« Faire de la montagne » : la consommation de la marche

Ils marchent tête baissée, comme sur un tapis de gym. Le paysage défile en film d’ambiance. Ils s’arrêtent quand ils arrivent aux points de vue pour prendre des photos des panoramas, et puis reprennent, regards dans les talons. Les super pantalons respirent, les hauts en microfibre font leur preuve, les poches d’eau à pipette se vident lentement. Ils discutent du raz-le bol au boulot, de ce qu’elle n’arrive pas à lui dire, de ce que fait le petit devenu grand, de ce qu’ils préfèrent entre les débardeurs en coton ou en micro fibre. Certains écoutent leur musique en mini enceinte, d’autres crient à leurs acolytes restés trop loin derrière.


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Le sentier offre régulièrement des petits refuges, sous arbre ou derrière un rocher. Frais, enveloppants, à l’abri des bruits, avec un tapis d’aigu

illes de pin, un échantillon de toute la diversité des plantes et des insectes, et une dizaine de mottons blancs de papier toilette.

Le soir, autour de la grande table du refuge, ils font connaissance avec d’autres randonneurs. Des très sportifs aux peu entraînés, ils partagent leur expérience de la montagne :

« Si vous passez par là, ça vous fait 200 mètres de dénivelé en plus. Mais c’est plus rapide.

« Et combien de temps vous mettez pour y aller ? »
« Ça monte et ça descend beaucoup.

« Ça glisse un peu mais c’est dégagé

« Si vous partez tôt ça peut le faire

« Vous les avez vu ? Ils devaient aller à au moins 15 km heures.

Il avait essayé de participer à la conversation, mais n’avait pu que hocher la tête et la tourner de droite à gauche. Il attendait qu’ils parlent de la beauté d’un versant, de la force ou du calme de la roche, de l’état des fleurs.

Il n’avait parcouru que le sentier le plus court. Il avait joué aux billes avec des bulles d’eau sur une feuille hydrophobe, rencontré quelques rongeurs, un crapaud plus gros que chez lui. Il avait trouvé que le chant d’un oiseau était comme le bavardage d’une mégère, et celui d’un autre comme le grognement d’un bébé tigre, regardé s’approcher de lui ce qui ressemblait à un tatou curieux qu’un randonneur pressé avait fait fuir. Il avait trouvé l’odeur de la terre ici plus acide qu’ailleurs, et il lui avait semblé que l’arbre sur lequel un autre était tombé l’avait comme accueilli, car son tronc semblait s’être écarté pour laisser la place à la branche du blessé.

Il n’avait aucune idée du dénivelé qu’il avait parcouru ni du nombre de kilomètres. Il n’était pas venu faire de la montagne mais la rencontrer. Il savait que le sport peut être une très belle manière de vivre un territoire. Mais il se demandait si beaucoup se souvenaient qu’ils étaient là dans un lieu de vie, avec ses habitants, ses fragilités, et ses secrets qu’elle révèle à ceux qui savent l’écouter.

Alors qu’il était assis sur le bord du chemin pour regarder la forme d’une pierre, une petite fille et son père approchèrent et s’arrêtèrent près de lui. La fillette ouvrit sa gourde mais y trouva un peu de terre sur le bouchon. Elle ne voulut pas boire. Il lui dit alors que la terre n’était pas sale, et qu’elle ne risquait rien. Pour la décontracter il ajouta  : « Tu sais la terre, c’est moins sale qu’un hamburger ». Elle éclata de rire en faisant non de la tête, et but à la bouteille propre de son père. Il les regarda partir, et voulut soudain devenir pierre.

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