Lettres sans réponse

Qu’est-ce que tu veux faire plus tard ? Voilà des années qu’on te la pose cette question. Et pour celui qui te la pose, elle ne se réduit qu’à une chose : ton métier. Moi j’aurais une autre question à te poser : Quel est le verbe de ta vie ? Pas le métier, non, le verbe. 

Cette lettre écrite en janvier 2017 est désormais publiée aux éditions La Nage de l’Ourse. Un petit livre de 30 pages que vous pouvez le commander dans n’importe quelle librairie ou en cliquant ici . 6,50 euros.

couv Nage de l'ourse

extrait vidéo :

Politique

Capture d’écran 2017-06-04 à 11.54.49Cash investigation a fait sa rentrée. Pour nous dévoiler une fois de plus les manipulations de l’industrie agroalimentaire qui cherche à faire des profits au prix de notre santé. Cette fois-ci, il s’agissait de l’ajout du nitrite, additif cancérigène, qui donne sa couleur rose au jambon. Sur les réseaux sociaux, les consommateurs ahuris commentent : “Les salauds”, “On est vraiment manipulés”, “C’est dégueulasse”, “Honte aux députés”, “On ne sait plus à qui faire confiance…”

Sur le plateau de l’émission, la députée européenne d’Europe Écologie les Verts Michele Rivasi, lançant son appel à pétition pour protester contre le lobbying de l’industrie agroalimentaire à Bruxelles, dit : “Le consommateur est acteur de la société”. En entendant cette phrase, j’ai comme le ventre noué, et pourtant je n’ai pas mangé de jambon.

Moi consommateur, je suis toujours présenté comme la victime mal informée des batailles que livrent toutes les grandes industries pour garder la mainmise et se développer toujours plus, au mépris de notre santé, de l’environnement, de l’équilibre de la planète. Pourtant être trompé est une scène qui se joue à deux. Le consommateur est le seul personnage qu’on ne remet jamais en question, qu’on ne brutalise jamais. On a peut-être oublié un détail :

“Quand on pense qu’il suffirait que les gens arrêtent de les acheter pour que ça se vende plus. Quelle misère !” (Coluche)

Le consommateur : victime ou complice ?

Jamais l’information n’a été aussi accessible, à portée de pouce. Et pourtant, jamais nous n’avons été autant bernés sur ce que nous mangeons, comment nous nous habillons, nous maquillons, nous soignons. À croire que nous avons vomi l’héritage des Lumières selon lequel le savoir mènerait à une certaine forme de sagesse.

Dans le paysage médiatique, Cash investigation joue un rôle important dans la prise de conscience des consommateurs. Elle pointe les manipulateurs, les gros bras des industries qui nous trompent, la complaisance des politiques et des scientifiques qui se font acheter. Soit. Il faut le savoir, bien sûr. Mais est-ce que l’industrie s’acharnerait à mettre des millions d’euros pour garder le nitrite, si les gens ne voulaient plus de jambon rose ? Dans le reportage, un industriel joint par téléphone dit : si le jambon n’était pas rose, “les gens n’achèteraient pas !” Ah nous y voici ! Alors nous avons une responsabilité ! Nous sommes une marionnette  qui se laisse manipuler alors qu’aucun fil ne la tient.

Dans le reportage, une militante d’association de protection des consommateurs à la sortie d’un supermarché, regarde avec des clients les étiquettes de certains produits qu’ils viennent d’acheter. “Savez-vous ce que c’est, ça?” “Ah non pas du tout”. Je ne sais pas, mais j’achète quand même. Ce consommateur ordinaire, si on le mettait lui aussi devant ses contradictions, si on l’interrogeait, si on lui donnait à penser ? Nous sommes toujours présentés comme les victimes, mais jamais comme les complices.

 

Angel Boligan
Angel Boligan

Le moment où les enfants sont invités à déguster du jambon est sans doute pour moi le plus choquant  : aucun enfant ne sait qu’un jambon peut être marron. N’est-elle pas là, l’arme toute-puissante contre les magouilles de l’industrie : l’éducation ?   Quand allons-nous comprendre que les bons produits n’ont pas la couleur des publicités ? Qu’une pomme naturelle est une pomme qui flétrit en mûrissant ? Qu’un jambon cuit n’est pas rose ? Une consommation avertie, ne serait-ce pas un programme prioritaire pour l’éducation nationale ?

Il manque quelque chose, le pendant de la dénonciation, le complément, la suite logique de Cash : une émission de rééducation du consommateur. Non pas sur une chaîne alternative regardée par une poignée de convaincus. Mais une émission avec gros moyens et belle visibilité, pour éduquer tous ceux qui n’iront jamais vers les médias alternatifs. Informer le consommateur est important, essentiel. Mais le faire réfléchir serait encore mieux. Livrée toute seule, l’information se noie dans la série des révélations et devient presque un divertissement de plus.

Où sont les émissions pour enfants qui leur expliqueraient comment bien manger ? Où sont les cours au collège et lycée sur les stratégies publicitaires, pour apprendre à nos enfants à décrypter les publicités ? Où sont les sketchs de ceux qui ont un si grand pouvoir sur nous, les comiques, rois et reines du stand-up, pour utiliser le rire comme arme contre notre connerie de consommateur ? Où sont les sociologues et les psychologues pour expliquer notre désir compulsif d’achat ? Où sont les débats télévisés des philosophes pour interroger notre inertie, quand nous zappons et que nous passons à autre chose, sans faire le lien entre l’information qu’on vient de recevoir et notre vie ?

En attendant tout ça, peut-être que le simple bon sens suffira. Une simple déclaration de bon sens.

Déclaration du pas-si-parfait-pas-si-petit-consommateurbol2

Moi habitant de la planète nommée Terre, je reconnais appartenir à un ensemble de phénomènes naturels dont l’équilibre est fragile. Je reconnais que la moindre destruction de cet équilibre peut avoir des effets à des milliers de kilomètres.

Moi habitant de la planète nommée Terre, je n’ai pas besoin d’être écologiste pour vouloir minimiser mon impact sur la destruction de la planète.

Moi consommateur, je suis entièrement responsable, à chaque achat que je fais, de ce à quoi je participe. Je peux choisir de fermer les yeux, de les ouvrir et d’acheter quand même, de les ouvrir et de ne pas acheter. Je suis libre, entièrement, de choisir.

Moi consommateur, je m’engage à appliquer à chacun de mes achats le simple bon sens.

Moi consommateur avec du bon sens, vous ne me ferez pas manger des fraises ou des tomates en hiver.

Moi consommateur avec du bon sens et soucieux de mon porte monnaie, je choisirai le vinaigre blanc et le bicarbonate de soude plutôt que tout produit ménager.

Moi consommateur avec du bon sens, je ne me limiterai pas à l’étiquetage simplifié. Une étiquette Sans additif, ne m’enlèvera pas le réflexe de regarder derrière. Un feu vert ne me fera pas acheter aveuglément.

Moi consommateur plein de bon sens , j’appliquerai un principe très simple : ce que je ne comprends pas, je n’achète pas.

Moi consommateur de bon sens, je m’engage à me moquer ouvertement des publicités que vous créez pour me convaincre d’acheter un produit. Quand votre jambon sera rose, je rigolerai. Quand votre pâte à tartiner sera pleine de cacao et de lait, je rigolerai. Je rigolerai devant mes parents, mes enfants, mes amis, et je les entraînerai avec moi dans un rire tonitruant qui fera trembler vos empires quotés en bourse.

Moi consommateur citoyen, je parlerai à mes amis, à mes parents, à mes enfants, sans jugement et sans condamnation, quand ils m’inviteront au Starbucks ou quand ils achèteront du Coca Cola, pour qu’ils retrouvent cette conscience que leurs actes individuels participent à un ensemble.

Moi consommateur parent, j’expliquerai à mon enfant qu’une vraie pomme ça flétrit, et qu’un vrai jambon n’est pas rose.

Moi individu affectionnant tellement ma liberté, je déclare qu’on m’a assez longtemps pris pour un con.

Sarah Roubato a publié

couv Nage de l'ourse

Trouve le verbe de ta vie ed La Nage de l’Ourse. Cliquez ici pour en savoir plus. Cliquez sur le livre pour le commander chez l’éditeur.

 

 

 

 

 

 

 

livre sarah   Lettres à ma génération ed Michel Lafon. Cliquez ici pour en savoir plus et lire des extraits. Cliquez sur le livre pour le commander chez l’éditeur.

 

"Des scènes au quotidien"

photo : Valentin Campagnie

Capture d’écran 2017-06-04 à 11.54.49En deux semaines, le groupe de reggae Danakil s’est offert deux places de la République, entre deux dates de tournée. L’une à Paris, le 15 mai dernier, à Global Debout, l’autre samedi dernier à Bordeaux.

À Paris, le groupe est arrivé avec sa propre scène, imposante. Avant eux, les musiciens de l’Orchestre Debout ont joué un magnifique Boléro de Ravel, à même le bitume, quelque peu serrés. Les gens se hissaient pour tenter d’apercevoir un bout d’archet ou un geste de la chef d’orchestre. Pendant ce temps, Danakil installait sa grande scène. Pendant leur performance, d’autres musiciens s’affairent pour improviser une scène. Ceux-là n’avaient pas de tourneurs, pas de production, pas de gros camion. Ces anonymes venaient simplement apporter leur chanson, composée pour l’événement ou bien déjà engagée sur des thèmes de société. Pour eux, c’était la galère pour trouver un endroit où prendre l’électricité, saisir quelques barrières et faire un semblant de scène. Les musiciens se prétaient le matériel entre eux. Heureusement, car la commission Animation de Nuit Debout en manquait.

Sur la place, c’est bien deux partitions différentes de l’art engagé qui se jouaient. D’un côté, un groupe s’installant seul sur une scène géante, ayant deux heures pour jouer, ne sachant pas que d’autres musiciens allaient jouer. De l’autre, ceux qui devaient se débrouiller, à même le sol, avec les moyens du bord, demandant gentiment aux gens de s’écarter pour leur laisser un petit espace où ils pourraient protéger leur matériel, et qui avaient une heure et demie pour cinq groupes. Le public et les médias musicaux n’y auront vu que du feu. Pourtant, la place des arts dans un mouvement social est essentiel. Elle témoigne de la capacité d’une société à s’exprimer et à transcender les revendications sociales ponctuelles en idéaux universels.

Les textes percutants et poétiques de Danakil dénonçant la société de consommation et les inégalités sociales n’auraient-ils pas résonné encore plus fort s’ils avaient pu jouer à la même hauteur que tout le monde ? Ou alors, que cette scène géante puisse devenir un espace de partage où groupe connu et artistes anonymes, reggae et orchestre classique, se retrouvent sur un pied d’égalité ? Cela ne semble pas avoir effleuré les organisateurs de l’animation à Nuit Debout République. Pourtant, à quelques mètres de là, tous les soirs lors des débats de l’Éducation Populaire, étudiants, diplômés et non diplômés, intellectuels publiés, chercheurs ou réalisateurs, se retrouvent tous à la même place, assis par terre sur le bitume. Il est plus facile de parler d’un idéal d’horizontalité et de parole accessible à tous, que de l’appliquer.

Si Nuit Debout tente d’exprimer le rejet d’une certaine société, il en est aussi le reflet. Reflet d’une société où l’argent reste maître, et où le groupe qui a le plus de moyens sera celui qui sera le plus entendu, le plus visible et ayant la plus longue performance. Société de divertissement où les artistes sont des amuseurs qui attirent un public venu pour faire la fête, où la musique est un spectacle mettant en valeur un artiste, séparé du reste, et où il ne semble plus possible à un groupe, une fois entré dans l’indutrie du spectacle, de revenir à des formes plus simples et plus humbles de partage.

Pourtant, certains tentent d’amener une autre manière de faire de la chanson. Tous les weekends, on peut voir un homme au crâne rasé courir d’un bout à l’autre de la place de la République, installer son piano, ses micros, et ses grands feutres. François vient spécialement de Lille pour animer l’atelier d’écriture de chansons de Nuit Debout. Membre du collectif Chanteurs d’actu, il a créé à République les Ateliers Chanson Debout, et propose à qui veut, de créer collectivement une chanson sur un thème de revendication sociale. « Je voudrais aussi lancer un carnet de chansons participatif, et développer Art Debout comme réseau de partage sur les rôles de l’Art dans l’évolution de nos pratiques et mentalités, plus particulièrement au sein de notre mouvement. »

Les artistes qui comme François, inventent de nouvelles manières de pratiquer leur art, chantent dans des prisons, dans des maisons de retraite, dans des collèges ou dans des lavomatics, qui organisent des ateliers et des expériences collectives, ceux-là ne feront jamais l’objet d’un article des Inrocks. Ils sont pourtant là, essentiels pour ramener la chanson dans le quotidien des gens, et en faire un outil de rencontre, de partage et d’écoute, tout ce que Nuit Debout cherche à être.

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Sarah Roubato vient de publier Lettres à ma génération chez Michel Lafon. Cliquez sur le livre pour en savoir plus et ici pour lire des extraits.

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"Des scènes au quotidien"

mafalda9

Commentaire :

exposé par lequel on explique, on interprète, on juge un texte

exposé, analyse, interprétation d’une nouvelle, d’une information

du latin commentari : méditer proprement

Fil d’actualité facebook… vidéo postée par un ami… visionnement sur youtube… lecture des commentaires… réaction. Chaque jour, des millions de personnes échangent des avis sur tous les sujets d’actualité, des productions artistiques, des photos personnelles. Les médias parlent régulièrement de « buzz sur les réseaux sociaux », sans jamais interroger la pertinence de ce nouveau mode de débat : le commentaire.

« Trop belle ! » : louanges à Narcisse

Facebook est le temple d’un narcissisme original. Car Narcisse se mirait tout seul dans le lac, il n’ameutait pas les foules pour venir le regarder se mirer dans le lac. Sur Facebook, un genre me fait particulièrement sourire : les autoportraits féminins. Oui, vous savez, ces photos en gros plan que certaines filles (assez pour en parler) postent régulièrement. Dans ces portraits transpire la conscience d’être belle, et le désir de se le faire dire. Et ça ne tarde pas : en quelques minutes, les commentaires pleuvent : « Trop belle ! Waou ! La classe ! ». Au bout d’une journée, une cinquantaine voire une centaine de personnes ont pris le temps de mettre le curseur sur la petite barre blanche, et de taper ces mots. Un applaudissement virtuel de l’acte narcissique. C’est la règle du jeu facebookien.

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Commenter l’horreur : la compassion à moindres frais

Un autre genre de publication facebookienne est la vidéo ou la photo choc sur les conflits dans le monde. Famille sous les bombes, femmes en pleur, image d’un Américain blanc obèse dévorant son hamburger collée à celle d’un enfant africain squelettique… Facebook devient un espace où l’information se relaie pour faire prendre conscience aux gens du monde injuste et cruel dans lequel nous vivons. Internet, outil formidable de prise de conscience. Par petits bouts, en informant les gens, on arrivera à changer le monde. Informer, prendre conscience, réfléchir, agir…

Seulement le partage d’information ne suffit pas à déclencher le débat. C’est pourtant le credo de tous les médias mainstream : de la messe du journal télévisé au journaux distribués gratuitement pour lecture rapide dans le métro, il faut passer l’information. Les débats, les analyses, les critiques, c’est pour les spécialistes et les émissions pompeuses sur Arte. Alors l’individu croule sous la quantité d’information. Il sait ce qu’il se passe partout, dans des pays dont il ne connaît pas grand chose. Il apprend des conflits, des élections, des manifestations réprimées, des avancées sur la recherche contre le cancer, des scandales financiers, des coups de buzz de stars, des films récompensés. Tout ça jeté pêle-mêle dans le même flux d’informations qu’il ne peut plus trier.

L’information arrive à nous comme un signal lumineux sur la rétine. Si elle n’est pas traitée par le cerveau, nous voyons, mais nous ne regardons pas. La guerre, la famine, la misère, réduites à des images choc, déferlent sur notre écran, accompagnés d’une phrase proverbiale. Le but n’est pas de nous renseigner sur une situation dans sa complexité et ses nuances, ni de nous donner les outils pour la comprendre. Le but est de susciter notre compassion. Une image vaut mille mots, comme on dit… Seulement cette compassion n’ira pas plus loin qu’un commentaire : « Oh ! pauvre petit ! Tellement triste ! », deux points trait d’union et parenthèses, émoticône qui pleure.

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Face au corps déformé d’un enfant dont le squelette imprime son dessin lugubre sur la peau, la phrase qui se veut lapidaire : « La faim dans le monde devient ridicule. Il y a maintenant plus de fruits dans le shampooing des riches que dans l’assiette des pauvres ». Réponse à ce constat « Quelle honte ! Superbe formulation ! Pas croyable ! », émoticône. Qu’est-ce qui peut donc motiver les internautes à prendre le temps d’écrire ces mots vides qui n’apportent aucun élément nouveau, aucune proposition ? Alors à quoi sert ce commentaire ? Il sert tout simplement à dire : je prends acte de cette horreur et je confirme que je fais partie de ceux qui la condamnent. Je le fais avec le moindre effort possible. Le commentaire est une manière polie de refermer la fenêtre. Je sais, je compatis, j’agite la main, et je retourne. En plus d’être totalement inutile, cette compassion bon marché insulte à la gravité de l’horreur représentée. Je suis de ces braves gens qui découvrent le matin le corps sans vie de la petite fille aux allumettes, et qui commentent sa mort en oubliant que la veille, « personne ne s’arrêtait pour considérer l’air suppliant de la petite qui faisait pitié » (Andersen…). Et on fait rouler le fil d’actualité.

Enfin que faire ? Comment ne pas ajouter le mépris à l’horreur ? Bien sûr on ne va pas prendre le premier avion pour la Syrie et aller nourrir les enfants. Ne rien dire. Considérer que le massacre, l’injustice, la privation de liberté, sont des choses trop graves pour être commentées avec la même légèreté que les photos narcissiques. Ne rien dire, mais garder en mémoire. Ne plus être capable de regarder autre chose. Éteindre l’écran, continuer sa journée, l’image imprimée devant les yeux. Besoin d’y revenir, d’en faire quelque chose : en parler à ses enfants, faire des recherches plus poussées sur ce conflit, écrire un texte, dessiner, appeler une association, ou bien simplement sortir à la boulangerie et ramener un sandwich au gars qu’on voit tous les jours contre le mur du supermarché. Laisser l’information éclairer un objet de notre quotidien d’une autre lumière, et changer un tout petit peu notre regard, la ruminer, faire de l’horreur autre chose que ce qui défile. Activité mentale et émotionnelle qui exige que j’engage mon émotion, ma conscience et ma réflexion. Et qui prend du temps. Le temps… argument suprême de notre enthousiasme à avoir accès à toute l’information en quelques clics. Le plus de… dans le moins de …

 

Le débat par le commentaire : l’immédiateté différée

Quand on parle de « débats sur les réseaux sociaux », de quoi parle-t-on exactement ? D’un échange de commentaires sur une vidéo ou sur une image. Le rythme des échanges est rompu : dans la solitude de son écran, chacun réagit à la vidéo. Il y exprime ses sentiments, ses avis, ses réticences, qu’il a le temps de reformuler. Il publie, et vaque à ses occupations. Quelques heures plus tard, il voit que deux ou trois personnes ont répondu à son commentaire. S’en suit une discussion par blocs interposés, décalés dans le temps selon l’emploi du temps de chacun. En s’interdisant de partager le temps d’une discussion, on prolonge en fait la discussion qui peut s’étaler sur plusieurs jours.

On connaît deux formes de débats. La première est la discussion de vive voix : les discours à la chambre des députés, les discussions dans les cafés littéraires, les conseils de village, chaque société ayant ses règles et ses codes sur la manière dont la parole se partage. Les débats télévisés et radiophoniques obéissent à leurs règles de temps de parole et de montage. Dans tous les cas, la parole de l’un influe sur les autres, les réactions de l’assemblée dirigent les débats, permettent d’insister plus longtemps sur un point ou de changer de ton.
La seconde est la discussion par écrit : articles de presse, essais et études contradictoires. Dans ce cas on reprend les points développés par l’adversaire, on prend le temps de les démonter, on développe de nouveaux arguments.

Le commentaire, lui, navigue entre les deux, et échoue aux deux exercices. L’espace est trop réduit pour développer un article ou un essai. Quand un commentaire est trop long on ne le lit pas. On croit avoir une discussion, mais elle est toujours interrompue. On n’a pas le temps de répondre à tous et à tous les points, on laisse des aspects en suspens. Le plus souvent, les échanges finissent par des phrases lapidaires ou des insultes. Les propos racistes ou incitant à la haine peuvent être signalés par tous. Autrement, chacun peut dire ce qu’il veut. Mais dans cet espace où chacun peut s’exprimer, les grands prêtres d’internet ont simplement oublié de nous en expliquer les règles.

my computer make me crazy

 

Une liberté bien encadrée par Facebook et Youtube

Régulièrement, nous subissons les changements autoritaires de Facebook et de Google : Facebook nous impose les dimensions de notre photo de profil et de la photo de couverture, vous savez ces images qui doivent exprimer notre individualité. Il réduit notre espace personnel pour élargir celui de la publicité. En 2013, Youtube racheté par Google a modifié le fonctionnement et l’affichage des commentaires. Pour se rallier des utilisateurs, l’inscription à Google+ est désormais obligatoire pour pouvoir publier un commentaire. Mais surtout, l’ordre d’affichage des commentaires suit la logique de la popularité et des cercles. Apparaissent en haut de la liste les commentaires de nos cercles de Googe+ et les commentaires les plus « likés ». L’éthique de cet espace de liberté d’expression est simple : ce sont les plus visibles qui auront le plus de visibilité. Aujourd’hui apparaissent donc sous une vidéo youtube un commentaire écrit il y a un an suivi d’un commentaire datant d’une semaine.

Internet : pour mieux nous ramener au réel

Dans sa promesse de nous affranchir de l’espace et du temps, internet crée un nouvel environnement où se développent nos opinions, nos idées, nos convictions, et forge notre conscience citoyenne et humaine. L’évolution constante et accélérée des nouvelles technologies nous empêchent d’émettre un jugement définitif sur elles. Si internet a bouleversé les relations entre les êtres humains, il peut être détourné pour nous éloigner les uns des autres comme pour nous rapprocher. Aujourd’hui s’amorce déjà un retour du virtuel au réel : les imprimantes 3D fabriquent des objets et même des organes, des livres publiés sur internet ont une seconde vie sur papier. Il serait temps que les débats virtuels nous amènent à nous rencontrer. Les injustices et les horreurs que nous découvrons grâce à internet méritent peut-être que l’on y consacre une discussion. Que l’on se déplace dans un espace pour un temps partagé, pour une soirée, pour une heure, quinze minutes. Des salons mondains aux cafés littéraires, des cabarets artistiques aux couloirs des universités, les hommes ont toujours eu besoin de se réunir physiquement pour penser et changer leur destinée. Il est plus que jamais temps, puisque nous savons tout. Cela mérite plus qu’un commentaire.

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"De la scène au quotidien"

mafalda9

« Nous sommes faits de carbone, de tissus, de muscles… mais qu’est-ce qui tient tout ça ensemble ? Comment décrire cette chose mystérieuse qui unissait les milliers de gens venus écouter Caetano Veloso à la fin des années soixante au Brésil. C’était le début du mouvement Tropicalia. Quand on regarde les archives des concerts de ces années-là – du Brésil à l’Angleterre, de la France aux Etats-Unis, Isle of Wight, Woodstock, les Olympias de Brel ou de Piaf, le Bobino de Barbara, on retrouve un esprit commun. On rit de leurs coupes de cheveux et de leurs rêves démodés et pourtant, quelque chose nous fascine.

Des jeunes aux cheveux longs, un lacet qui leur traverse le front, entrent en transe, un joint dans une main une bouteille de bière dans l’autre. On rit en voyant ces gamins que furent nos parents. Ceux-là mêmes qui nous ont finalement légué une société d’hyperconsommation, d’individualisme exacerbé, d’inégalités grandissantes et de guerre permanente. Où sont passés les rêves qu’ils avaient quand ils chantaient Blowin’ in the Wind ou Let the sunshine in ? En attendant, ces images ont encore une dernière chose à nous léguer.

concerts 70 C

Ce qui frappe dans toutes ces images, c’est l’engagement physique et émotif des gens. Peu importe leur âge, leur langue, que l’on soit dans le fleuron de la chanson française ou bien dans un concert de rock britannique. Bobino. Un homme d’une quarantaine d’années debout pleure sans aucune pudeur en écoutant Barbara. Du balcon de l’Olympia, en 1964, on voit tout le parterre tendre les bras et avancer le buste à chaque fois que Brel dis « Viens Jef, viens, viens, viens ». Comment se fait-il que les gens étaient si disposés à se laisser emporter, à vaciller, à ne pas en sortir indemnes ? Était-ce seulement le génie de ces artistes ? Un peu peut-être, car ils avaient mangé bien plus de scène que ce qu’un artiste peut faire aujourd’hui.

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Mais c’était aussi une époque où le public était largement politisé. Participer à Woodstock ou à Isle of Wight était un acte politique. À la veille et au lendemain de 1968, on se réunissait parce qu’on croyait qu’un autre monde était en gestation, et que l’artiste sur scène accouchait d’une petite partie de ce rêve. Le concert en lui-même n’était que l’aboutissement d’une grande réunion, d’un événement social.

Aujourd’hui aller voir un concert ou un festival ne va pas plus loin qu’un acte de consommation. Bien sûr, individuellement, on apprécie, on se nourrit, on est remué, ému, subjugué. Mais personne ne croit former collectivement quelque chose qui résiste. Nous nous réunissons pour satisfaire nos désirs personnels. L’individualisme exacerbé par la consommation a fait son œuvre. On est là mais on aurait pu aussi être ailleurs : au cinéma, devant sa télé, à un autre concert. L’offre culturelle est si énorme qu’aller voir un concert n’est plus qu’un divertissement parmi d’autres. On ne se bouscule pas parce que quelque chose agit sur notre inconscient collectif, parce qu’il faut être là, comme ce dimanche du 11 janvier où les Français marchaient ensemble, poussés par une idée commune de ce qu’ils sont.

C’est peut-être ça qui nous fait admirer ces hippies démodés. Même s’ils étaient des idéalistes ridicules, des révolutionnaires de canapé, ils avaient le rêve intact, et ils donnaient à la musique et aux mots un rôle social que nous avons totalement perdu. Nous avons le rêve abîmé.

Politique

mafalda9

publié dans Mr. Mondialisation

Rue St Ferdinand, à St Henri. L’une des dernières rues de Montréal où les maisons ont conservé leur architecture du temps où tout le quartier était habité par des ouvriers. Avec ses cours où les gamins couraient après les poules, ses vieux portails en bois par où rentraient les chevaux, ses portes plus basses que la norme. Juste avant la rue St Ambroise, un immense bâtiment de briques, comme on en trouve beaucoup dans le quartier, où des artisans et artistes en tout genre louent des locaux et créent leurs ateliers. Samedi 9 mai, Helios Makerspace, un atelier coopératif, a organisé sa première rencontre d’artisans.

En Europe, en Asie, aux USA, en Afrique, le mouvement des ateliers coopératifs (appelé en anglais hackerspac,e medialab ou makerspace) est bien implanté : De Boston à Toulouse, de Yogyakarta à Rio en passant par Lomé au Togo, des espaces communautaires s’ouvrent, dans des bâtiments high tec ou des hangars, dans les métropoles comme dans des villages ou des petites villes. L’histoire est souvent la même : « Au début on n’avait qu’une table, deux chaises, un tournevis et un marteau… ». Quelques mois plus tard, le virus prend : les gens intéressés par l’électronique, l’art manuel ou digital, amènent leur matériel et viennent profiter de l’espace commun, la ville l’État offrent des aides. Au Canada on les trouve à Vancouver, Winnipeg, Ottawa, Toronto entre autres. À Montréal, le mouvement est tout jeune encore, et n’a pas encore capté l’attention des médias.

La réponse d’une génération

« Il s’agit avant tout de s’émanciper. Nous voulons contrôler ce que nous faisons. Nous ne voulons pas être seulement des consommateurs passifs. » Justyna Ausareny

Ces espaces où professionnels et amateurs viennent partager savoir et invention, est la réponse de toute une génération au monde essoufflé du capitalisme individualiste et de la surconsommation. Là où tout est fait pour isoler les individus et les mettre en compétition, ils créent des espaces communautaires d’entraide. Là où les gens sont poussés à être des consommateurs passifs, ils se réapproprient la fabrication : ils bidouillent, ils assemblent, ils jardinent, ils cuisinent.

Comme les universités populaires, les jardins communautaires, les éco-villages ou les concerts de salon, les ateliers coopératifs sortent le savoir des institutions et des spécialistes pour le mettre à la disposition de tous. Ici pas de CV, pas de dossier, pas même besoin d’expérience : c’est l’envie et l’implication qui comptent. Le savoir ne passe que par le partage, par l’action, par l’expérimentation. C’est le DIY (Do it yourself ) et le DIWO (do it with others).

De la réparation d’un monde à la préparation d’un autre

Helios se concentre beaucoup sur les enfants
Helios se concentre beaucoup sur les enfants

Cette nouvelle génération cherche à rétablir les équilibres que nous avons perdus : entre l’individualisme et la communauté, entre le virtuel et le manuel, entre la science et l’art, et brisent les frontières entre amateurs et professionnels. Dans un atelier coopératif, tout part des rêves d’un individu. C’est le groupe qui l’aide à les réaliser. Le virtuel n’isole pas les individus, il leur permet de se rassembler. L’électronique et le manuel font bon ménage : ainsi Anthony Lapointe, membre de iMuFab, atelier de fabrication numérique du imusée, a présenté aux journées portes ouvertes de Helios son projet de créer une serre où les besoins des plantes en eau, en soleil et en air, sont automatiquement détectés par un programme numérique.

Les ateliers coopératifs deviennent les laboratoires de projets de développement durable, attirant les conspirateurs du futur. Ainsi Isabel Casares, une jeune chef mexicaine, a présenté à la journée porte de Helios son projet de produits faits à partir de fruits et de légumes jetés par les supermarchés montréalais. Elle crée des confitures et des conserves et les revend dans les mêmes supermarchés, qui deviennent ses fournisseurs et ses clients. Les gaspillants deviennent les récupérateurs.

À Helios, les enfants sont bien sûr les bienvenus. Les ateliers coopératifs recréent le lien mutilé entre les générations. En présentant leur console de jeu maison, les frères Lamontagne ont raconté avoir voulu recréer pour leurs enfants ce que leur grand-père avait bidouillé pour eux. Retrouver le plaisir de fabriquer ses propres jeux… comme avant, avec les outils d’aujourd’hui.

« Chacun devient le déclencheur du rêve de l’autre. Créer un espace d’entraide qui permette à chacun de devenir un faiseur qui apprend, qui s’amuse, qui partage, cela fait des gens plus heureux. » Justyna Ausareny

Helios, un futur pionnier

Les artisans de Helios à la première rencontre des artisans.  En bas au centre, Le Lambert, le fondateur de Helios En haut à gauche, Justyna Ausareny, codirectrice
Les artisans de Helios à la première rencontre des artisans. En bas au centre, Le Lambert, le fondateur de Helios En haut à gauche, Justyna Ausareny, codirectrice

Qu’on se le dise : dans quelques années, on parlera de Helios comme l’un des pionniers du mouvement des ateliers coopératifs à Montréal. À l’origine de ce projet, Le Lambert et quelques amis. Étudiants en génie à Concordia, ils vont dans les labos mis à disposition par l’université. À la sortie, ils ont le diplôme en poche, des rêves plein la tête, du savoir-faire dans les mains, mais ils ont perdu tout accès au matériel professionnel. C’est ainsi que les étudiants en arts et en sciences humaines quittent le cocon universitaire et se retrouvent sur le marché du travail où les règles ne sont plus les mêmes, où il ne suffit pas d’être doué et de travailler fort pour réussir. Helios et d’autres ateliers coopératifs sont les traits d’union essentiels entre la formation des écoles et l’offre du marché du travail.

Lambert voyage à Boston et au Japon, et découvre des ateliers coopératifs. De retour à Montréal, il crée avec ses amis l’espace Helios. Pendant ce temps-là, Justyna Ausareny, récemment élue codirectrice, découvrait ces mêmes espaces à Singapour, en Indonésie, au Népal et en Chine. De retour à Montréal, elle cherche… et trouve Helios. Elle rejoint les bénévoles puis l’équipe permanente dont les membres viennent du génie électronique, de programmation informatique, des arts manuels, de la biologie, de la communication.

Lors des journées portes ouvertes, les questions nombreuses après chaque présentation témoignait de la curiosité de chacun pour le travail de tous. Certains présentaient des prototypes pour changer un bout du monde, d’autres s’étaient donnés le challenge de fabriquer eux-mêmes quelque chose d’original. Pour Lambert, c’est la rencontre entre des gens venant de milieux totalement différents qui crée des étincelles : « Quand des gens qui viennent de différentes disciplines se rencontrent, c’est là que les idées les plus incroyables, les plus folles et les plus intéressantes émergent. » Depuis, ce sont aussi des neuroscientifiques, des artistes, des médecins, des philosophes, qui sont passés par Helios pour relier leur expertise à la technologie.

Tout au long du mois de mai et de juin, Helios donnera des ateliers d’introduction et de perfectionnement en microsoudure électronique, ébénisterie, couture, de design sur imprimante 3D, et bien d’autres.

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Justyna Ausareny donne un atelier pour enfants à Helios

Un autre monde se prépare ici et maintenant

À Helios, vous pouvez apprendre en moins d’une heure à changer votre écran de téléphone brisé. Si l’on peut appliquer une seule idéologie aux ateliers coopératifs, c’est celle-ci : seul possède celui qui sait réparer… nous voici à l’opposé de la notion de propriété comme exploitation de la ressource.

Les ateliers coopératifs comme Hélios travaillent pour les générations futures. Ils contribuent à créer des individus plus autonomes et plus conscients de ce qu’ils consomment. Ils témoignent d’une génération qui décide de changer les règles et la manière de fonctionner pour se donner une chance, dans un monde qui l’a déjà condamnée. Les hacker makers sont-ils les derniers résistants au rouleau compresseur de la société individualiste de consommation ou les pionniers du monde de demain ? Tout dépend du soutien que nous leur apporterons.

« Tout le monde est invité à nous rejoindre : des femmes au foyer, des enfants, des artistes, des ingénieurs, des personnes âgées, n’importe qui avec des mains et un esprit curieux !  » L’équipe de Helios

Des sites sur le mouvement des ateliers créatifs :

http://www.hackerspaces.org/

http://www.startupcommunities.ca/communities/

 

Le site de Helios :

Helios : http://heliosmakerspace.ca/

Les formations proposées par Helios : http://heliosmakerspace.eventbrite.com

 

"Des scènes au quotidien"

mafalda9

« Tu n’as pas reçu mon texto ?

– Je n’ai pas de cellulaire, alors je ne peux pas recevoir de textos.

– T’as pas de cell ?

– Eh non. Et pas de télé non plus. Mais je vais très bien, tu sais. »

Stupeur. Aurions-nous affaire à un vieux réactionnaire aigri et nostalgique, ou à un de ces jeunes aux cheveux longs qui partent vivre en nature ? Il faut que ce soit un original en tous cas, un décalé. Voilà ce qui vient tout de suite à l’esprit, tant la pression sociale exige qu’un individu normalement constitué soit en possession d’un cellulaire. Avoir un cellulaire devient un rite de passage pour un enfant.

On lit bien des études sur les conséquences des nouvelles technologies sur notre santé et sur nos habitudes sociologiques, on voit bien des reportages sur ses dérives. Mais difficile de se sentir concerné : moi je sais ce que je fais, moi je suis modéré, et de toute façon, moi je n’ai pas le choix. Et puis on connaît le refrain : à chaque époque les hommes ont eu peur des nouvelles technologies et prédisaient la fin du monde.

Pourtant il y a une différence fondamentale entre nos téléphones, iphones, tablettes, et le gramophone, le télégramme ou l’appareil photographique : chacun de ces nouveaux appareils est simultanément un appareil de communication et un appareil de projection de sa propre image. En touchant à notre langage et à notre image, il fait partie de la construction d’un individu.

Dans le mouvement de ceux qui cherchent à sortir du mode de vie dicté par le consumérisme libéral, on trouve des originaux qui partent voyager avec un dollar par jour, d’autres qui n’utilisent que de la technologie des années quatre-vingt, d’autres encore qui vont vivre dans des villages écolo. On sourit, c’est cocasse. Mais ces expériences radicales se situent à des années lumière de nos vies, et en attendant, rien ne change pour la majorité.

Il existe pourtant un changement plus petit, plus intime, plus humble peut-être, à la portée de tous : adapter notre usage de ces technologies. Et pour cela, nul besoin de guide spirituel. Je décide d’évacuer tous les plaisirs qui m’asservissent, et de ne plus chercher que le plaisir dans ma liberté. À partir de là, mon utilisation des technologies ne suit plus qu’un seul principe. Ce principe est simple, mais il est à appliquer dans chaque utilisation : Je n’utilise une technologie que si elle ne parasite pas ma rencontre directe avec un lieu, un objet, une idée ou une personne.

Faisons donc une expérience de pensée, en prenant deux usages du téléphone : la communication et l’image.

Un téléphone au service de mon intelligence

Mon téléphone cellulaire me permet d’être joignable non pas en tout temps, mais aux temps où je le souhaite. Si je retrouve un ami dans un café, le téléphone est éteint, au fond de mon sac. Et même s’il se mettait à sonner, je n’interromprai pas ma conversation pour dire à quelqu’un « Ouais salut, je peux te rappeler plus tard ? » Une urgence ? Si c’est une urgence, je le saurai bien assez vite.

Dans le métro, grâce à mon téléphone je peux écouter de la musique, une émission de radio, lire des articles. Le transport est peut-être le seul moment de la journée où je me retrouve avec moi-même. Et on voudrait me l’enlever avec des cases, des boules de couleurs et des courses, tous ces jeux sur téléphone pour combler le vide, pour m’empêcher de m’évader, ou tout simplement, de suivre le flot de mes pensées ? Non merci, je ne consomme que des plaisirs élevés en liberté.

Mon téléphone n’est pas intelligent. (Ah bon ?) Non, il n’est pas doué d’intelligibilité (Comment ça ?). Mon téléphone ne comprend rien. (Pourtant…) Mon téléphone ne fait que réagir à ce que je lui dicte. (Bah ça alors !).

 

Une photo qui me rappelle un moment vécu

Les photographes professionnels sont avant tout de grands observateurs, très attentifs et entièrement présents là où ils sont. Leur appareil photo est le prolongement de leur rencontre avec un lieu.

Je suis en vacances. Je visite un des plus beaux monuments au monde, une cathédrale. Je prends le temps de rencontrer ce lieu, d’y être présent, de sentir la pierre, d’écouter l’écho des voix, d’admirer les reliefs. Je ne brandis pas mon objectif pour saisir la beauté plastique qui figure sur toutes les cartes postales de la boutique à souvenirs.

Me voici devant un paysage magnifique. Lac, montagnes, forêt. Je veux vivre ce paysage, me sentir dedans. Je médite, j’admire, je reste disponible. Je ne laisserai pas l’appareil interrompre cette rencontre, je ne prendrai une photo que si elle prolonge ma rencontre avec le paysage ou le monument. Alors quand je la regarderai, elle me rappellera ce moment que j’aurais vécu. Elle me rappellera le vent sur ma peau ce jour-là, le chant dans la cathédrale. La photo sera un pont vers le lieu que j’aurais rencontré, pas un mur pour le cacher.

« Cette espèce de petite liberté »

Ainsi le téléphone connecté à internet me permet de rencontrer des choses, des lieux, des objets, des idées, des personnes, qui dépassent le point de l’espace-temps où je me trouve. Mais jamais il ne me retire à la présence aux êtres et aux choses ici et maintenant. En tout temps je préfère la présence : je choisis d’entendre la voix d’un ami plutôt que de communiquer par messages silencieux en permanence.

La simple recherche du plaisir d’exister aux autres et au monde peut nous amener à couper le son lors des publicités et à éteindre le cellulaire sans s’inquiéter d’avoir manqué un appel dont la boîte vocale se chargera très bien. Par ces petits gestes, je me désintoxique, je nettoie mon espace personnel pour mieux l’ouvrir au monde qui m’entoure. Et en faisant cela, je ne me prive de rien, au contraire. Je m’offre davantage de plaisirs, car j’aurai toujours plus de plaisir à être totalement présent dans une conversation ou un voyage qu’à n’y être que par intermittence. Je m’applique à cultiver une microrésistance. Elle consiste à inverser mon rapport aux technologies : ce sont elles qui me servent, elles servent ma liberté et mon plaisir d’apprendre, de communiquer, de découvrir. J’y travaille dès maintenant, car demain viendront les lunettes google, les téléphones incorporés, les objets connectés.

Dans une entrevue de Claude Santelli en 1969, Georges Brassens, interrogé sur ce qu’il pense du monde qui se dessine, exprime sa peur de perdre « cette espèce de petite liberté de penser tout seul ». C’est elle qui est en jeu dans nos petits gestes. Elle est pas bien grande, cette liberté, ça n’est pas celle qui est écrite dans les grands discours politiques et dans certaines devises. Humble comme ce grand homme, elle est peut-être ce qui nous est à la fois le plus fragile et le plus nécessaire.

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"Des scènes au quotidien"

mafalda9

« De longs remous brisaient la cohue, la fièvre de cette journée de grande vente passait comme un vertige, roulant la houle désordonnée des têtes. (…) C’était lui qui les possédait de la sorte, qui les tenait à sa merci, par son entassement continu de marchandises, par sa baisse des prix et ses rendus, sa galanterie et sa réclame. (…) Sa création apportait une religion nouvelle, les églises que désertait peu à peu la foi chancelante étaient remplacées par son bazar, dans les âmes inoccupées désormais. » Émile Zola, Au Bonheur des Dames

– Et que font-ils lors de cette fête ?

– Ils achètent de nouveaux vêtements, se maquillent, mangent plus que leur estomac ne peut le supporter, se mettent au régime deux semaines plus tard, achètent des biens de consommation pour se prouver leur amour et la famille.

– Mais cela ils le font déjà à longueur d’année. Ne font-ils rien d’exceptionnel ?

– Non…oh si… ils se réjouissent autour du cadavre d’un arbre.

Quelle étrange espèce que ces…comment les appelez-vous déjà ?

– Homo festivus.

La fête dans une société de divertissement : l’exception qui devient la règle

Dans toutes les sociétés, depuis les grandes civilisations jusqu’aux chasseurs cueilleurs, les hommes ont inventé des rituels et des fêtes. Potlatchs, cérémonies, carnavals, fêtes célébrant la vie ou la mort, l’union ou la guerre, sont des occasions de démontrer son pouvoir politique (la puissance de son village, de sa tribu, de sa famille), d’échanger, d’apaiser les tensions, d’exacerber son pouvoir d’attraction, de reporter les pulsions dans la sphère spirituelle et symbolique. Chaque culture organise à sa manière la fête, avec ses symboles, ses rites, ses interdits. Mais partout la fête est un moment d’exception, d’orgie, de débordement contrôlé, de mise en scène. Les corps et les esprits font éclater les cadres habituels.

Dans la société du divertissement et de la consommation, la fête est devenue banale, car elle est un moteur de la consommation. Les sujets de la société sont constamment appelés à se divertir – se détourner de soi, chez eux devant la télévision ou sur internet, ou dehors, où des centaines de spectacles, concerts, films, discothèques, sont mis à leur disposition à chaque heure du jour et de la nuit. Dans tous les lieux branchés, tout est mis en place pour que chaque individu soit isolé des autres : lumières clignotantes pour pouvoir se voir, musique trop forte pour pouvoir se parler, alcool et autres substances pour être moins conscient, maquillage. On est loin de la fête où les mots, la musique et la danse permettent de relier les individus dans le corps social. La fête qui exacerbe l’individu consommateur est devenue une banale habitude des fins de semaine.

Noël, Halloween, Pâques : des rituels de consommation

Alors à quoi servent encore les grandes fêtes ? Halloween, Pâques, Noël, ne sont pas une trêve ni un moment d’exception. Ce sont au contraire l’apothéose de la consommation et de l’avoir. Les enfants qui sont habitués tout au long de l’année à passer commande de desserts, biscuits, pizzas qu’ils veulent, auront pour Halloween une overdose de bonbons pleins de produits chimiques, qui resteront dans un pot rangé en haut d’un placard, et pour Pâques des chocolats.

On le sait de plus en plus, derrière la magie de Noël, il y a la cadence accélérée pour les travailleurs, enfants et adultes, qui fabriquent nos jouets et nos gadgets électroniques, le gâchis incommensurable de papier cadeau, l’augmentation de tous les modes de transport de marchandises et des produits minceur juste après. À Noël, notre mode de vie habituel s’accélère. Aucune trêve, et peu de remise en question.

Dans le métro, les rues et les centres d’achat, les bribes de conversation sont révélatrices :

« Je sais pas quoi lui acheter pour Noël je vais virer fou ! » « Oui c’est la grosse réunion avec les tantes et cousins éloignés…j’aurais bien voulu faire autre chose mais j’y vais pour faire plaisir à mes parents ». Des petites phrases qui révèlent que notre société est essoufflée de son propre système de valeurs. Nous pratiquons un rituel qui a perdu son sens, et qui va même à l’encontre du sens de partage et de communion

Retrouver la fête :

Bien sûr et comme toujours, des poches de résistance existent. Des clowns apportent de la joie aux enfants dans les hôpitaux et dans les maisons de retraite. Des associations collectent des vêtements et des jouets pour ceux qui n’en n’ont pas. Ils cultivent l’exceptionnel, la fête.

Alros comment cultiver cet état exceptionnel ? Comment manifester son amour pour quelqu’un sans lui acheter un produit de consommation ? Comment reconnaître l’importance de la famille sans se soumettre à un rituel qui peut nous mettre mal à l’aise ? Comment retrouver l’état d’exception de la fête ?

Peut-être tout simplement en inversant le quotidien :

Dans une société de bruit, la fête serait…le silence :

écouter le silence d’une forêt ou d’un coin de campagne, et apprendre à écouter autrement

Dans une ville sans ciel, la fête serait…les étoiles :

retrouver la conscience de ce que nous sommes dans l’univers

Dans un monde connecté, la fête serait…une journée de physicalité :

Passer une journée entière sans utiliser aucun moyen de communication interposé. Inviter nos proches à venir se parler, se rencontrer, s’écouter, en laissant les téléphones chez eux.

Dans un monde hyper-individualiste, la fête serait…de se rendre disponible pour les autres :

Écouter pour quelques minutes un malade, un détenu, une personne sans abri, une personne âgée dans une maison de retraite, une personne handicapée, quelqu’un qui a perdu ce que nous croyons acquis : la liberté, la santé, la raison, la famille, la dignité.

Sortir de notre quotidien, s’aménager une petite bulle, une respiration, une petite marge où nous sortons de nos modes de fonctionnement habituels.

Et même en restant chez soi :

Ressortir un livre d’histoires et se les raconter à haute voix, n’est-ce pas une fête ?

Éteindre les lumières et écouter une symphonie ou un concert, n’est-ce pas une fête ?

Arpenter sa ville où on ne se promène plus, n’est-ce pas une fête ?

Sortir de la forteresse du capitalisme libéral qui n’est pas une prison ni un Big Brother, mais un gigantesque parc d’attraction où nous nous rendons tous les jours.

Bonnes fêtes à tous.

«J’aime les fêtes, oui c’est vrai, mais enfin pas dans ce sens. J’aime la fête. Je trouve que tout est une fête, la main d’un homme c’est une fête, retrouver quelqu’un c’est une fête. » Jacques Brel

 

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"Des scènes au quotidien"

mafalda9

Chaque matin, le même trajet vers le métro : la tête enfoncée dans son foulard pour braver le courant d’air qui fouette à l’approche de la porte, et soudain avant d’entrer, un journal qui apparaît sous mon nez. Je lève les yeux. Un sourire, et un regard qui guette déjà la personne derrière moi. Je prends…c’est gratuit. Tout ça dure moins de deux secondes. Chaque jour, 700 000 personnes prenant le métro sur l’île de Montréal se voient proposées le journal Métro. Proposées ou imposées ? Et s’il y avait sous ce tout petit geste, la violence d’un monde où la gratuité devient une arme de marketing ? Sans attaquer ni les journalistes ni les employés du journal Métro, qui font leur travail là où ils en trouvent, c’est toutefois l’existence du phénomène qu’il faut interroger, son sens, et ses conséquences.

Une proposition autoritaire

Les camelots, distributeurs humains de journaux, sont pour la plupart très sympathiques. Ils sont près de deux cents sur l’île de Montréal. Tous les matins, postés à chaque sortie de chaque station de métro, flanqués d’une bâche en plastique vert, ils nous tendent le journal, bravant tous les temps. Ils sont bien courageux et gentils de nous épargner le souci d’avoir à chercher une borne de distribution pour le prendre nous-mêmes. Ils distribuent à tour de bras par une gymnastique soignée du poignet, pour ne manquer personne. Certains font le tour des files d’attente des bus. À la station Bonaventure, près du siège social, pas une seule sortie des buildings adjudants au métro n’est épargnée.

Montréal est la seule ville où le journal est autant distribué par des êtres humains. Et pour cause, la ville interdit d’avoir des machines distributrices, comme c’est le cas dans le reste du Canada. Dans la plupart des villes européennes où Métro est distribué, c’est au lecteur de se diriger vers la pile et de se plier pour prendre un journal… dernière petite marge de manœuvre. On comprend que la distribution par les camelots est la seule alternative pour un journal gratuit qui a vu son concurrent, 24h, autre quotidien gratuit, obtenir l’exclusivité de la distribution dans l’enceinte du métro en 2011. Pourtant cette distribution rajoute à l’agressivité croissante du paysage urbain, dont le métro est une partie centrale.

Les montréalais se voient imposer des publicités toujours plus grandes, toujours plus nombreuses. La station Berri Uqam, celle où passent chaque jour des milliers d’étudiants, est un temple effrayant de l’encouragement à la consommation effrenée. Les 350 écrans dans le métro qui étaient censés nous donner des informations sur l’horaire des trains, sont non seulement inexacts dans leur décompte, mais les neuf dixième de l’écran sont consacrés à la publicité. Bien sûr rien ne nous oblige à regarder l’écran, rien ne nous oblige à prendre ce journal. C’est le propre de la publicité de nous faire croire que nous sommes libres de nos choix tout en ne nous épargnant aucun mètre carré de la ville. Quand notre paysage urbain devient un gigantesque appel à la consommation et une éternelle célébration du toujours plus moins cher, il n’y a plus de choix. Chaque personne qui prend quotidiennement le métro et qui ne souhaite pas lire ce journal, doit chaque matin émettre un geste de refus à la personne charmante qui grelotte à l’entrée et lui tend le journal, comme un ordre déguisé en proposition. Le geste actif d’un lecteur qui va prendre le journal dans la pile ou qui s’arrête au kiosque ou au bureau de presse, laisse place à une acceptation par un geste passif, si furtif qu’on n’en pèse pas le poids. Le seul geste actif possible est celui du refus.

Autrefois les crieurs de journaux s’égosillaient pour les vendre. C’était le temps de la presse d’opinion où chaque journal avait sa propre ligne éditoriale, sa vision de la société, sa tendance politique, et où la transmission d’information était accompagnée d’analyse. Les camelots ne sont évidemment par les descendants des crieurs, ils ne distribuent qu’un seul journal, et ce journal est gratuit. Ils écoulent un stock. Ils travaillent pour des gens qui ne se soucient pas de la vente de leur produit, car ça n’est pas au lecteur que le produit est vendu, mais aux publicitaires.

Je t’achète tes lecteurs, tu me loues mes consommateurs

Le journal Métro a été créé en Suède en 1995. Il est aujourd’hui présent dans vingt-trois pays et en plus de quatre-vingt éditions. On ne sera pas étonné que le journal ait été racheté en Belgique par le groupe Rossel, en France par TF1, au Canada à 100% par Transcontinental, c’est-à-dire par les plus grands groupes de médias et marketing.

La plupart des journaux d’aujourd’hui sont financés par la publicité. Mais pour un quotidien gratuit, le poids de cet investissement est vertigineux. Car savez-vous que la gratuité paye ? Imaginez-vous combien de publicitaires seraient prêts à payer pour avoir le privilège de faire partie des toutes premières images de la journée qui pénètrent votre cerveau. Le journaliste qui décrypte les médias dans l’émission et le site Arrêt sur image, Daniel Schneidermann, rappelle : « Quand on fait semblant de donner quelque chose gratuitement aux gens, on vend toujours une part de leur cerveau disponible à des annonceurs ». (« Arrêt sur image : Schneidermann revient par le Net, Rue 89, 15 septembre 2007 http://rue89.nouvelobs.com/2007/09/15/arret-sur-images-schneidermann-revient-par-le-net)

Dans le journal Métro, pas une seule page sans publicité. Par un adroit jeu de besoins et de demande, un triangle infernal se construit entre le lecteur, le publicitaire et le journal : le publicitaire a besoin du journal pour toucher ses consommateurs, le journal a besoin du publicitaire pour toucher le plus grand nombre de lecteurs grâce à la gratuité, et le lecteur… veut de l’information gratuite à tout prix, au prix même de sa liberté de choisir.

 

Tondre les moutons et leur vendre la laine, une stratégie déjà bien implantée par GAFA (google, apple, facebook et amazon), émission de Daniel Mermet consacrée à ce phénomène « Si c’est gratuit c’est vous le produit » :

http://www.franceinter.fr/emission-la-bas-si-jy-suis-si-cest-gratuit-cest-vous-le-produit

Choisir : le prix de notre dernière liberté

Le journal Métro est le premier quotidien lu sur l’île de Montréal, avec 221 900 lecteurs par jour. « Aujourd’hui, alors que tous les quotidiens enregistrent une grosse décroissance de leur édition imprimée, Métro se démarque, une fois de plus, par la croissance de son lectorat hebdomadaire », déclare Nicolas Faucher, vice-président, éditeur du journal Métro à Montréal, sur le site du journal. Est-ce que cela signifie qu’il est le journal dont la ligne éditoriale plaît le plus ? Est-il le plus lu parce que les gens le choisissent par rapport à d’autres journaux ? Ou serait-il le numéro un parce qu’il est distribué gratuitement au nez des gens chaque matin ? Ne serait-il pas concurrencé si les autres journaux étaient eux aussi distribués gratuitement dans le métro ?

Dans nos sociétés marchandes d’hyper-consommation, la gratuité n’est que le prix du monopole. La gratuité de Facebook ou de Google sert à revendre aux publicitaires les informations que nous leur offrons. Et pendant ce temps, les services publics qui se battent pour offrir un accès gratuit à la culture (maisons de la culture, festivals, bibliothèques), à la santé ou à l’éducation, voient leurs moyens diminuer chaque année.

Quand j’achète un vêtement teint en Asie, je contribue à l’exploitation d’enfants, quand j’achète du poisson de Thaïlande, je contribue à l’esclavage de milliers de cambodgiens, dès que j’achète des avocats du Chili, je contribue à appauvrir les paysans locaux, quand je commande un livre sur Amazon, je contribue aux conditions de travail déplorables des employés et à écraser les petites librairies La liste ne s’arrête pas, chaque jour on en apprend de nouvelles. Comment faire ? Que puis-je faire ? Je ne peux pas tout contrôler, je n’ai pas les moyens d’acheter tout local et tout bio. Et puis je suis pressé. Je n’ai pas le temps d’aller dans un magasin de Presse. Avant le journal Métro, je ne lisais jamais le journal. C’est mieux que rien, non ? À la force du moins cher et de la gratuité, les grosses compagnies et le développement de la gratuité sur internet nous rendent complices de la disparition de dizaines de médias indépendants ces dernières années.

En avril dernier en France, Éric Fottorino a lancé un journal fou : le 1. Hebdomadaire papier, sans aucune publicité, où des écrivains, chercheurs et artistes écrivent chaque semaine sur un thème, de façon accessible. 2,80euros, soit le prix d’un petit latte chez Starbucks à Montréal. Résultat : 22 000 exemplaires vendus chaque semaine, avec 150 nouveaux abonnés par semaine, ce qui signifie 150 personnes qui font la démarche de se fidéliser à ce journal qui n’a même pas un an d’existence. Éric Fottorino avait fait le pari que ça n’était pas la presse papier qui était en crise, mais l’offre éditoriale. Pari tenu. http://le1hebdo.fr

Notre liberté de choisir n’a plus qu’une petite arène pour se défouler. Elle tourne toute seule, sans même avoir besoin du fouet. Elle a sa récompense au bout : facilité et gratuité. Pourtant si les animaux de cirque s’arrêtaient de tourner, le spectacle de l’hyperconsommation s’interromprait. Mais n’anticipons pas… il faut d’abord qu’à l’intérieur de chaque individu, s’allume une petite flamme de liberté et d’indépendance. Alors nous ferons un petit détour par un magasin de presse pour pouvoir comparer les journaux, et nous ferons le choix d’un journal qui nous correspond le mieux, au besoin on déboursera le prix d’un café. On choisira peut-être le jounal du Métro, par choix personnel et indépendant, pour la qualité de ses journalistes et sa ligne éditoriale, pas pour la facilité et la gratuité.

Et chaque matin nous dirons au gentil monsieur ou à la gentille dame : «  Non merci, si je le veux, ce journal, j’irai le prendre. Ma liberté n’a pas de prix… même pas celui de la gratuité ».

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"Des scènes au quotidien"

mafalda9

Vendredi dernier 26 septembre, le Canada et l’Union Européenne ont publié officiellement le texte du CETA (Comprehensive Economic and Trade Agreement) qui sera rendu public et présenté pour ratification au Parlement Européen dans les prochains mois. Ce traité est le fruit de négociations secrètes tenues depuis un an, qui préfigure le Traité Transatlantique (TAFTA) qui sera négocié en ce moment même (du 29 septembre au 3 octobre). Les grandes lignes de cet accord que les gouvernements négocient sans avoir préalablement obtenu l’accord de leurs parlements, sont déjà connues des Américains comme des Européens : la libre concurrence ne sera plus empêchée par les normes sanitaires, sociales, ou environnementales, et un État pourra être attaqué s’il ne se soumet pas aux exigences des multinationales.

Quand les victimes sont les coupables

Tout ceci, nous le savons grâce au travail exceptionnel des journalistes d’investigation, des chercheurs et des scientifiques. Régulièrement, ils sortent des reportages, des études et des articles qui nous montrent les dessous de notre système de consommation. Aujourd’hui notre nouveau drame, c’est que nous savons. Nous savons par exemple comment fonctionne Monsanto, et nous savons que ces traités ouvriront les portes européennes au géant américain. Pourtant, seules quelques centaines de personnes se sont mobilisées en France contre le traité transatlantique. Ils étaient des dizaines de milliers contre le mariage homosexuel. Cherchez l’erreur… Au Canada…néant.

Le système de consommation fait en sorte que je désire consommer ce qui pollue, ce qui rend malade, ce qui exploite. Parce que à portée de main, parce que moins cher. À chaque fois que je mange quelque chose qui contient du soja OGM, j’aide les enfants d’Argentine vivant près des champs de Monsanto à naître déformés avec des cheveux qui leur poussent partout sur le corps. À chaque fois que je mets une saucisse nourrie au maïs de Monsanto sur mon grill, j’encourage la fabrication de cochons qui naissent parfois à deux têtes, parfois mâle et femelle. Le miroir est douloureux. Chacun reste dans son jardin individuel sans se douter que son petit geste fait de l’ombre aux autres, et construit le paysage de demain.

Demain, justement, parlons-en. Puisque demain est déjà là. Demain les traités seront adoptés avec quelques modifications, et dans un premier temps, apporteront de la prospérité aux entreprises. Les élus sortiront les chiffres des nouveaux emplois créés. Les petits agriculteurs pourront bien gueuler. Dans les champs de maïs OGM, dans les abattoirs, dans les bassins d’élevage intensif, la nature continuera à réagir de la même manière : plus vous mettrez des antibiotiques pour combattre les parasites de la monoculture, plus ils développeront des anticorps et de nouvelles espèces qui résisteront. Il faudra inventer de nouveaux antibiotiques. Et toujours plus de produits non testés qui finiront dans nos assiettes. Ces produits font déjà des ravages chez les humains, mais les petits enfants d’Argentine, ce ne sont pas des humains qui nous concernent. Dans trente ans, quand le nombre de cancers augmentera (c’est déjà le cas) de façon exponentielle en Europe, alors il sera peut-être temps de s’inquiéter.

Le travail des chercheurs, des journalistes, des associations, qui passent des années entières à gratter pour nous montrer ce qu’il se passe, n’aura peut-être servi qu’à dire qu’on savait. Ils auront été, pour un temps, notre conscience.

Documentaire de Paul Moreira : « Bientôt dans vos assiettes » :

Le pouvoir d’achat c’est le pouvoir de ne pas acheter

Quand on pense qu’il suffirait que les gens n’achètent plus pour que ça ne se vende pas ! » (Coluche)

 

Il paraît que quand on veut on peut. Dans le monde de la consommation, c’est plutôt le contraire : quand on peut acheter, on veut acheter. Plus on peut, plus on veut. Le pouvoir d’achat dont on nous bassine les oreilles porte bien mal son nom. Acheter n’est plus un pouvoir, puisque je ne choisis plus ce que je j’achète. Je suis condamné à acheter, toujours moins cher, toujours plus.

En ces temps où le chômage augmente presque partout en Europe, les politiciens se disputent sur l’ordre du cercle vicieux : investir et baisser les impôts pour redonner du pouvoir d’achat, pouvoir d’achat retrouvé donc consommation, consommation donc prospérité, prospérité donc plein emploi et diminution de la dette, diminution de la dette donc investissements possibles.

Les politiques perdent ma confiance car je vois bien qu’ils sont impuissants à me rendre mon pouvoir d’achat. Ils ont délégué leur pouvoir aux multinationales. Le CETA et le TAFTA sont la consécration de cette perte de pouvoir.

Le vote est un pouvoir politique. Mais puisque tout cela est une question d’argent, mon pouvoir de peser sur des lois et des règlementations est complètement décalé. Ce n’est pas comme citoyen que je dois lutter, c’est comme consommateur. Il faut toujours savoir lutter avec les armes de l’adversaire, comme le répétait Mandela. Or comme consommateur, mon pouvoir est énorme. Car sans moi, toute la chaîne se rompt. Le boycott est la seule arme qui peut réellement peser sur les multinationales. Seulement voilà, mes habitudes sont plus difficiles à changer qu’une loi. Je peux toujours, à juste titre, dénoncer le manque de volonté des politiques, mais qu’en est-il de ma propre volonté ? Est-ce que j’irais acheter de la viande chez un boucher local, plutôt que celle moins chère du supermarché, quitte à ne manger de la viande que trois fois au lieu de six fois par semaine ?

Cet été, les espagnols ont boycotté massivement Coca Cola pour faire pression sur un plan social massif qui entraînait le licenciement de milliers de salariés des usines. Geste courageux qui a porté ses fruits, puisque Coca Cola a enregistré la plus forte baisse de son histoire. À ceci près que ce boycott était destiné à sauver des emplois chez Coca Cola, donc ne remettait absolument pas en question l’existence ni le monopole de cette marque.

Le boycott, c’est comme le vote : tout seul ça ne sert à rien. Le processus est long pour qu’un geste devienne un boycott : il faut que je sois informé, que j’exerce mon jugement critique quand je suis au supermarché, que je prenne des décisions en conséquent, et surtout, que j’en parle à mes proches et à mes collègues.

La puissance du refus est inestimable. Mais ce refus-là engage nos désirs les plus intimes et notre confort quotidien. Car le capitalisme n’est pas un monstre perché dans les locaux des multinationales. C’est un grand parc d’attraction où nous nous rendons avec plaisir chaque jour. Ce monstre, c’est notre enfant. Les enfants d’Argentine pourront attendre. Un burger ce soir ? Bon appétit.

A une époque de technologie avancée, le plus grand danger pour les idées, la culture et l’esprit risque davantage de venir d’un ennemi au visage souriant que d’un adversaire inspirant la terreur et la haine.

Aldux Huxley

 

 

Série américaine Farmed and dangerous :

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