Ce qui est en train de se faire

Là-haut il neige, en face il pleut. Ici il fait beau. La montagne est ainsi : elle fait vivre plusieurs météos à la fois. Les sommets sont déjà blancs, mais juste en-dessous, j’assiste au lent saupoudrage des forêts. Les arbres sont argentés, dénudés par l’hiver qui a du mal à s’installer. Le vert des conifères a l’air miraculeux. Les fougères pliées sous leur propre poids ont gardé de l’automne le brun qui a depuis longtemps disparu des feuillus. Il neige. C’est la chose en train de se faire. Demain tout sera blanc. Il n’y aura plus rien à dire : l’hiver sera décrété. Il y aura de la neige. Point. Mais à cet instant, tout se négocie, tout est encore possible.

Rien n’est plus riche que cet instant. Et pourtant dans nos sociétés, on nous encourage à montrer le produit fini, le projet bien ficelé, la fille bien sapée.  On se convainc qu’on ne peut approcher les autres ou se laisser approcher que si on est prêt, bien installé sur son axe, réparé, sûr de soi, confiant. Que c’est seulement à cette condition qu’on sera aimé.

On remet à plus tard d’appeler quelqu’un, de soumettre un projet, de prendre le large. “Quand je serai prêt.”, qu’on se dit. L’écrivain n’y échappe pas. Combien de fois on repousse l’appel d’un texte en se disant que ce n’est pas le bon moment, qu’on le fera mieux plus tard, quand on se sera libéré de tout ce qui nous encombre. Et puis un jour on comprend que si on ressent cet appel, c’est que c’est le bon moment.

Dans nos relations aussi, on remet à plus tard. Car on nous a bien appris qu’il ne faut pas déranger, et qu’il faut prouver qu’on vaut la peine. En somme, on nous enseigne de n’envoyer aux autres que la carte postale de nous-mêmes. De ne les approcher que performants : performant au bonheur, performant à l’amitié, à l’amour, au travail, à la réussite, à la fête. Alors même que ce dont nous avons besoin, c’est de frotter nos incertitudes et nos doutes contre les autres. Aller chercher une autre pensée, une autre sensibilité, un autre regard qui gratterait une petite allumette pour nous faire voir les coins mal éclairés de nous-mêmes.

Nous avons peur de déranger, peur de faire peur aussi, quand on se sent encombré de maladresses, de doutes, de contradictions. Comme si aimer quelqu’un avait quelque chose à voir avec le choix d’un produit. Comme si on n’était autorisé à entrer dans l’intimité de quelqu’un qu’à condition de pouvoir le combler. Apporte-moi de l’assurance, du bien-être, du calme, de la joie, de l’aventure, de la réflexion, de la folie. Sinon passe ton chemin, ou reviens plus tard.

Les réseaux sociaux nous encouragent à afficher les images de nos états d’âme et de nos réflexions. Ce n’est jamais que de l’affichage. C’est ce qu’on décide de donner à voir. Mais qui prendra le temps de gratter pour voir ce qu’il y a derrière l’écran ? Qui prendra le temps de prendre des nouvelles dans une voix qui tremble ou s’essouffle ? Qui verra les traits tirés ou la bonne mine de ces machines à poster que nous sommes devenus ?

On se met à croire que plus les choses vont mal, moins on a le temps pour écouter les problèmes des autres. C’est pourtant dans les moments de crise que nous avons besoin de nous retrouver, de créer des espaces pour faire émerger ce nous, de cultiver des relations intimes qui soient autre chose qu’une pilule en attendant la prochaine. Nos grands-parents qui ont connu la guerre peuvent bien nous en parler. S’ils avaient du attendre de ne plus avoir faim ou peur pour filer un bout de pain ou partager un ticket de rationnement. S’il avait fallu attendre d’être en sécurité pour sauver ceux qu’on pouvait…

Aujourd’hui il est presque malpoli d’aller mal. Et nous voilà, chacun recroquevillé dans ses urgences et ses difficultés, ne tolérant que les bonnes nouvelles, les belles photos à liker et les expériences en surface. Pourtant les moments de joie ne sont jamais aussi intenses qu’avec ceux qui connaissent nos malheurs. Les moments de légèreté ne sont jamais aussi fous qu’avec ceux qui ont su un jour porter nos chagrins. Jamais le vert d’un arbre n’est aussi vert qu’au milieu d’une étendue désertique. Jamais la neige n’est aussi légère que quand elle se dépose.

À croire que nous avons perdu la capacité à recevoir la fragilité de l’autre, la fierté d’être l’arbre sur le chemin où il vient chercher un peu d’ombre et de soutien. Celui qui accepte de recevoir commet un acte de générosité car il offre à l’autre la chance de donner. Et donner est quelque chose qui nous réinscrit dans la vie : la lumière donne aux plantes de quoi se nourrir, la fleur offre à l’abeille son nectar. La fleur a besoin de l’abeille pour transporter son pollen. Et qui sait, peut-être que la lumière a besoin de la plante, pour ne pas être vaine. Devenir pour un temps le refuge de quelqu’un, c’est semer sur lui le pollen de ce que nous sommes. Car à quoi sert d’aiguiser notre intelligence, de façonner notre compréhension du monde, de cultiver notre sensibilité, si on ne sait pas les disperser pour faire germer un autre monde possible ?

 

 

Sarah Roubato a publié :

Chroniques de terrasse

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One comment

  • Encore, de l’émotion à cette lecture. J’accroche une fragile image de moi-même au paysage de cet incertain hiver en train de se défaire, avant même d’avoir pu se faire. Pour être en harmonie avec la vie, en cohésion avec le tout du rien. MERCI Sarah

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