L’olivier de la rencontre

Quand les petites impressions révèlent les grandes questions… voici quelques scènes récoltées en parcourant une France qui ne se montre ni dans les journaux ni sur les guides touristiques, et qui nous racontent quelque chose sur l’humain auquel nous participons, et celui qu’il nous reste à inventer. 

Capture d’écran 2017-06-04 à 11.54.49IMG_1102Il y a des rencontres qui ont l’air de retrouvailles. Parfois elles se déplient, parfois, elles ne durent que le temps d’un trajet ou de la dernière heure avant de reprendre la route. Des inconnus s’installent dans ma mémoire comme les ports s’attachent à celle des marins.
C’était ma première tournée. Une passeuse m’accueille dans une petite ville au milieu d’un paysage provençal. Nous avons discuté jusque tard dans la nuit. Le lendemain, elle me propose de déjeuner avec ses amies. Je ne suis pas très enthousiaste, j’ai besoin de reprendre mon souffle de la compagnie des gens. Alors elle me dit : « J’aimerais te montrer un endroit, si tu as le temps avant de partir. » Je ramasse mes affaires et nous nous rendons à quelques minutes de la ville, dans un champ d’oliviers. Les arbres sont alignés et rasés de près. Mais entre deux allées, un olivier a été laissé à l’état sauvage. Ses branches ont dessiné une architecture de cathédrale. Nous devons nous baisser pour atteindre le tronc. Nous grimpons et restons quelques minutes en silence sur l’arbre. En repartant elle me dit : « Tu sais, je n’ai jamais amené personne ici. »
La dernière fois que j’avais entendu cette phrase, c’était avec Hella, la première de la série L’Extraordinaire au quotidien. Celle qui m’a donné envie de faire des portraits sonores. J’avais passé une semaine chez une inconnue que j’avais rencontrée par téléphone. On finit par improviser une performance dans l’ancien café du village. Le soir en rentrant elle me dit : « Il faut que tu rencontres Hella ». Je dis d’accord. Je n’ai aucune idée de qui est Hella ni ce qu’elle fait ni où elle vit. Le lendemain, elle m’accompagne à Carcassonne. Une femme tout en longueur mais visiblement très forte, cheveux blancs remontés, la peau du visage marquée de ceux qui passent leur vie dehors m’embarque dans sa voiture, direction la montagne noire. Tout s’est fait en moins de cinq minutes.
Le trajet dura une heure. Je n’ai aucun souvenir de ce dont nous avons parlé. Je sais juste que cette rencontre était une retrouvaille. Hella arrête la voiture dans une réserve d’oiseaux, sort, s’approche d’un pré, met ses mains en porte-voix et crie. Un troupeau de chevaux vient galoper à sa rencontre. Hella m’avait emmené voir ses chevaux. En retournant à la voiture, elle me dit : « Vous savez je n’amène personne ici, c’est mon univers. » Hella ne tutoie que les chevaux.
Rien n’est plus fragile qu’une rencontre. J’ai connu plus de rencontres avortées que de rencontres actualisées. Alors je les déplie avec la seule chose que j’aie, les mots. Mais l’olivier et les chevaux étaient bien réels. Sous cet arbre, au milieu des chevaux, c’était mon histoire qu’une autre racontait, dans sa langue. Et que je comprenais.
Dans notre monde qui oublie le temps à force de lui courir après, qui refuse le vide, les rencontres ressemblent à une aumône que l’autre nous fait entre deux urgences. Au moment où une complicité s’installe, un coup d’œil au téléphone, un Je dois y aller fait disparaître ce qui était en potentiel.
À moi qui n’ait pas de territoire, rien qui s’ancre, pas de racines dans un ciel ni dans un accent, ces deux femmes m’ont offert pour quelques minutes, un ancrage. Le privilège d’accéder à un endroit où elles sont en paix. Maintenant je peux revenir quand je veux à l’olivier ou aux chevaux. Il me suffit de cueillir le silence qu’elle m’ont offert.

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Sarah Roubato a publié

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