L’olivier de la rencontre

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Quand les petites impressions révèlent les grandes questions… voici quelques scènes récoltées en parcourant une France qui ne se montre ni dans les journaux ni sur les guides touristiques, et qui nous racontent quelque chose sur l’humain auquel nous participons, et celui qu’il nous reste à inventer. 

Capture d’écran 2017-06-04 à 11.54.49« Pour ceux qu’on reconnaît sans les avoir connus » (Philippe Noireaut)

Il y a des rencontres qui ont l’air de retrouvailles. Lors de mes tournées, je rencontre une dizaine de gens chaque jour. Le temps d’une soirée, il y a parfois le regard d’une jeune fille, le sourire d’un homme ridé au coin des yeux, le silence de certains. Et puis il y a les passeurs, ceux qui organisent les soirées et qui m’accueillent chez eux pour une nuit. Qui m’entrouvrent un petit pan de leur vie. De parfaits inconnus qui s’installent dans ma mémoire comme les ports s’attachent à celle des marins.

Lors de la première tournée de Lettres à ma génération, il y eut un port, un port vert dont les branches formaient une cathédrale. Sud de la France, le lendemain d’une soirée organisée par une passeuse. Nous avions discuté jusque tard dans la nuit. Le lendemain, elle me propose un déjeuner avec des amies à elle, avant de reprendre la route. Mais suis décalée. Après déjeuner, elle me dit : « J’aimerais te montrer un endroit, si tu as le temps avant de partir. » Je ramasse mes affaires et nous nous rendons à quelques minutes de la ville, dans un champ d’oliviers. Les arbres sont alignés et rasés de près. Mais entre deux allées, un olivier a été laissé à l’état sauvage. Ses branches ont dessiné une architecture de cathédrale. Nous devons nous baisser sous les branches pour atteindre le tronc. Nous grimpons et restons quelques minutes en silence. En quittant l’arbre, elle me dit : « Tu sais, je n’ai jamais amené personne ici. »IMG_1102

Aucun chapeau bien rempli, aucune merveilleuse soirée, ne m’a fait l’effet de ce cadeau. Je ne peux imaginer une plus grande marque de confiance que lorsqu’une personne qu’on vient de rencontrer nous amène dans le lieu où elle se sent en paix. Cela m’a ramené à ma rencontre avec la première personne dont j’ai fait un portrait sonore, Hella. J’avais passé une semaine chez une femme amoureuse de Barbara, qui m’avait entendu l’interpréter et qui m’avait interviewé pour une radio locale. Certains sont experts à reconnaître dans les visages des gens une richesse, ou un vice. Moi, c’est dans la voix. Quelque chose dans la voix de cette femme m’avait inspiré à déplier la rencontre. Je suis restée une semaine chez elle, sans prévoir de soirée ni d’événement particulier. Finalement l’événement s’improvisa, chez des voisins dont la maison était l’ancien café du village. Quelque chose revivait. Après une semaine, elle me dit que je devrais rencontrer une certaine Hella. La livraison se fait à Carcassonne, et me voici embarquée pour la montagne noire dans la voiture d’une parfaite inconnue.

Le trajet dura une heure. Je n’ai aucun souvenir de ce dont nous avons parlé. Je sais juste que cette rencontre était une retrouvaille. Quelque chose résonnait. Hella arrêta la voiture dans une réserve d’oiseaux, sortit, s’approcha d’un pré, mit ses mains en porte-voix et cria. Un troupeau de chevaux vint galoper. Hella m’avait emmené voir ses chevaux. En retournant à la voiture, elle me dit : « Vous savez je n’amène presque personne ici, c’est mon univers. »

Rien n’est plus fragile qu’une rencontre. Il y a sans doute plus de rencontres avortées que de rencontres qui s’actualisent. Parce que ce n’était pas le bon moment, pas le bon lieu, parce que l’un des deux n’était pas dans un bon état d’esprit. Parce que le contexte se prêtait plus aux postures qu’à l’authenticité. Parce qu’on avait tant de choses à faire après. Il y a des rencontres excitantes, enthousiasmantes, pleines de promesses. Et puis il y a les autres, presque sacrées, qui se suffisent à elles-mêmes, qu’elles soient avec ou sans lendemain.

On parle souvent de chimie quand on décrit une rencontre, ou d’harmonie. En chimie, pour que deux éléments se mélangent, il faut une complémentarité des éléments. En musique, l’harmonie est basée sur le juste écart entre deux vibrations. La rencontre aussi a quelque chose de l’ordre de la complémentarité et de l’unisson. D’un contraste et de quelque chose de commun. Comme si chacun racontait la même histoire, mais dans sa propre langue. Menait le même combat, dans une autre arène. Pour Hella c’était les chevaux, pour moi c’était les mots. Je n’ai pas de territoire à partager avec les autres. Rien qui s’ancre dans région, dans un soleil, dans un accent. Pour quelques minutes, quelques heures, ces deux femmes m’ont offert un ancrage.

Capture d’écran 2017-09-16 à 17.33.11Ces deux rencontres accueillaient deux éléments que les normes de nos sociétés écrasent régulièrement : le temps et le vide. Que ce soit pour recueillir les conseils des sa pairs, pour avoir un échange intellectuel, découvrir un créateur dont le travail résonne avec le nôtre, ou tout simplement pour gratter l’allumette d’une possible amitié, les rencontres ressemblent bien souvent à une aumône que l’autre nous fait entre deux urgences de sa vie bien remplie. Au moment où une complicité s’installe, un coup d’œil au téléphone, et un Je dois y aller nous rappelle que ce moment accordé est un privilège dont on devrait se réjouir.

Le vide, c’est cette capacité de ne rien faire avec quelqu’un. De se retrouver en présence, dans ces cafés sans écran de plus en plus rares, dans un parc, sur un banc, un quai, dans ces derniers endroits de la ville où aller nulle part est encore autorisé. À l’heure où nos yeux sont continuellement sollicités par les publicités, où nos téléphones nous permettent de tuer l’attente, où nos enfants sont écrasés par le trop-plein d’activités, le simple fait de ne rien faire avec l’autre est en quelque sorte une nouvelle forme de résistance.

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Sarah Roubato a publié Lettres à ma génération chez Michel Lafon. Cliquez ici pour en savoir plus et lire des extraits. Cliquez sur le livre pour le commander directement chez l’éditeur.livre sarah

Sarah Roubato organise une tournée cet automne, pour y participer cliquez ici.

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