Dans les soirées de Sarah Roubato, une autre France s’exprime

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Nous sommes assis en cercle dans le hall d’un théâtre, sur des coussins dans un salon, dans une salle de classe ou dans une bergerie. Le temps d’une lettre, d’un portrait ou d’une chanson, chacun prend le temps de se poser à la terrasse de lui-même.

Que sont ces soirées ? Une performance musicale, une lecture littéraire, un débat citoyen, une écoute sonore ? Un peu de tout, selon ce dont les gens ont besoin.

Aucun des destinataires des lettres ne peut répondre – Zola, internet, mon indifférence, Blanche-Neige. Alors ce sont les gens venus écouter ces lettres qui vont le faire. Ils sont de la génération qui ne se définit ni par l’âge, ni par la catégorie socio-économique ni par l’origine ethnoculturelle. La génération du Grand Écart, (cliquez sur ce titre pour écouter le texte).

Depuis octobre 2o16, les Lettr2-soirees-lecturees à ma génération s’invitent dans les cafés associatifs, les fournils, les fermes, chez les gens, autant que dans les bibliothèques, universités ou théâtres.  Chacun se creuse un couloir imaginaire pour suivre la voix. Puis, un échange de regard, des sourires, des hochements de tête…

À l’automne 2017, c’est au tour des portraits sonores L’extraordinaire au quotidien. Cliquez ici pour accéder à la  carte interactive. Capture d’écran 2017-08-13 à 00.39.48

Aujourd’hui l’expérience radiophonique ou de l’écoute pure est solitaire. Les gens se réunissent pour aller voir un concert, un film, une conférence. Il y a toujours du visuel, et la séparation physique entre audience et objet regardé crée une déconnexion entre les auditeurs. Dans ces soirées, nous sommes ensemble autour d’une voix, en présence physique. Les regards se perdent dans un couloir imaginaire, rebondissent, se rencontrent, rient ensemble, les têtes hochent, les sourcils se froncent.

Derrière cette initiative, il y a aussi la volonté de ne pas séparer d’un côté la culture – objet de divertissement du soir – et de l’autre les actions citoyennes. Parce que l’acte même d’écrire pour dire la société où nous vivons, pour nous tendre les miroirs que nous fuyons, pour envisager d’autres possibles, est déjà un engagement, qui appelle à la discussion avec les citoyens.

Le centre de ces soirées n’est ni l’auteur ni son livre. C’est le nous qui se construit autour des textes, des portraits, des chansons. Il ne s’agit pas de poser des questions à l’auteur sur sa démarche, son style ou son parcours.  Chacun est invité à rebondir sur une lettre, à déplier ce qu’elle suscite en lui d’interrogation, d’inquiétude, de volonté, d’espoir, en exprimant son vécu et ses envies. Proposer aux gens autre chose que de gober du savoir ou du divertissement. Quand on referme un livre ou bien la porte d’un théâtre, d’une salle de concert, d’un cinéma, qu’en fait-on ? Est-ce qu’on s’accorde le temps de faire résonner une œuvre avec nos propres vies ?

Quelques témoignages de la première tournée des Lettres à ma génération
, automne 2016

Les lecteurs sont les agents, les organisateurs et les passeurs de ces soirées. Un autre rapport au public, un autre modèle économique aussi, à inventer ensemble.

Partout où je suis passée, dans les élites diplômées, dans les banlieues défavorisées, dans les départements les plus pauvres, dans les villages de campagne, j’ai vu des gens de tous les âges qui ont soif d’autre chose. Soif de se parler, soif de ne pas rester devant leur télé à regarder le monde se disloquer, à se recroqueviller dans sa bulle en espérant passer au travers et soulager ses angoisses dans le divertissement du soir. Les jeunes ont bien compris que le monde est différent de ce que l’école leur annonce. Les adultes savent que la société où ils vivent n’est pas celle que les médias leur racontent. Alors quand on leur offre un espace et un moment pour se rencontrer, ils le saisissent. De quoi parlent-ils ? Des changements qu’il est urgent d’entreprendre. Beaucoup de leurs phrases m’ont marquées et j’en déplie à mon tour quelques unes.

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Suis-je quelque chose en dehors de mon métier ?

Ils ne veulent plus se définir exclusivement par leur métier. Pouvoir envisager d’autres réponses à la question Qu’est-ce que tu fais dans la vie ? que Je suis [mon activité économique]. Ceux qui ont la chance d’avoir pour métier leur passion sont rares. Pour tous les autres, la pression constante à se définir par son activité économique est étouffante.

Quand un individu s’engage dans une association, une coopérative, un club, il définit son rapport à la société et sa volonté d’y agir. Quand il fait du théâtre de la musique, il exprime des peurs et des désirs enfouis au plus profond de nous. Quand il voyage ou pratique un sport, il inscrit son lien physique à la planète, aux êtres et aux éléments. En quoi ces activités seraient-elles moins importantes que celle qui lui permet de payer son loyer et ses biens ? Désaxer l’individu de son métier, pour lui redonner sa pleine dimension de citoyen et d’être humain, c’est ce à quoi beaucoup des gens que j’ai rencontrés aspirent.

Et si on proposait aux adolescents de trouver le verbe de leur vie, plutôt que le métier ? De leur demander s’ils veulent exprimer, aider, découvrir, innover, chercher, transmettre, guérir, réparer, défendre, faire entendre ou faire voir ? Ce verbe qu’ils pourront appliquer dans différents métiers auxquels les hasards de la vie les mèneront. Alors les parcours ne seront plus si chaotiques, et la diversité des expériences sera enfin valorisée.

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C’est quand je suis multiple que je me sens entier

Ils sont de plus en plus nombreux à ne pas vouloir s’enfermer dans une seule carrière, un seul parcours, un seul profil. Peut-on reconnaître qu’un individu est multiple et changeant ? Qu’une personne qui aura été ingénieur, intervenant social puis marin et boulanger, n’est pas dispersé ou instable, mais au contraire incroyablement riche. Que les personnes multi-potentielles sont aussi précieuses que les spécialistes ? Alors nous écoutons

Faire tomber les catégories

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Ils ne veulent plus être appréhendés comme un Français d’origine pour certains, comme une génération Y pour d’autres, comme scientifique ou comme littéraire pour les étudiants. Ces catégories par lesquelles l’école et les grands médias parlent d’eux ne sont pas celles par lesquelles ils se pensent ni par lesquelles ils agissent ou se rencontrent.

 « Tout commence à l’école »

Je n’ai jamais lu la Lettre à ma maîtresse à aucune soirée. Et pourtant chaque soir, on a fini par parler éducation. Ils ont envie d’une école qui construise des individus sur une autre base que celle de la compétition, qui reconnaisse la musique, le sport, les arts, comme des matières essentielles à la construction et à l’équilibre d’un individu capable de vivre en société. Ne plus opposer les matières sérieuses et celles qui ne seraient que des loisirs qu’on pourra consommer comme divertissement. Ne plus considérer les langues étrangères comme une menace pour la préservation de la langue française

Je veux agir… mais je ne sais pas comment

Changer radicalement de vie ou instiller de petits changements progressifs, changer le système de l’intérieur ou en inventer d’autres, aller voir ailleurs. Autour des Lettres, chacun peut interroger son positionnement dans un monde qui change.

Ouvrir de nouveaux espaces de parole

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Il suffit de se mettre en cercle et de s’écouter pour constater le décalage entre la représentation de notre société que nous imposent les grands médias – les Français sont frustrés, déçus, bloqués dans des archaïsmes, en échec, déprimés – et le terrain, où les gens sont prêts à accueillir les initiatives des semeurs qui, les mains dans le cambouis du quotidien, construisent une autre manière d’enseigner, de consommer, de s’informer, de produire de la culture, de vivre ensemble. Si seulement on les informait autrement.

Et quand des lycéens de seize ans écrivent à leur tour une Lettre à l’enfant échoué sur une plage, Lettre à mes révoltes, Lettre à la rue, ils nous montrent qu’ils ont quelque chose à dire sur la société qu’on leur présente et sur celle qu’ils veulent inventer. À nous de leur donner l’espace pour le faire.

Ces soirées sont organisés par les lecteurs. Alors n’hésitez pas à devenir les passeurs d’une soirée de lecture participative, dans votre salon, dans une bibliothèque ou un théâtre, un fournil ou une ferme. Comme la lettre sur Mediapart a existé grâce au million de lecteurs venus la lire pendant trois jours. Inscrivez-vous sur cette carte pour la tournée de 2o17 .

 

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