Semaine 1 : « J’en peux plus ! Vivement les vacances ! ». Semaine 2 : « J’ai tout coupé, ça a fait du bien ! ». Semaine 3 « J’ai dû attraper un virus… ». Semaine 4 : « Je suis H.S… Vivement les vacances ! »
Sous le poids des boîtes mail qui débordent, de l’incertitude du lendemain, des bips de notification, d’un environnement de plus en plus agressif pour nos sens, les « coupures » nous semblent salutaires. Et la liste des messages auxquels on n’a pas répondu continue à s’allonger, avec pour toutes réponses à disposition : « J’étais dans le rush » ou « J’ai tout coupé pendant les vacances ». Dans une société du pour ou contre, la solution du on/off semble être la bonne. Des milliers de podcasts et de posts nous abreuvent de récits de ceux qui ont réussi à couper leur téléphone pendant 1 mois, ont fait une retraite silencieuse de 10 jours ou fait le tour d’un continent sans argent. On admire la radicalité du choix, le régime drastique… et nous tombons encore dans le culte de la performance. On se construit une carte postale du vivre « off » que seuls les courageux ou les privilégiés peuvent se permettre, et que nous, communs des mortels, pouvons goûter à petite dose. Et s’il y avait quelque chose de plus radical à faire ?
Passer d’heures de scrollage au sevrage total a la même efficacité que le régime yoyo. On se gave de lectures, de silence, de méditation, de musique douce, d’après-midi de transat, d’écoute de son corps, pour mieux revenir à un régime de vie qui nous épuise, mais qu’il faut bien continuer, entre autres pour se payer ces moments de rupture. Le cercle vicieux est en place.
Une famille à élever, une pension à payer, des parents à aider… nous n’avons pas les mêmes opportunités pour quitter un job subi, une ville épuisante, des heures dans les transports, un mode de vie qui ne nous convient pas. Mais nous avons la même capacité à creuser dans notre quotidien des moments de ressourcement.
Je peux décider de marcher la dernière station un soir sur deux, sans rien dans les oreilles… et voir ce que ça fait. Qu’un soir par semaine, je n’allume pas la télé en rentrant… et voir ce qu’il se passe. Que pendant au moins une pause dans ma journée, je sors de l’immeuble et je cherche un parterre de verdure, que j’observe une fleur, quelque chose de vivant… Que chaque weekend j’exige de mon entourage une demie heure, une heure… rien que pour moi.
Effectuer des micro-changements dans notre quotidien est un acte bien plus radical, car il demande de modifier nos habitudes, c’est-à-dire de changer la nature de ce qui nous semble évident, plié, acquis. Bien plus difficile que de prendre le contre-pied dans l’espace-temps exceptionnel de vacances, de retraite ou de défi suivi par nos fans.
Les personnes qui font ce choix ont tous les âges et viennent de tous les milieux sociaux. Une paysanne suisse de trente ans qui me disait : « Je n’ai pas un jour de vacances. Mais si je ne me sens pas bien, je vais dormir plus longtemps pour récupérer. Je n’ai pas de weekends, mais je n’ai pas besoin de deux semaines de transat. » Un boulanger picard de cinquante-cinq ans qui a fait le choix de ne produire du pain que trois jours par semaine pour se donner le temps de cultiver son propre blé, de faire ses fagots de bois pour son four, et de contrôler toute la chaîne de son produit ; qui aime se lever à quatre heures du matin, mais qui peut aussi parler pendant une heure avec un client venu chercher son pain. Une mère canadienne quarantenaire divorcée travaillant 40 heures par semaine dans une grande ville, qui a décidé de se lever une heure plus tôt chaque jour pour marcher jusqu’à son travail, y compris par -30 degrés. Une médecin occitane avec quatre enfants qui, ne regardant pas la télé le soir, a commencé le piano à quarante-cinq ans, fait de la peinture, du tricot… et la cuisine en rentrant le soir après 19 heures.
Ces personnes ont une chose en commun : d’avoir compris qu’elles peuvent, à un moment de leur semaine chargée, choisir entre le clavier du téléphone et le piano, entre l’abrutissement des transports et la marche, entre une meilleure production et une meilleure relation au client. Pour ces personnes, se couper du téléphone n’est plus une privation. C’est un mouvement naturel pour aller vers ce qui leur fait du bien. Retrouver un rapport équilibré à ce qui devrait rester un outil, est le véritable défi, et le véritable exploit.

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