Un texte c’est une chaussure : chez le cordonnier

Il y a des jours où on a l’impression de commettre des gestes d’un autre temps. Dans un monde qui promet les canicules, les tornades, les inondations, la fonte des glaciers, l’étendue du désert, la disparition des abeilles, les vagues de réfugiés climatiques, nous allons vivre beaucoup de dernières fois. Il y a quelques jours, je suis allée faire réparer mes chaussures. Je ne suis pas fétichiste. Mais il est certains objets qui deviennent des compagnons de route. Ces chaussures m’accompagnent depuis 19 ans. Elles m’ont portées dans les montagnes de France et les hivers canadiens, elles ont eu entre leurs crampons la terre rouge du Maroc et le sable des îles. Elles m’ont empêché de glisser sur les graviers secs et sur la roche glissante des grottes. Je peux dire sans rire que je leur fais confiance. Alors quand un coin de tissu se déchire, quand une fente s’annonce dans le cuir, je cours chez le cordonnier.

Le plus proche est à quarante minutes en voiture. J’appelle avant. Un vieil homme me répond. Ce n’est pas le commerçant, mais c’est la voix de quelqu’un qui a décroché comme s’il était chez lui. Je me dis que ce doit être son père. J’imagine le vieil homme passant ses journées dans la boutique de son fils à qui il tient compagnie.

11h du matin. La boutique ressemble à un garage. Le bonhomme discute dans la rue avec un habitant du quartier. Il regarde mes chaussures, et me dit qu’il fera ce qu’il peut, mais ne promet rien… pour la fin de la semaine. Tant que ça ? Je ne pourrai pas aller marcher pendant trois jours ! Je les lui confie et je rentre. 40 minutes de voiture. 15h30, le téléphone sonne : « C’est le cordonnier. Bon je m’y suis mis à 13h, je viens de finir. Il y avait du boulot ! Vous pouvez passer les prendre. Comme je voyais que ça vous embêtait, je vous ai fait passer en premier. Oui je peux vous attendre jusqu’à 18h30. Sinon je les laisse au marchand de vin en face, et vous le paierez ! » Retour en ville. Bilan carbone minable. Bilan humain miraculeux.

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« J’ai fait ce que j’ai pu, mais vous savez…Vous n’en trouverez plus des comme ça. Regardez ici, vous voyez ? C’est un seul morceau. Aujourd’hui ils font ça avec deux. Ici ils mélangent avec de l’eau. Au bout de trois ou quatre ans l’eau s’évapore et ça casse. Et on ne peut pas réparer ; c’est fait pour. Ah, vous avez appelé chez moi, mon père m’a dit ? Eh oui, vous comprenez, le numéro de téléphone je ne peux pas le mettre dans l’annuaire car officiellement je suis à la retraite. Alors vous aimez voyager ? Et non moi je ne peux pas.»

Non, il ne peut pas avec 100 euros par mois de retraite d’artisan, et 550 euros de minimum retraite. Pour bons et loyaux services six jours sur sept dans cette même boutique pendant trente ans. C’est le double de ce que je gagne. D’un coup, je lui trouve un air de famille. Il me dit en ajustant sa limeuse : « Que voulez-vous, cordonnier, c’est fini ! » Trente ans me séparent de lui, et pourtant, j’aurais envie de l’appeler Camarade. Car moi aussi je me sens faire partie d’une espèce en voie de disparition. Je réponds à chaque message que je reçois ; je n’oublie pas un service que j’ai promis de rendre ; je suis à l’heure. Je m’attends à ce qu’une belle rencontre se déplie. Je demande des nouvelles… je vais chez le cordonnier.

Lui et moi sommes d’un autre temps. De celui qui fait durer le cuir de la chaussure comme celui de la rencontre. De celui qui a d’autres priorités que celle des horaires. Enfant de ce siècle et pourtant orpheline, je dois vivre dans un monde du one-shot, du clic, du commentaire, du smiley et du « J’te fais signe ! ». Un monde où les gens n’ont le temps de rien mais bien du temps à perdre. Où on ne sait quel est le bon moment, entre le J’étais très occupé, dans le rush  et le  Je me déconnecte, je suis en vacances. Où les rendez-vous sont des aumônes qu’on nous fait entre deux urgences. Où les ententes et les projets s’annulent aussi facilement que les rendez-vous. Je sais, on fait ce qu’on peut. Mais y’a la manière.

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J’arrache des bulles de rencontres au tourbillon des gens : des veillées, des spectacles, des cinémas sonores, des ateliers qui finissent après minuit dans leur cuisine où ils me racontent  souvent à quel point ils souhaitent changer de vie. Et pourtant, le lendemain, plus rien. e ne m’habitue pas à la vitesse a laquelle les gens « passent à autre chose ».  Et moi je marche avec l’espoir en bandoulière de cuir qui va bientôt casser et qu’on ne répare pas.

Il y a bien longtemps j’ai cru qu’il existait des recoins de l’humanité où le partage, la fidélité à ce qu’on dit et l’engagement étaient encore possibles. Aujourd’hui je crois qu’il faut les recréer. Qu’il faut mettre de côté ce qu’on considère comme des urgences et faire une place à l’essentiel. Je repars avec mes chaussures convalescentes. Elles me porteront encore un petit bout de chemin. Après, faudra apprendre à marcher différemment.

[1] Jacques Brel, « Fernand »

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