Lettre à un rond point

Cher Rond Point,

Tu es un bien curieux spécimen dans le paysage routier. Heureusement que je te connais depuis longtemps, sinon j’aurais eu du mal à te comprendre, moi qui ai passé mon permis dans un pays où tu n’existes pas. Et oui, je vais peut-être t’étonner mais tu n’es pas universel. Il y a des pays où il n’existe que des routes qui se croisent par deux, en angle droit, où ce sont des feux qui décident quand tu roules et quand tu attends, où il n’y a rien d’autre à espérer. Toi, tu prends les choses dans l’autre sens : priorité à gauche, on découvre les directions au fur et à mesure, car on n’a pas le temps de bien déchiffrer le panneau qui annonce les directions. Parfois il faut refaire le tour. On n’est jamais sûr s’il faut rouler au centre ou sur le côté. En Suisse, on indique en avance quel couloir il faut prendre pour quelle direction. Toi, tu laisses les gens décider, tu leur fais confiance. Il faut regarder autour de soi, être attentif, évaluer si on te laisse passer ou pas, oser ou attendre.

 

 

 

 

 

 

 

 

 




Je me demande même si ta mentalité n’est pas en train de gagner le pays. Figure-toi que cela fait plusieurs semaines que dans une petite ville oubliée, les feux d’un carrefour ne marchent plus. Les voitures arrivent de quatre directions différentes. Certaines vont en face, d’autres à gauche, d’autres à droite. Et bien sûr nous ne sommes pas en Amérique, ce ne sont pas de beaux angles droits. Et bien, sais-tu ce qui arrive ? Le désordre, l’anarchie, le chacun-pour-soi ? Et bien non… chacun est plus attentif. Puisqu’il n’y a ni feu ni agent de circulation, les conducteurs négocient entre eux les droits de passage, par une sorte de règle tacite où le bien commun avantage chacun. On vérifie deux fois plutôt qu’une, s’avance prudemment, on cherche un contact visuel avec les autres conducteurs. Personne n’attend plus d’indicateur de là-haut. Au moment où il passe dans le carrefour, chaque conducteur est responsable de lui-même et de tous les autres. Figure-toi que j’ai aussi assisté à ce mécanisme dans un rond-point en plein Paris !

Depuis quelques semaines, tu es devenu le QG d’une colère, le puits où des solitudes viennent étancher leur soif, le métier à tisser autour duquel passent des fils de différentes couleurs, de différentes tailles, de différents accents, qui finissent par tisser un grand cri. Près des carrés de pelouse traitées à l’herbicide ou d’une statue représentant une spécialité régionale, ou près de rien – un carré de béton, des enseignes de grandes distribution – tu accueilles les braseros, des tréteaux, la toile cirée, les thermos. Toi qui étais le cercle qui laisser couler, tu es devenu barrage qui bloque, qui ralentit, qui immobilise. Un joyeux foutoir. Dans ton arène ça gueule, ça chante, ça applaudit, ça soupire. Ça vit, ça se voit et ça se parle…enfin.

Mais j’ai peur, mon ami. J’ai peur que tu ne demandes que des solutions de là-haut. Que tu te mettes à parler le langage des feux, que tu oublies de planter les graines de ce terreau fertile que tu as créé. Les graines d’une autre société.

Si tu le voulais, tu pourrais être le bivouac d’une conquête plus grande que celle d’une augmentation de pouvoir d’achat. Tu serais la girouette qui ferait tourner le vent dans l’autre sens, et qui pointerait une autre direction. Là où la dignité humaine ne se mesurerait plus au pouvoir d’achat, où l’enjeu d’une vie ne serait pas de travailler pour gagner pour payer.

Tu retrouverais un peu de ce que fut la place du village, ou l’agora dans la cité grecque, là où la politique se faisait par les citoyens. As-tu remarqué qu’au centre des villages il y a toujours – quand il n’a pas été rasé – un vieil arbre ? Autour de lui les villageois se rassemblaient. Il donnait de l’ombre, des fruits, maintenait la terre, attirait les oiseaux et avec eux les insectes et avec eux les récoltes. Peut-être aussi pour rappeler à ceux qui parlaient des problèmes de la cité que sans lui, il n’y aurait pas de cité. Oui, c’est ainsi que je te vois, c’est ainsi que je t’espère. Fais-nous donc tourner la tête de l’autre côté, pour que ton QG de colère soit la ruche de l’espérance de demain.

Sarah Roubato a publié :

 Partout en France et ailleurs, ils sont sur le point d’avoir trente ans. Une foule d’anonymes qui cherchent à habiter le monde ou à le fuir, à dessiner leurs rêves ou à s’en détourner. Au cœur du tumulte, ils s’interrogent, se font violence et ce sont leurs voix que l’on entend se déployer 

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Une jeune femme écrit à un adolescent et lui propose d’envisager son avenir avec un autre regard que celui qu’on lui a appris, pour faire face à un monde qui change et qu’il va devoir réinventer. Une lettre qui résonne à tout âge pour ceux qui ont eu envie de quitter les chemins tout tracés et à qui on a dit que c’était impossible.

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Un recueil de lettres adressées à toutes celles et ceux, même s’ils ne peuvent pas répondre, qui peuplent la solitude d’une jeune femme éprise de la beauté du monde. Comment la dire, comment la préserver, comment y participer, alors que des forces contraires – l’hyperconsommation, les renoncements politiques, l’ambivalence du progrès technologique – nous isolent toujours plus les uns des autres ?

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