté d’expression, c’est-à-dire le droit d’exprimer son opinion indépendamment du fait qu’on ne soit pas d’accord avec le contenu ou que l’on trouve l’humour de mauvais goût. Sa Majesté s’est contentée de condamner les crimes, « mais quand même…. » C’est en riant de tout que nous faisons un nous.

« Charlie Hebdo a le droit de dessiner ce qu’il veut, tant que cela ne tombe pas sous le coup de la loi de la République. » Abdelali Mamoun, imam de Alfortville.[3]

« Nous sommes Charlie »

   Nous sommes tous Charlie, car les balles qui ont touché les membres de Charlie, les policiers et les otages, ont atteint ce qui fait la France. Nous sommes Charlie, cet enfant de la République que nous avons si mal traité. Car comme partout, la plupart des Français consomme plutôt du divertissement de masse, dans la ligne du politiquement correct contre lequel luttait Charlie Hebdo, qui ne tirait qu’à 50 000 exemplaires. Il faut croire que la plupart des Français n’avait pas le budget de 3 euros (5$) par semaine à mettre dans cette liberté.

Et maintenant ? Après avoir marché, après avoir changé nos photos de profil facebook et levé nos stylos, qui fera l’effort de se rendre dans un point de presse pour acheter la presse indépendante, qui, comme Charlie, ne vit que des lecteurs ? Qui ira encourager les artistes indépendants qui brandissent leurs stylos et doivent quémander ce qu’on n’oserait même pas nommer un salaire ? Qui aimera assez la liberté d’expression et l’indépendance pour sortir du confort de la gratuité à tout prix ? Qui sera Charlie demain ?

« Il a fallu douze cadavres pour qu’on soit enfin un peu compris après avoir été haïs, conspués » Zineb El Rhazoui, journaliste à Charlie Hebdo

Le poids des petites choses

Charlie Hebdo, un petit canard devenu le symbole mondial de la liberté d’expression. Une poignée de journalistes qui s’acharnaient à déculotter le politiquement correct avec quelques coups de crayon. Quelques dessins ont suffi à déchaîner un plan de plusieurs années pour éradiquer la rédaction de ce journal.

En France un débat s’engage sur l’éducation et les efforts qui doivent être faits pour lutter en amont contre la radicalisation des jeunes. Mais tous les acteurs qui sont sur le terrain le disent : ce seront des petites choses qui changeront tout. Des initiatives d’associations locales pour permettre aux jeunes de lire, de se documenter, de découvrir la complexité du monde, des ateliers de théâtre pour leur permettre de créer ensemble des pièces et de mettre en scène leur réalité et leurs questionnements.

Il est temps de mesurer le poids des petites choses, ce que cette chronique tente de faire dans chaque article non rémunéré, en montrant comment notre quotidien est plein de petits gestes, de petites paroles, de petites indifférences, qui pèsent un peu plus que le poids d’un journal.

[1] Céline Rastello, Nouvel Obs 8 janvier 2015.

[2] « Font partie des minorités visibles les personnes, autres que les autochtones, qui ne sont pas de race blanche ou qui n’ont pas la peau blanche », Loi sur l’équité en matière d’emploi, 1995.

[3] http://actu.orange.fr/video/charlie-hebdo/mahomet-en-une-de-charlie-hebdo-la-reaction-de-l-imam-d-alfortville-magic_CNT0000006UOwz.html

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