Les cafés parisiens quand on est écrivain…

Pour la plupart des Parisiens qui ont quitté la capitale, revenir y vivre n’est pas envisageable. Mais il reste quelque chose, que les grandes villes fascinantes et terribles nous laissent. « Revenir vivre à Paris ? Plus jamais ! » Pourtant, lui rendre visite prend un autre goût. Y être en échappant au rythme infernal métro-boulot-dodo, offre un sentiment de liberté comme on en ressent peu souvent. L’agressivité et la mauvaise humeur des gens, on la fréquente avec distance. On en sourirait presque. On apprend à fréquenter des lieux familiers à certaines heures privilégiées. Alors tout change.

On redécouvre la plus petite place de Paris, son silence et son écho la nuit, les bars à chanson où, passé une certaine heure, on fume à l’intérieur avec les habitués. Certains quartiers où les commerçants et les riverains se connaissent comme dans un village. Paris continue à offrir ses merveilles à qui a le luxe de les accueillir dans un temps suspendu.  Même quand j’y habitais, j’ai toujours essayé de cultiver ces flâneries. Se laisser porter par les rues irrégulières qui ont toujours un lieu secret à nous montrer. Guetter les portes cochères où l’on peut rentrer sans code, et se retrouver dans une cour, écrin de silence, à quelques mètres d’un boulevard bruyant. J’ai eu le privilège d’accéder au passage secret d’une bibliothèque : la porte secrète qui s’ouvre en activant l’un des faux livres d’une rangée, l’accès aux passages secrets menant sous le clochés d’une tour, et la plus belle vue qu’aucun touriste de la Tour Eiffel ou de Notre-Dame ne pourrait envier. J’ai souvent renoncé aux trajets les plus courts pour faire des détours par certains ponts, histoire de voir Notre-Dame au lever du soleil ou la statue de la liberté en pleine nuit, apparaissant progressivement de haut en bas comme une promesse qui se dresse. 

Mais ce que Paris offre surtout à un écrivain, ce sont les cafés. Une ambiance qu’on ne retrouve dans aucune autre ville au monde. À condition de pouvoir trouver le café juste. Et il est vrai qu’il se fait rare, tant les écrans et les musiques assourdissantes les ont envahis. Pourtant il en reste. Il y a le café à l’étage d’un bâtiment qui donne sur l’église d’une rue pavée à l’ancienne. On y diffuse que de la musique classique. Il y a le bistro dans une rue aux dix théâtres, où les comédiens se retrouvent, et où j’ai pu finir leur champagne quelques fois.   

Pour écrire, il faut trouver le café « juste ». C’est un ensemble fragile où le visuel et le sonore accompagnent l’inspiration. Une musique d’ambiance présente mais qui peut se faire oublier. Trop peu de monde ça ne va pas, mais trop de brouhaha et impossible de travailler. Et bien sûr, il faut la vue. Trouver le bon angle. De quoi avoir un œil sur la rue et la terrasse, un autre sur le bar et quelques tables. Bien des fois j’ai agacé des serveurs en entrant dans un café, incapable de choisir la table, à renifler le bon angle, à évaluer la musique et l’ambiance, et à ressortir sans raison apparente. 

Me voici dans un café miracle, où toutes les conditions sont réunies. À l’angle de trois petites rues, où il y a assez de passage pour que la seule observation de cet angle permette de savoir l’heure qu’il est, si on est un jour de semaine ou le weekend. Je capte les gens en terrasse dans le reflet de la porte vitrée, trois tables autour de moi et le bar. Ici j’ai trouvé un poste d’observation privilégié de la diversité des habitants de cette ville et de notre société. Mes cinq cahiers étalés devant moi, je suis là depuis déjà deux heures, mon thé est fini de puis longtemps et on ne me force pas à consommer. Rares sont les pays où subsiste encore cette culture du temps passé au café indépendant de la consommation. 

C’est l’heure du passage entre l’après-midi creux et l’apéro. Sortie du boulot pour les uns, des cours pour les autres, rendez-vous pris et moment de partir pour les autres. J’ai développé la technique pour écouter les conversations alentour sans gêner, pour observer sans scruter. Pour être plongée dans mon travail et ne rien perdre ce qui se passe autour. À ma gauche deux femmes d’une cinquantaine d’années discutent presque à mi voix. C’est un rendez-vous important, où l’une vient déposer ses peurs. C’est celle qui me fait face. Quelque chose chez cette femme me plaît, je sais d’instinct qu’on s’entendrait très bien. C’est une femme forte et sensible, qui a souffert et qui pourtant a gardé une fraîcheur de l’écoute et de la disponibilité. L’autre est là pour accueillir sa parole, pour entrouvrir un rideau et lui faire voir le fond des choses. Ce n’est pas une rencontre entre copines pour se raconter les dernières nouvelles. C’est un de ces rendez-vous dont on sort en ayant l’impression d’y voir plus clair. 

Au bar, deux ouvriers parlent de comment arrêter de fumer. L’un montre des photos de la maison qu’il construit à sa mère au pays. Il y a une relation de camarade mais aussi d’apprenti à maître. Une relation de confiance qui n’est pas encore tout à fait mûre. Dans quelques mois, ils iront plus loin. À ma droite un femme d’une soixantaine d’années lit un bouquin sur le yoga. Elle sourit, s’arrête et prend le temps elle aussi d’écouter. Elle doit être au début de sa retraite, et savoure peut-être de se retrouver là, en plein après-midi, dans un café de son quartier, à lire pour elle sans se soucier de l’heure ou des rendez-vous. En face sur une banquette un étudiant est concentré sur son ordinateur, écouteurs dans les oreilles. La playlist du café est pourtant bonne. Mais il est ici comme il pourrait être au Starbucks : dans un décor dont il s’extrait. En terrasse on s’attend et on se rejoint en allumant des cigarettes. Une vieille femme traverse la rue. Pliée à quatre-vingt dix degrés, elle parle toute seule et ne regarde que droit devant elle. J’ai peut-être l’air à peu près aussi étrange quand j’ai le nez sur mes feuilles et que je fais des gestes en écrivant à toute allure, dans ces rares moments où les mots coulent et où j’ai peur de ne pas tous les rattraper. 

Les deux femmes se tiennent la main. Celle qui me fait face pleure. Elle regarde vers moi sans me voir. Cette femme existe maintenant dans ma mémoire, elle y a pris place et a imprimé une marque. Elle qui doit complètement ignorer mon existence. Et c’est bien normal. J’ai toujours eu moins d’importance dans la vie des gens qu’ils n’en prenaient dans la mienne. Je dois avoir un sens trop aiguisé pour les rencontres, mêmes celles qui se font sans échange de paroles, sans même un nom. Je prends ces visages, ces postures, ces gestes que Paris m’offre, et je les déplie dans des scènes sur du papier. Assise en face de la rive où les autres vivent normalement, je prends note. Toujours à la marge. Voilà pourquoi sur les bancs de Paris, dans ses parcs, le long de ses quais et dans ses cafés, je me sens à ma place. 

Sarah Roubato a publié :

Chroniques de terrasse

À différentes terrasses d’une ville, un narrateur anonyme observe du matin à la nuit le flot des passants et les scènes qui se jouent. Depuis son petit coin de trottoir, il est le témoin d’une société et d’une époque que racontent des personnages qui ne durent que le temps d’un verre.

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30 ans dans une heure

Partout en France et ailleurs, ils sont sur le point d’avoir trente ans. Une foule d’anonymes qui cherchent à habiter le monde ou à le fuir, à dessiner leurs rêves ou à s’en détourner. Au cœur du tumulte, ils s’interrogent, se font violence et ce sont leurs voix que l’on entend se déployer 

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livre sarah

Lettres à ma génération

Un recueil de lettres adressées à toutes celles et ceux, même s’ils ne peuvent pas répondre, qui peuplent la solitude d’une jeune femme éprise de la beauté du monde. Comment la dire, comment la préserver, comment y participer, alors que des forces contraires – l’hyperconsommation, les renoncements politiques, l’ambivalence du progrès technologique – nous isolent toujours plus les uns des autres ?

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