« Moi, tu sais, je vis au jour le jour. Je reste disponible, et tout arrive. », « Écoute, voyons comment on se sent au cours de la journée, et on se tient au courant ! ». Dans certains milieux, l’anticipation et la planification semblent être devenues des gros mots ; la marque très reconnaissable que tu n’as pas assez avancé sur ton chemin de délivrance d’une société hyper-rationaliste, hyper contrôlante et détachée de la nature. Si tu cherches à anticiper, c’est que tu n’es pas assez connecté à toi-même et que tu ne fais pas confiance à « La Vie ». La preuve, c’est que depuis que je le fais, il m’arrive plein de belles choses. Vraiment ?
Pourtant, tous les êtres vivants anticipent : les hibernants accumulent les réserves de nourriture, les castors accélèrent l’abattage des arbres avant les crues, les oiseaux migrateurs guettent le bon moment pour partir, les arbres arrêtent la montée de sève dès que les températures baissent.Anticiper, c’est être au plus près de la nature.
Mais la nature est aussi l’école de l’adaptation permanente. Ces êtres vivants qui ne cessent de planifier, savent parfaitement s’adapter et accueillir l’imprévu, le changement des saisons, les dangers qui se présentent. Savoir équilibrer anticipation et adaptation est au coeur de la survie des espèces.
S’il existe bien des personnes psycho-rigides ayant un besoin permanent de contrôle, le simple fait de vouloir planifier une journée ou poser un rendez-vous précis, n’en n’est pas le signe. Poussés par un juste rejet de nos modes de vie sectionnés par les horaires, beaucoup de personnes qui pratiquent un « carpe diem » permanent, imposent un règne du ressenti qui est en fait le règne de l’instantané.
En réaction à notre société trop segmentée qui nie les saisons et nos rythmes biologiques, nous avons construit le mythe de la personne enfin reconnectée à ses propres besoins, incapable de dire ce qu’elle fera dans deux heures. Elle arrive toujours en retard, rate le début des événements, mène peu d’expériences jusqu’au bout, et décrète que si elle ne voit pas la personne qui a interrompu trois fois ce qu’elle faisait pour s’adapter à elle, « c’est que ça ne devait pas se faire ». On oublie que cette personne reste l’enfant chéri de l’individualisme consumériste, car elle fait tout tourner autour de son désir du moment. Or le désir du moment n’est pas toujours le meilleur, et surtout pas le plus libre. Il est dépendant des hormones sécrétées, de la température, de notre faim, de ce qu’on vient de nous dire.
Entre la personne qui souhaite planifier et la personne qui souhaite improviser s’installe un rapport de pouvoir où l’une des deux se sent biaisée. L’employée qui aimerait avoir plus de latitude pour s’adapter aux circonstances, se voit limitée par un cadre trop rigide. Au contraire, une personne peut être constamment dépendante de l’humeur de son ami, incapable d’anticiper, et passer son temps à s’interrompre et à être disponible.
Tous les musiciens savent qu’aucune improvisation n’est possible si elle ne respecte pas le tempo du morceau, son harmonie et sa structure. Si on les perd, la mélodie improvisée ne raconte plus rien. C’est l’écart entre la structure et l’imprévisible qui crée la magie. Savoir qu’on doit partir d’un point A et aller à un point B n’empêche pas de bifurquer. Le marin le sait très bien. Suivre une direction, un vent, une structure, une temporalité, c’est reconnaître que nous ne sommes pas seuls au monde avec notre petit désir, mais que nous faisons partie de quelque chose de plus grand.Suivre une direction, un vent, une structure, une temporalité, c’est reconnaître que nous ne sommes pas seuls au monde avec notre petit désir, mais que nous faisons partie de quelque chose de plus grand.
Pouvoir donner à quelqu’un un jour et une heure de rendez-vous et l’honorer, c’est à nouveau s’intégrer au monde. C’est redevenir une personne et non plus un individu. Si je suis uniquement ma météo intérieure, j’ignore l’impact que j’ai sur l’autre. Que peut-être, ma décision de dernière minute empêche la personne que je souhaite rejoindre d’aller au bout d’un travail inspirant, de se coucher tôt, de rendre visite à sa grand-mère ou d’aller courir ce qui lui aurait fait un bien fou. En la gardant otage de ma décision, j’ai instauré sans le vouloir, un rapport de force. L’apparente hyper-flexibilité de l’improvisation permanente est en fait une manière d’imposer mon incapacité à prendre une décision. L’apparent sérieux de la personne incapable de flexibilité est une manière d’imposer sa peur de l’imprévu.
Qu’il est bon de ne pas savoir ce qu’on va faire de sa journée, de se laisser « porter » ! Oui, à condition de ne pas prendre les autres en otage. Qu’il est bon de pouvoir anticiper et organiser son temps ! Oui, à condition d’être capables d’accueillir ce qui surgit. Car nous sommes des êtres vivants, donc des êtres d’équilibre. Qu’il serait bon de s’en souvenir !

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