Analyses

Les cent cinquante pages du rapport Stora sur la guerre d’Algérie et la colonisation éveillent un débat centré sur un seul aspect : la France doit-elle faire des excuses ? En France, les mots sont importants. Mais ils le sont d’une certaine manière, bien française : absents ou présents, ce sont toujours des mots qui viennent de là-haut.

Pour Benjamin Stora, il y a déjà eu condamnation et reconnaissance des méfaits de la colonisation, de Jacques Chirac à Madagascar, de Nicolas Sarkozy à Constantine, de François Hollande à Alger et d’Emmanuel Macron suite à l’affaire Audin. Mais “ cette succession de discours n’a pas pénétré le coeur de la société française”. Et pour cause. Même dans un régime aussi monarchique et vertical que l’est la Cinquième République, si le discours du chef de l’État n’est pas suivi d’une  conversation nationale, la réconciliation des mémoires ne sera jamais qu’une consigne dictée par un professeur que ses élèves n’écoutent plus.

Une mémoire qui viendrait de là-haut

Cette conception d’une mémoire qui se dicte verticalement, la France ne semble pas vouloir l’élargir. Les débats sur la reconnaissance et l’enseignement de la guerre d’Algérie restent cloisonnés aux sphères de l’enseignement et de l’État. Bien sûr, l’ouverture des archives, la déclassification des documents confidentiels et l’enseignement à l’école qui sont proposés dans le rapport, sont des éléments clés pour analyser et éduquer. Les cérémonies, les commémorations, la construction de stèles, l’institution d’une journée nationale sont des actes symboliques, certes utiles mais trop souvent suffisants en France. Mais tout cela ne suffit pas pour créer une mémoire active, vivante, et une réelle transmission. Celle-ci se fait par le récit, par la parole orale, et par la mise en présence des acteurs bientôt disparus de cette histoire qui est notre histoire. Encore une fois, la réponse française est uniquement verticale : on attend de la figure d’autorité – chef d’État, enseignant – que la vérité soit formulée. Et si cette vérité émanait d’un processus de participation démocratique ? C’est le pari qu’a fait le Canada. 

 

 

Une autre manière de réconcilier les mémoires

Entre 2007 et 2015, le gouvernement du Canada a consacré 72 millions de dollars à l’établissement de la Commission Réconciliation et Vérité. Cette convention était l’un des outils mis en place par la Convention de Règlement relative aux pensionnats indiens , qui cherchait à guérir les séquelles laissées par l’expérience des pensionnats catholiques sur les autochtones. De telles commissions ont été mises en oeuvre dans une trentaine de pays notamment en Afrique et en Amérique latine. Au Canada, 6500 témoignages ont été récoltés sur six années et sept événements nationaux ont été organisés dans différentes régions où les citoyens étaient invités à témoigner et à écouter. Un moment de parole et d’écoute en présence physique, qui contraste à la fois avec la verticalité des discours politiques ou des enseignements, et avec la libération d’une parole par hashtags dans la solitude d’un écran. Au Canada, cette commission n’a pas tout changé, bien sûr, mais elle a considérablement aidé, et elle a établi un tout autre rapport entre les représentants et la population. Lors de la remise officielle du rapport final, le chef de l’État Justin Trudeau était présent, parmi tous les représentants des Premières Nations, écoutées pendant plus de trois heures

Se parler pour se souvenir

La manière dont les nations établissent leur mémoire a beaucoup à voir avec notre rapport à la langue, aux mots et à la parole performative, c’est-à-dire considérée comme un acte à part entière. En Afrique, en Amérique latine et dans les pays anglo-saxons où ces commissions ont eu lieu, la parole orale est très valorisée, que ce soit par la multiplicité des agoras, le succès des podcasts et livres audios, ou encore la place des exercices oraux dans le parcours scolaire. En France, l’oralité n’est pas considérée comme un genre noble, sauf dans l’art de la dispute et des discours. Donc dans une relation d’opposition ou bien de verticalité. 

Pourtant, l’idée d’une “commission Mémoires et vérités chargée d’impulser des initiatives communes entre la France et l’Algérie sur les questions de mémoires” est bien présente dans le rapport Stora. “Cette commission pourrait recueillir la parole de témoins frappés douloureusement par cette guerre, pour établir plus de vérités, et parvenir à la réconciliation des mémoires.” (Benjamin Stora, Rapport sur la Guerre d’Algérie et la décolonisation, p.94 ) Une proposition de deux lignes dans un rapport de 150 pages. 

C’est à se demander si on cherche vraiment à réconcilier les mémoires des personnes vivantes qui ont vécu ces événements et celles qui en héritent, ou si la réconciliation des mémoires est devenue une affaire de politique étrangère et de relations diplomatiques. Si les citoyens sont les acteurs d’une mémoire qui s’incarne, ou bien les réceptacles passifs d’une mémoire des sachants et des disants.

 

 

Analyses

Dans ce pays, le rêve est difficile. Je ne parle pas du rêve qui chante derrière un slogan et s’éteint une fois rentré chez soi, une fois l’euphorie passée, ni de la vague envie qui dort dans un lieu qu’on appelle un jour, quand j’aurai le temps. Je parle d’un rêve qui s’implante dans le réel. Un rêve qui connaîtra des jours maigres, qui trébuchera, qui se reformulera. Un changement qui ne se déclare pas, mais qui s’essaye, les mains dans le cambouis du quotidien.

 

C’est un rêve moins scintillant que celui des cris de guerre et des appels à la révolution. Il ne produit qu’une rumeur qui gonfle, et vient s’échouer sur nos paillassons, à l’entrée de nos vies. Elle s’étouffera peut-être, à force de se faire marcher dessus par ceux qui ont plus urgent à faire.

C’est un pays où les gens passent plus de temps à fustiger ce qui ne va pas qu’à proposer des alternatives, où l’on dit plus facilement Le problème c’est plutôt que La solution serait…. Et pourtant écoute, dans ce pays comme dans tant d’autres, une rumeur se réveille.

Francis Azevedo

Partout dans le monde, et ici aussi, des semeurs cultivent le changement. Manger autrement, se chauffer autrement, éduquer autrement, vivre ensemble autrement, s’informer autrement. Ils voient leurs aînés, leurs voisins de métro ou de bureau, n’être que les rouages d’un système auquel ils ne croient plus. Les miroirs sont brisés : les citoyens ne se reconnaissent plus dans leurs élus, dans leurs médias, dans leurs écoles. Pourtant ils votent encore sans conviction, regardent la messe du 20 heures et disent à leurs enfants de bien faire leurs devoirs. Il sera toujours plus facile de changer une loi que de changer une habitude, une indifférence ou une peur.

Francis Azevedo

Et moi dans tout ça ? Moi la jeunesse, moi l’avenir, moi Demain ? On m’a collé sur le front bien des étiquettes, mais elles sont tombées les unes après les autres.

On me parle d’une génération Y, à laquelle j’appartiendrais de par mon année de naissance et mon utilisation supposée des nouvelles technologies. On me parle aussi d’une catégorie sociale basée sur mon statut économique : sans emploi, précaire, chômeur. On me parle aussi d’une communauté culturelle, basée sur le pays d’origine de mes parents, et on m’appelle alors Français d’origine…

Pourtant c’est loin de ces catégories que se retrouvent ceux qui font partie de ma génération, celle qui ne se définit ni par l’âge, ni par la profession ni par le statut socio-économique, ni par l’origine ethno-culturelle. Ils ont 9 ans, 25 ans, 75 ans, vivent au coeur de Paris ou dans une bergerie au pied d’une montagne. Ils sont ouvriers, paysans, professeurs, artistes, chercheurs, médecins, croyants ou athées; leurs origines culturelles chatouillent tous les points cardinaux. Qu’est-ce qui nous lie ? Qu’est-ce qui forme notre nous ?

C’est une posture partagée. Le geste que nous imprimons dans le monde, celui par lequel un sculpteur pourrait nous saisir. Notre génération sera peut-être celle qui voit ses pieds s’écarter à mesure que grandit une faille qui va bientôt séparer deux mondes. Celui du capitalisme consumériste en train d’agoniser, et l’autre, celui qui ne connaît pas encore son nom. Un monde où nos activités – manger, se maquiller, se divertir, se déplacer – respectent le vivant, où chacun réapprend à travailler avec ses mains, s’inscrit dans le local et l’économie circulaire, habite le temps au lieu de lui courir après. Un monde où les nouvelles technologies n’effacent pas la présence aux autres, et où la politique s’exerce au quotidien par les citoyens.

Francis Azevedo
Francis Azevedo

C’est un monde qui jaillit du minuscule et du grandiose ; du geste dérisoire d’un inconnu qui se met à nettoyer la berge d’une rivière aux Pays-Bas, et du projet démentiel d’un ingénieur de dix-neuf ans pour nettoyer les océans avec un immense filtre.

Chacun choisit son geste pour répondre à la crise : beaucoup attendent que ça passe, et ferment les yeux en espérant ne pas se retrouver sur la touche. D’autres, inquiets de voir s’amenuiser les aides et les indemnisations, s’acharnent à colmater les brèches d’un monde en train de se fissurer. Certains réclament un changement, en parlent, le marchent, pendant que d’autres, loin des mouvements de foule et des micros des grands médias, l’entreprennent chaque jour. Quand les deux se rencontreront ce sera peut-être le début de quelque chose.

Chaque jour, des milliers de personnes dans ce pays oeuvrent à construire l’horizon d’un autre demain. Ils n’ont ni porte-parole ni leader charismatique. Ils savent que le mythe de l’homme providentiel est derrière, et qu’il faut trouver autre chose. Nous sommes les enfants de l’individualisme : tout part d’un petit rêve à soi, pour soi. Et chacun dans son petit coin se met à creuser. Un jour son petit tunnel en croise un autre, et à deux ils arrivent dans une galerie. Alors le petit rêve mûrit et entre en relation avec d’autres. Et les individus reconstruisent du nous, du collectif, du vivre-ensemble, dans les galeries sous-terraines, sous l’arène politico-médiatique.

À mesure que s’amassent les ruines de notre système économique, de nos modèles de société, de

Francis Azevedo

l’équilibre de la planète, quelque chose fait encore bouger le balancier. Des contre-forces émergent. Mais elles sont si disparates encore, et si nouvelles, que leur puissance est diluée. De fines percées de lumière dans une tempête qui ne cesse de grandir. Pourtant chaque jour elles deviennent plus intenses. Elles dessinent le squelette d’un autre demain. Mais j’ai peur que ce monde-ci n’attende pas. La destruction est une vieille fille, elle a de l’expérience, elle travaille bien plus vite que la création.

À la fin de chaque journée, je ressens toujours la même courbature. Je fais le grand écart, entre enthousiasme et désespérance. J’ai l’espoir qui boite.

Ce qui nous arrive

Quand les petites impressions révèlent les grandes questions… voici quelques scènes récoltées en parcourant une France qui ne se montre ni dans les journaux ni sur les guides touristiques, et qui nous racontent quelque chose sur l’humain auquel nous participons, et celui qu’il nous reste à inventer. 

C’est un village quelque part entre montagnes, lacs et forêt. Les prés bordés des couleurs d’automne invitent encore à la sieste après le repas. Un seul besoin m’habite : la marche et le silence. Elle me propose de m’accompagner. Je préfère être seule, mais son regard franc et calme finit par me convaincre. Nous suivons un chemin qui passe à travers prés, enjambons des clôtures. Nous passons près d’un charme. J’aimerais m’y arrêter. Dommage. Je repère le chemin mais je l’ai vite oublié. Plus loin nous rejoignons un chemin doré. Les couleurs n’ont rien à envier au pastel de Mary Poppins. Elle me fait passer encore sous une clôture, s’arrête en plein milieu du pré, me tend le bras et dit « Tu me fais confiance ? »

IMG_1885Je prends son bras, ferme les yeux et me laisse guider. Je lis le paysage par les pieds. Une sensation que je n’ai connue qu’une fois, dans le Haut Atlas. Première arrivée au village où j’allais retourner treize fois. C’était une nuit sans lune. Après cinq heures de route et de pistes par la montagne, le camion arrive en pleine nuit dans un village. Les mules sont chargées et partent en avant. Je ne trouve pas ma lampe. Personne n’est habillé en blanc. Tant pis. Il faut marcher. Je n’ai plus que mes pieds pour comprendre où je suis. Les chemins qui descendent, les cailloux qui glissent, puis la terre boueuse, les bouts de bois qui nous font traverser la rivière, la remontée, petite glissade sur un bout de glace, et puis un interminable chemin. Suis-je en plein milieu d’un champ ou d’une forêt ? Est-ce qu’en tendant le bras je vais toucher le mur d’une maison ? Je n’en n’ai aucune idée.  Soudain mes pas craquent. Castagnent plutôt. Je me demande sur quoi je marche. C’est au matin que je découvrirai que ce sont des centaines de kilos de coquilles de noix que les femmes jettent devant leur maison après les avoir décortiquées.

Depuis quelques minutes, je me laisse envelopper par un bras qui me soutient et me guide. Je retrouve un lien au monde par le toucher. Ce sens tellement sous-développé dans notre société dominée par la vue. Je n’aime pas faire la bise. Un coup de joue ne m’a jamais fait entrer en contact avec quelqu’un. Mais serrer une main… Mes yeux clos perçoivent un changement de lumière. L’air est plus vif. Elle me dit qu’on va descendre quelques marches. J’entends que je ne marche plus sur l’herbe. Puis : « C’est quand tu veux. »

IMG_1871 copieJ’ouvre les yeux. Je suis à pic au bord d’une falaise, devant des montagnes bleutées par les dernières heures du jour. Il ne reste plus rien des prés, des clôtures, des vaches, du cocon végétal. À quelques mètres, c’est la roche découpée, la majesté des sommets rassurants et la profondeur de l’eau, tout ça à mes pieds.

Un couple vient vers nous. Le point de vue est connu des touristes. Ils sont arrivés par la route qui serpente entre les montagnes. On peut s’arrêter sur les accotements pour admirer la majesté des falaises qui plongent dans le lac. Tout est annoncé. On se prépare au grandiose.

Moi j’ai eu le privilège d’arriver par l’autre route. D’une campagne cocoonante, généreuse et calme. De la tranquillité des prés, des arbres fantaisistes. C’est ce coin de campagne qui m’a révélé la majesté des montagnes.

Dans notre société où il faut tracer un chemin droit, sûr, planifié, où le plus court chemin sera toujours salué, où les opinions se forgent sur des images qui affichent les résultats mais non les processus, il est parfois salutaire de se demander d’où vient le regard que nous posons sur les choses. De soulever nos pieds pour humer la terre qui reste accrochée à nos souliers. C’est peut-être dans le regard de ceux qui foulent des réalités contrastées que se logent les paysages les plus grandioses.
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Sarah Roubato a publié

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Ce qui nous arrive

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renart mort

Accroupie devant l’arbre, tête baissée, elle n’a pas bougé pendant une, peut-être deux minutes. Le temps d’une prière. Une prière qui n’avait rien de religieux, dans ce silence qu’ont les éléphants quand ils reconnaissent les ossements d’un des leurs.

Je revenais de la forêt. Sur le chemin à l’entrée du hameau, un renard est étendu, mort. Je vais la prévenir. Elle enfile ses chaussures sans les nouer et court vers le tas roux qui gît dans la boue. La morsure du chien est claire. C’est une femelle. Elle la soulève doucement. Son compagnon empoigne une pelle, et nous nous dirigeons vers l’entrée du bois pour l’enterrer. L’obscurité pousse déjà le jour à déguerpir. Tout se fait en silence. Une fois seulement, elle dit : « Je suis tellement désolée. ». Sa douleur n’a rien d’un emportement mystique devant une jolie peluche détruite. Elle sait que le chien a répondu à l’appel du sang. Mais à cette heure, elle sait aussi le poids de la disparition d’un individu appartenant à une espèce fragile.

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Je reste en retrait. Je sais que ce moment lui appartient. Qu’elle et cette renarde sont bâties dans la même montagne.  Je revois l’image de ces vacanciers sur une plage se ruant avec leur cent téléphones sur un bébé dauphin échoué trop près des cotes, qui finit par mourir de déshydratation. Je revois les touristes sur le pont d’un bateau du Bosphore, achetant des pains entiers juste pour le plaisir de voir quelque chose être rattrapé en l’air par un bec. Je revois les enfants de ma ville s’amuser à donner des coups de pied aux pigeons. Ceux qui frappent sur la vitre derrière laquelle l’orang-outan s’épouille. Ceux qui applaudissent l’orque qui lève la nageoire dans sa prison bleu ciel. Tous ceux-là ont sûrement adoré le film La Marche de l’Empereur.

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crédit photo : Marc-André Toupin

Je revois tout ça alors que la nuit ne me laisse entrevoir qu’une masse au-dessus d’un monticule de terre. Et d’un coup, dans la minute de sa prière silencieuse, cette fille penchée sur la mort d’un renard a tout racheté. Tant qu’il y aura sur terre des hommes pour pleurer la mort d’une bête mal tuée, nous aurons peut-être une chance. Pas la chance de sauver des espèces de leur disparition programmée, mais celle de dire qu’il y avait dans l’humain quelque chose qui le refusait. Et que nous avons simplement oublié de l’écouter.

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Ce qui nous arrive

Je crois avoir passé bien plus de la moitié de ma vie d’adulte à vivre chez les autres. J’ai vécu dans des maisons somptueuses avec du marbre partout, dans des vieilles bâtisses de campagne, des petits appartements de banlieue, des studios d’étudiants. Des inconnus m’ont fait goûté un peu de leur chez soi.

Pour beaucoup, un chez soi est l’accomplissement d’une œuvre. Des murs bâtis, des meubles polis, d’objets choisis. Pour certains, chez soi c’est la terre qu’on cultive, qu’on laboure, qui nous nourrit. Pour d’autres encore, c’est un petit nid, un cocon qui accueille les années de doute, de recherche et de partage. Pour la plupart, c’est un lieu de souvenirs et de projections. C’est là que s’installent les événements qui font de nous ce que nous sommes.

Mais il y en a pour qui un chez soi n’est ni un bâti, ni un coin de terre, ni un lieu de souvenirs. Qui est simplement un refuge. Un lieu où quelque chose de moi se dépose. Où je me sens en sécurité. Un endroit qui nous autorise à être complet. Comme un pianiste devant ses quatre-vingt huit touches.maison japon

Il y eut plusieurs fois par semaine pendant quelques années, le coin d’une table dans un quartier de Montréal. Un appartement toujours calme, chaud, lumineux, où, sans avoir besoin que je dise quoi que ce soit, celui qui m’ouvrait la porte savait déjà si ce jour-là j’allais déposer près du café brûlant des doutes, des coups de gueule, des espoirs ou mes déceptions.

Il y eut un bol en bois de noyer retourné qui me tenait lieu de siège, devant le feu d’une pièce qui ressemblait à une grotte, toute en terre couverte de suie. Derrière le feu qui dansait au sol, les yeux espiègles de celle qui fut ma forteresse dans un village du Haut Atlas. Elle ne parlait pas ma langue mais on se comprenait, on se savait. Grâce à elle je n’étais plus une invitée.

Et puis il y eut un coin de forêt en Ontario, dans une réserve naturelle, au bout d’un lac qui devient presque marécage, un tapis de mousse où je m’endormais. Une forêt qui me donnait force et paix en même temps, où je n’étais plus qu’un paquet de vie attentive à la vie qui m’entourait. Où je me reposais enfin de moi et du monde.

Depuis, je cherche cette forêt dans toutes les forêts que je parcours. Je cherche dans toutes les tasses de café posées sur une table de quoi me déposer. L’odeur du feu me rappelle celui du village berbère, sans parvenir à me réchauffer entièrement. Un coin de table, une cuisine qui ressemble à une grotte, une forêt… ces lieux m’habitent plus longtemps que je ne les ai habités. Comme il est des voix de notre enfance qui nous habitent et où on se sent chez soi, avant même de savoir à qui elles appartiennent.

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Devant son feu, au Maroc.

On demande toujours à quelqu’un où il habite. Mais résider n’est pas nécessairement habiter. Qu’est-ce qu’habiter une maison, habiter le temps, habiter sa vie ? Investir chaque recoin, être présent au lieu, au temps, au mouvement, aux rencontres. Nous vivons dans une société qui nous apprend à acquérir, à aménager, à résider, mais pas à habiter.

Refuge : là où quelque chose de soi se dépose et se déploie. Où on se sent en sécurité et prêt à s’élancer. Une courbature de l’espace-temps qui nous autorise à être complet, comme un pianiste dès qu’il se penche sur quatre-vingt huit touches noires et blanches. Parfois c’est juste, avant de reprendre la route, une épaule rocher, la grotte de deux bras, le rayon d’un sourire, la brise d’une voix au bout du fil.
 
Accepter un refuge, au point de lâcher ses défenses, de se dépoussiérer des précautions, d’exténuer la mise en scène de soi. Ce n’est pas s’avachir ou se laisser aller. Ce n’est pas éteindre sa vigilance. C’est simplement faire confiance à un lieu, à un voyage, à un moment, à quelqu’un, et s’autoriser y être entier.
 
Offrir un refuge à quelqu’un, ce n’est pas seulement lui ouvrir la porte de sa maison ou ses bras. C’est être prêt à accueillir ses exubérances, ses cris de joie, ses trépignements, ses excès, ses fragilités, ses doutes, ses maladresses, sa tristesse, son bonheur. Sans chercher à y mettre de l’ordre. Et par là-même, l’autoriser à déplier tous ses potentiels, à reposer ses ailes blessées. Et puis à s’envoler.

« Ils n’avaient pas de nom, mais leurs voix m’étaient aussi réelles et intimes que celles de mes grands-parents. En enfance, les mots ont un autre relief, une autre épaisseur. » (Lettre à une cassette, Lettres à ma générations, ed Michel Lafon)

 

Sarah Roubato a publié

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Ce qui nous arrive

Elle s’enroulait dans une serviette au moment où je passais. Ses longs cheveux blancs coulaient sur ses épaules maigres. L’envie d’aller lui parler s’est vite rangée derrière la bienséance, et j’ai baissé les yeux en accélérant le pas. Le sentier faisait le tour de sa maison à flanc de montagne. En arrivant de l’autre côté, sa chienne vient à ma rencontre. Elle aussi. Pieds nus. Elle me fait visiter sa maison. Elle est restée tout le temps nue dans sa serviette, sans aucune gêne, comme pour me rassurer sur le fait que je ne violais pas son intimité.

La dernière fois que j’ai vu des cheveux blancs dénoués, c’était dans un hammam au Maroc que j’ai fréquenté chaque semaine pendant des années. Le lieu qui m’a fait découvrir pour la première fois le corps des vieilles femmes, savonnées, frottées et rincées par les jeunes filles. Des corps qui ont travaillé toute leur vie, qui ont enfanté, qui ont peut-être été violentés. Des corps qui ont attendu, qui ont porté, qui se sont courbés, qui ont dansé. Les corps gras qui se répandent et les corps maigres qui se replient. Les seins tombants et les seins saillants. Dans ce lieu embué et bruyant se montrait tout ce que nos sociétés nous apprennent à cacher : la vieillesse, l’usure, le trop plein, le trop maigre, les poils, les bourrelets, les taches, les cicatrices.

Où sont passés les corps de nos grands-mères ? Où est passé ce lien intergénérationnel qui passe des mains expertes des mères qui lavent leurs enfants, aux mains douces des jeunes filles qui shampooinent leurs grand-mères ? Ces corps qui rappellent que la beauté se loge ailleurs que dans l’esthétique.

Cette femme vit sans électricité dans une petite maison accessible par un chemin forestier. Elle cuisine sur un poêle, cultive un petit potager, elle n’a plus de dents et se rend au marché en descendant toute la vallée à pied, puis en faisant du stop. Sur les murs à l’étage où elle dort, des photos de ses voyages. Car pendant vingt-neuf ans, elle a fait le tour du monde sur un voilier. Cette femme vit en France, et n’a rien d’un cliché de carte postale. Parce qu’elle m’a accueillie à moitié nue, sans gêne, elle m’a redonné quelque chose que je croyais ne pouvoir trouver que de l’autre côté de la Méditerranée. La semaine prochaine, je la conduirai au marché.

 

À lire aussi : Comment mourront nos parents demain ?

 

Quand les petites impressions révèlent les grandes questions… voici quelques scènes récoltées en parcourant une France qui ne se montre ni dans les journaux ni sur les guides touristiques, et qui nous racontent quelque chose sur l’humain auquel nous participons, et celui qu’il nous reste à inventer. 

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IMG_1102Il y a des rencontres qui ont l’air de retrouvailles. Parfois elles se déplient, parfois, elles ne durent que le temps d’un trajet ou de la dernière heure avant de reprendre la route. Des inconnus s’installent dans ma mémoire comme les ports s’attachent à celle des marins.
C’était ma première tournée. Une passeuse m’accueille dans une petite ville au milieu d’un paysage provençal. Nous avons discuté jusque tard dans la nuit. Le lendemain, elle me propose de déjeuner avec ses amies. Je ne suis pas très enthousiaste, j’ai besoin de reprendre mon souffle de la compagnie des gens. Alors elle me dit : « J’aimerais te montrer un endroit, si tu as le temps avant de partir. » Je ramasse mes affaires et nous nous rendons à quelques minutes de la ville, dans un champ d’oliviers. Les arbres sont alignés et rasés de près. Mais entre deux allées, un olivier a été laissé à l’état sauvage. Ses branches ont dessiné une architecture de cathédrale. Nous devons nous baisser pour atteindre le tronc. Nous grimpons et restons quelques minutes en silence sur l’arbre. En repartant elle me dit : « Tu sais, je n’ai jamais amené personne ici. »
La dernière fois que j’avais entendu cette phrase, c’était avec Hella, la première de la série L’Extraordinaire au quotidien. Celle qui m’a donné envie de faire des portraits sonores. J’avais passé une semaine chez une inconnue que j’avais rencontrée par téléphone. On finit par improviser une performance dans l’ancien café du village. Le soir en rentrant elle me dit : « Il faut que tu rencontres Hella ». Je dis d’accord. Je n’ai aucune idée de qui est Hella ni ce qu’elle fait ni où elle vit. Le lendemain, elle m’accompagne à Carcassonne. Une femme tout en longueur mais visiblement très forte, cheveux blancs remontés, la peau du visage marquée de ceux qui passent leur vie dehors m’embarque dans sa voiture, direction la montagne noire. Tout s’est fait en moins de cinq minutes.
Le trajet dura une heure. Je n’ai aucun souvenir de ce dont nous avons parlé. Je sais juste que cette rencontre était une retrouvaille. Hella arrête la voiture dans une réserve d’oiseaux, sort, s’approche d’un pré, met ses mains en porte-voix et crie. Un troupeau de chevaux vient galoper à sa rencontre. Hella m’avait emmené voir ses chevaux. En retournant à la voiture, elle me dit : « Vous savez je n’amène personne ici, c’est mon univers. » Hella ne tutoie que les chevaux.
Rien n’est plus fragile qu’une rencontre. J’ai connu plus de rencontres avortées que de rencontres actualisées. Alors je les déplie avec la seule chose que j’aie, les mots. Mais l’olivier et les chevaux étaient bien réels. Sous cet arbre, au milieu des chevaux, c’était mon histoire qu’une autre racontait, dans sa langue. Et que je comprenais.
Dans notre monde qui oublie le temps à force de lui courir après, qui refuse le vide, les rencontres ressemblent à une aumône que l’autre nous fait entre deux urgences. Au moment où une complicité s’installe, un coup d’œil au téléphone, un Je dois y aller fait disparaître ce qui était en potentiel.
À moi qui n’ait pas de territoire, rien qui s’ancre, pas de racines dans un ciel ni dans un accent, ces deux femmes m’ont offert pour quelques minutes, un ancrage. Le privilège d’accéder à un endroit où elles sont en paix. Maintenant je peux revenir quand je veux à l’olivier ou aux chevaux. Il me suffit de cueillir le silence qu’elle m’ont offert.

Pour écouter des extraits du portrait de Hella et l’acheter à prix libre à partir de 50 centimes d’euros, cliquez ici

 

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Lettres sans réponse

Chers lecteurs, chers auditeurs, chers passeurs,
Depuis octobre, les Lettres à ma génération sillonnent la France… et quelle France ! Bien loin de celle dont les grands médias nous dressent le portrait. Partout, des faiseurs d’un autre demain, des gens qui s’interrogent et se remettent en question, essayent et ratent, réessayent, labourent l’inconnu, recalibrent leur temps, remettent à l’heure leurs dépendances, recentrent leurs priorités. Des lecteurs devenus passeurs qui m’ont accueillis dans des cafés, des bibliothèques, des granges, des fermes, chez eux en centre-ville ou dans un hameau de montagne.

mafalda styloArtistes, créateurs, diseurs du monde, nous devons réinventer nos métiers et nous réapproprier de nouveaux espaces, et de trouver de nouveaux modèles économiques pour vivre. Dans ce nouveau système, c’est vous, lecteurs et auditeurs, qui devenez les agents, les relais, les distributeurs, de nos oeuvres.

À l’heure où nous avons de plus en plus besoin de nous réapproprier la parole citoyenne et notre vivre-ensemble, je vous propose de participer à une expérience inédite.

Organisons une grande tournée à l’automne 2017 !

Invitez vos amis, collègues, famille, voisins, dans votre salon, atelier, grange, fournil, et organisons ensemble pour l’automne 2017 une grande tournée de rencontres/performances à domicile dans toute la France, autour des Lettres à ma génération (cliquez pour en savoir plus) et des portraits sonores L’extraordinaire au quotidien. (cliquez pour en savoir plus). Une rencontre faite d’écoute et de parole, un acte politique au sens premier, pour adultes et ados, grands parleurs et grands écouteurs, esprits pleins de certitudes et âmes pleines de questionnements, autour de ces personnes chez nous, autour de nous, qui mènent leur vie en dehors des chemins tous tracés.

Que vous soyez dans une grande ville ou dans un hameau de montagne, n’hésitez pas ! Je me déplace aussi en Belgique Luxembourg et Suisse. Ces soirées peuvent prendre la forme d’une auberge espagnole où chacun amène quelque chose à manger, ou bien d’un partenariat avec des producteurs locaux qui viendraient faire partager leurs productions, tout est possible !
D’autres lieux sont bien entendu envisageables.
CONTRIBUTION DEMANDÉE : pot de confiture, miel du pays, corbeille de fruits de saison ou toute autre petite succulence de votre cru, ou 5 euros par personne.
NOMBRE DE PERSONNES : minimum 10, maximum ce que votre salon peut accueillir !
BESOINS LOGISTIQUES : un système de son pour diffuser les portraits et les bandes sonores

Comment devenir passeur ?
 
1. Vous inscrivez dès maintenant votre salon sur cette CARTE EN CLIQUANT ICI: tapez une adresse (vous pouvez indiquer une adresse approximative) et cliquez sur la goutte – ajouter un repère.
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2. Contactez-moi via le formulaire de ce site en me précisant le lieu, période possible, mail et numéro de téléphone.
 
3. Je trace des itinéraires possibles pour vous relier les uns aux autres et je vous proposerai des dates.
 
Au plaisir de vous rencontrer !
signature Sarah NB
Lettres sans réponse

Mon amie, ma sœur, ma mère,

Voilà quelques temps que je te parcours et que je t’observe. Avec un œil qui te découvre, et un qui te retrouve. L’œil de l’étranger et l’œil de l’enfant du pays. Car j’ai eu la chance de te quitter un jour. Et de te revenir. Mon étrangère, mon enfance.

Je n’ai pas voulu te visiter mais t’habiter. J’ai vécu avec des paysans, des ouvriers, des artistes, des professeurs, des cadres, des commerçants. Dans un appartement huppé d’un centre ville et dans une ancienne bergerie d’un hameau de montagne, au onzième étage d’une tour de banlieue d’une Zone Urbaine Sensible et dans un petit pavillon.

Derrière les différences sociales et économiques, les codes et les registres de langage, j’ai entendu les mêmes envies, les mêmes peurs, les mêmes aspirations, les mêmes doutes face à un monde où le savoir ne mène pas à la sagesse, où plus on gagne du temps moins on en a à perdre, où l’échange d’informations ne renforce pas les liens entre les gens, où l’accessibilité de tout n’empêche pas l’uniformisation de la pensée, où la libéralisation tue la liberté. De quoi effacer d’un revers de pied les lignes tracées sur le sable de nos représentations qui séparent les jeunes des vieux, les ruraux des citadins, les ouvriers des patrons, les chômeurs des travailleurs, les artisans des intellectuels.Capture d’écran 2017-04-15 à 14.38.40

Partout où je vais, c’est une autre ligne que j’ai vu se dessiner. Une ligne qui passe entre voisins, entre collègues, entre frère et sœur [1]. Entre ceux qui reproduisent ce qu’on leur a appris et ceux qui remettent en question, qui tentent de retrouver un équilibre entre liberté individuelle et le vivre-ensemble, qui recalibrent leurs priorités, qui changent de perspective, qui essaient, qui se trompent, qui recommencent. Entre ceux qui laissent faire et ceux qui prennent le risque de mal faire. Entre ceux qui attendent que le changement vienne d’en haut et ceux qui l’appliquent dans chaque geste de leur quotidien. Entre ceux qui ont renoncé à leur puissance et ceux qui la reconquièrent. Entre ceux qui font faute de mieux et ceux qui œuvrent pour faire mieux. Entre ceux qui se contentent du monde tel qu’il est et ceux qui poursuivent le monde tel qu’il devrait être.

Ma chère, ma très chère France, mon refuge, ma référence, mon juge,

Tant de regards sont posés sur toi ces jours-ci. Des regards otages du spectacle médiatique.

Les lions sont lâchés. Ils se roulent dans la poussière de l’arène en donnant des coups de dents dans l’air. Ils se griffent à coups de formules soigneusement préparées par les communiquants, de chiffres taillés sur mesure, de dénonciations sorties du coffre, de petites phrases chargées à bloc et de grands mots vidés de leur substance.

Le spectacle a lieu tous les cinq ans. Autour de la piste, les enfants de Monsieur Loyal présentent les lions, commentent la longueur de leur crinière, la couleur de leurs poils, leur poids, l’écartement de leurs yeux. À chaque spectacle la première rangée de gradins recule. Il y a bien longtemps que les lions ne voient plus les spectateurs qu’ils tentent de séduire. Ils leur disent qu’ils les comprennent, qu’ils les connaissent, qu’ils les représentent.

Les spectateurs ennuyés écoutent quand même. Ils n’ont rien d’autre à faire. Faut dire qu’ils n’y voient plus très bien. Heureusement les petits Loyal sont là pour les guider jusqu’à leurs sièges. Ils leur décrivent ce qui se passe dans l’arène, leur disent quand hocher la tête et quand la secouer. Leur pouvoir de décision a l’étendue d’un passage clouté.

Les lions ouvrent le spectacle avec des rugissements de haut calibre : démocratie, république, liberté. Puis ils attaquent avec les formules qui ont fait leur gloire : injecter de l’argent, suppression de postes, réduction de la dette. Ils distillent par de petits grognements les mots chômage et emploi, feuille de paye et exonération fiscale, sécurité, assistanat, libéral, capital, social. Il y a bien longtemps que les mots rêve, imagination, envie, possibilités, vivre ensemble, entraide, découverte, apprendre, bien-être, bonheur, espérance ont déserté l’arène.

cature d'écran 2017 2Pourtant, sous le vacarme du spectacle, un autre bruit se fait entendre. Un bruit de grattage, de reniflage, de pioches et de coups. C’est le bruit des taupes qui ont déserté les gradins. Chaque année elles sont plus nombreuses.

Juste sous l’arène, des taupes travaillent. Jour et nuit, jour de spectacle et jours de relâche. Elles creusent, abattent des cloisons entre des mondes qui s’ignoraient, relient des galeries, inventent de nouveaux itinéraires de vie. Souvent elles arrivent à des impasses, impossible de creuser plus loin. Alors elles font demi tour, et cherchent un autre accès.

Elles préparent le monde de demain. Elles ne savent pas si ce sera suffisant. Tant pis. Elles creusent. Sous ceux qui rugissent, elles agissent. Sous ceux qui grognent, elles grattent. Sous les coups de griffes, elles reniflent. Pour pouvoir se dire à la fin du spectacle que quelque chose a changé pendant qu’elles sont passées.

Elles ne savent pas qu’elles sont aussi nombreuses. Chacune dans son tunnel suit un instinct, une idée, une intuition, une folie. Elles ont troqué la vision du monde qu’on leur a apprise contre celle d’un monde qui n’existe pas encore. Elles flairent les potentiels. Au fond du tunnel, elles voient d’autres horizons.

Chacune dans son couloir se croit seule. Elles passent souvent à quelques centimètres l’une de l’autre sans se rencontrer. Parfois, il suffit d’un coup de griffe bien placé, et un mur s’ouvre sur une vaste galerie où elles se rencontrent. Alors elles créent des associations, des collectifs, des mouvements, des villages. Creusent des écoles alternatives, des monnaies locales, font du bio, organisent des circuits courts, se libèrent de l’argent par le troc, encouragent un tourisme respectueux des espaces qu’il traverse, inventent d’autres modèles d’entreprise, créent des associations pour ceux que leur âge, leur handicap ou leur parcours de vie, isolent de la société.Capture d’écran 2017-04-15 à 14.53.59

Elles préparent un monde où nos activités – manger, se chauffer, se déplacer, se maquiller – respectent le vivant, où les générations travaillent, s’amusent et apprennent ensemble, où les nouvelles technologies n’effacent pas la présence aux autres.

Elles arrivent de tous les coins de la plaine. Des usines, des salles de classe, des champs, des bureaux, des estrades. De la grande ville, des banlieues, des campagnes. Là haut, on leur avait appris qu’elles appartenaient à différentes espèces. Qu’elles devaient évoluer de chaque côté d’une ligne de fracture qui sépare les centre-villoises et les banlieusardes, les rurales et les citadines, les ouvrières et les cadres, les chômeuses et les travailleuses, les littéraires et les scientifiques, les jeunes et les vieilles, celles qui sont nées ici et celles qui sont nées ailleurs.

Sous terre, elles se sont rencontrées. Et elles ont appris que la véritable ligne de fracture était ailleurs. Entre celles qui mesurent le bonheur par l’accumulation de biens et de loisirs, et celles qui le mesurent par le temps passé à prendre soin du vivant. Entre celles qui travaillent pour consommer, consomment pour se consoler de travailler, et celles qui travaillent pour réaliser un rêve qui s’occupe de la beauté du monde. Entre celles qui courent après le temps et celles qui l’habitent.

Autour de l’arène, personne ne soupçonne qu’un monde est en train de se construire sous terre. Les Monsieur Loyal crient le plus fort possible pour recouvrir le bruit des taupes.

Ma belle France, ma merveille, mon insupportable,Capture d’écran 2017-04-15 à 14.49.58

Il est temps pour toi de changer le miroir dans lequel tu te regardes.

Partout entre tes flancs, des gens de tous les âges, de toutes les origines, de toutes les convictions et de tous les savoir-faires te modèlent une autre silhouette. Ceux-là ne font pas les unes et ne font pas le buzz. Ils sont de la race des pionniers. Ceux qu’on oublie en marchant sur les sentiers qu’ils ont tracés.

Beaucoup ne connaissent de toi que ce qui se joue dans l’arène médiatique. Ils s’en servent pour se faire des opinions, pour voter, pour diriger leurs enfants vers des chemins de vie périmés. Le jeu est faussé d’avance. Les spectateurs applaudissent, huent, lèvent le poing, brandissent des pancartes, parce que celui-ci est jeune, celui-là est drôle, cet autre a les oreilles décollées.

Ma reine, mon enfant, mon inconnue,capture d'écran 2017 1

Je te souhaite de l’audace, et de l’humilité. L’audace d’entreprendre toi-même le changement auquel tu aspires. Par le petit et par le grandiose. Par les projets démentiels et par les gestes infimes. Pour que chacun retrouve la puissance de rêver, de désirer, de créer.

Je te souhaite l’humilité d’apprendre d’autres sociétés. De ne pas craindre de te perdre en allant voir ailleurs. Je sais que tu fais encore briller les yeux de bien des gens dans le monde entier. Je me demande parfois si la lumière de ton phare n’est pas comme celle des étoiles – d’un autre temps. Et si la lumière de demain ne viendra pas du monde des taupes.

 

[1] J’ai vu deux voisines dans un hameau de montagne, l’une aspergeant ses cultures de pesticides, se nourrissant chez Carrefour et l’autre faisant son jardin en permaculture et s’inscrivant dans les circuits courts. Deux femmes dans la même montagne, pour deux modèles de vie radicalement opposés. J’ai vu des jeunes passer leurs journées devant un ordinateur pour développer leur start-up pour éditer, créer et vendre, sur un modèle d’entraide et de solidarité. J’en ai vu d’autres passer aussi leurs journées devant leur écran, à consommer de l’image qui remplit mais ne comble rien. Dans un bus j’ai vu une fille voilée rentrant dans sa banlieue, et une autre en petite jupe qui allait descendre au centre ville. Elles avaient toutes les deux le même sac à main de marque, et le même téléphone à la main, toutes les deux maquillées comme des poupées. Deux élèves modèles de la consommation et du règne de l’apparence.

J’ai vécu avec ceux qui n’ont rien et qui se sentent riches de manger les légumes du coin, de pouvoir arpenter la montagne, d’avoir le temps d’apprendre et de faire, j’en ai vu qui ont les dernières baskets, le téléphone, les écrans plats, et qui ont les traits de quelqu’un qui a toujours faim. J’ai vu des gamins de neuf ans n’avoir comme seule question à poser à un danseur après le spectacle « Combien tu gagnes ? ». J’ai vu des retraités participer à un loto pour aider une association caritative, et se plaindre que les lots ne soient pas assez beaux. J’en ai vu d’autres ne pas compter le temps qu’ils passent à accueillir, à créer des rencontres, à partager.

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Analyses

Des foules amassées place de la République à Paris, place du Capitole à Toulouse, à Bruxelles ou encore à Montréal. Des slogans et des pancartes, des poings levés et des cars de CRS, des gens assis en cercle devant utilisant un mégaphone pour se faire entendre et des gestes pour intervenir dans les débats. Voilà les images qui viennent spontanément quand on évoque Nuit Debout.

nuitdebout1Ici, à 700 mètres d’altitude, pas de mégaphone. Une ou deux pancartes sur la route pour annoncer l’événement, trois tables avec des noms de commission, et puis la grande table, celle où chacun pose un plat qu’il vient de préparer. Jean-Louis Hélène et Marcel s’assurent que la Déclaration des Droits de L’homme accrochée à un fil ne s’envolera pas, préparent les verres et récupèrent les chaises de l’ancienne école. Jean-Louis et Hélène habitent dans la région depuis vint ans. Avant ça, ils naviguaient. Mar
cel, lui, est là depuis un mois. Ils ne sont pas de la même génération, mais c’est ensemble qu’ils ont pris cette initiative, comme si c’était l’occasion de prouver qu’il y a bien un avenir commun à tous les habitants de la Montagne Noire, et que Nuit Debout était peut-être l’occasion d’en parler.

Dans les campagnes reculées, le mouvement Nuit Debout s’étend. Sur la carte du mouvement en métropole, ce sont vingt-trois communes de moins de deux cents habitants qui se sont inscrites. Dans ces petits coins de pays, des gens de villages alentours se rencontrent, mais surtout se retrouvent. Parce qu’ils partagent un devenir local, ils font rapidement le lien entre les principes d’une démocratie participative, et les actions locales. Hierse tenait la 10ème Nuit Debout de la Montagne Noire, précédée la veille d’une projection du film Merci Patron. 

Nuit Debout Brissac
Nuit Debout Brissac

« La réappropriation de l’espace citoyen »

Alors qu’ils entendaient parler de Nuit Debout, Hélène et Jean-Louis se rendent à Carcassonne pour voir si quelque chose frémit. Rien. Alors l’idée est lancée, simplement : « Et bien on va le faire chez nous ! », dit Jean-Louis. Le 16 avril, ils organisent la première Nuit Debout de l’Aude, chez eux à Castans, village d’une centaine habitants. Quatre-vingt personnes sont présentes. Depuis, une fois par semaine, ils vont de village en village pour étendre le mouvement et « créer du lien social » comme disent les sociologues. Pradelles-Cabardès, Lespinassière, Cabrespine, Castans, Lacombe, des noms connus d’une poignée de personnes, qui deviennent les lieux d’une action pionnière. Fort de cette expérience, Marcel descend dans la vallée pour encourager les Carcassonnais à s’y mettre. C’est chose faite depuis le 22 avril.

Alors que Nuit Debout est perçu comme étant un mouvement de jeunes citadins, dans l’Aude où 25% de la population est retraitée, le mouvement est principalement initié par des quinca et sexagénaires, déjà actifs sur le terrain de l’entraide et du vivre autrement, dans le domaine de la santé, de l’éducation ou encore de la réinsertion sociale. Alors que le mouvement Nuit Debout n’était encore qu’un folklore parisien, un journal a été lancé par les habitants de la Montagne Noire, la Petite tribune citoyenne. Des feuilles A3 pliées en deux, dans lesquelles les habitants d’une dizaine de villages écrivent – poèmes, manifestes, témoignages. Un journal local à prix libre pour « connaître l’habitant de la vallée voisine, ses considérations locales ou mondiales. » Le terreau était fertile pour que Nuit Debout prenne. Les grands absents de cette Nuit Debout sont pourtant les agriculteurs, avec qui le dialogue sur les pesticides ou le changement d’alimentation semble difficile.

Dans ces villages isolés, le mouvement Nuit Debout recrée du lien social. « On dit que les villes sont un terreau de l’individualnuitdebout3isme, mais on n’a pas idée de l’isolement des gens en campagne. À 18 heures chacun est chez soi devant la télé, et le dimanche chacun dans son carré de jardin. » constate Jean-François Sauvaget, ancien professeur de sport forgé à la politique locale.

 

Pour Marcel, trentenaire fraîchement arrivé dans le pays, « Les Nuit Debout, c’est d’abord la réappropriation de l’exercice citoyen. On a tout à réapprendre : comment débattre, comment prendre des décisions en commun. On expérimente la sociocratie, le tirage au sort, le vote à la majorité. C’est un exercice lent et difficile, qui contraste avec l’urgence de l’action par rapport à la loi El Khomri et aux autres enjeux sociétaux. »

« Nous avons l’impression de ne plus appartenir au pays »

Pour Hélène, « Ce que les Nuits Debout peuvent apporter au monde rural, c’est qu’on réinvestisse l’espace national. Au niveau local on fait des choses, mais nous avons l’impression de ne plus appartenir au pays. »

L’assemblée a donc écrit une lettre au député de l’Aude, hostile à la loi El Khomri, mais qui s’était abstenu lors du vote de la motion de censure. Lors de la dernière Nuit Debout organisée à Cabrespine, ce sont des touristes de Marseille et de Montpellier qui se sont joints aux débats. « On travaille à tous les niveaux : inter-villages, entre la montagne et la vallée, et on essaye de réablir un dialogue avec nos élus. S’ils ne veulent pas, on ne les attendra pas pour nous organiser », confie un fidèle de la montagne noire.

Lors de l’assemblée générale, on discute d’enjeux nationaux et globaux, et d’abord de l’économique et du politique. Ici on n’a pas adopté le langage des signes de Paris, car on n’est pas en grand nombre. Un participant prend la parole : « Depuis quarante ans les idées foisonnent pour vivre dans un monde plus respectueux du vivant, ce qui bloque c’est toujours la même chose : l’économie et le politique. » On aborde le revenu universel et la Constitution. Comment poser les bases d’une société du temps et des savoirs plutôt que d’une société de travail ? On échange les articles qu’on a lus sur internet.

Ces questions, certains les abordent pour la première fois, les autres les travaillent depuis des années. C’est ce qui fait la chimie selon Marcel : « Ça permet à ceux qui étaient déjà impliqués et informés de se retrouver tous ensemble pour échanger sur leurs initiatives et leurs manières d’aborder les problèmes, et pour les autres, de creuser de nouvelles questions de société qu’ils ne se posaient pas avant. »

Faut-il converger vers les villes les plus proches pour soutenir les manifestations de grande ampleur, ou créer son petit mouvement ici ? On discute de l’identité locale, de l’appartenance à la région, et de l’impact médiatique. Comment concilier la construction à long terme d’un changement de société, et les manifestations visibles ponctuelles pour se faire entendre ?

Les enjeux locauxNDcamp

L’Aude doit faire face à une forte pollution de ses nappes phréatiques par les produits phytosanitaires de la viticulture et par la présence de mines[1]. Les alentours de la Montagne Noire en particulier ont connu en février dernier une alerte à l’atrazine, un insecticide interdit en France, second plus dangereux après le Roundup[2]. Pourtant seulement deux communes du département ont signé la Charte Zéro Phyto[3], interdisant l’utilisation de produits phytosanitaires sur les terrains communaux. Lors de l’atelier Action locale de la cinquième Nuit Debout, on propose d’informer davantage de communes et de particuliers sur cette charte. D’autres idées foisonnent : mettre en relation les petits producteurs locaux avec les cantines d’école, planter des fleurs endémiques pour fleurir les villages plutôt que les jardinières achetées en supermarchés, suivre des ateliers sur l’auto-médication. À la table juste derrière, Guillaume organise un atelier pour remplacer le système d’exploitation Windows par Linux. Chaque semaine, la liste de ceux qui sont intéressés à passer le cap s’allonge. « Ce qui bloque les gens, ce n’est pas de ne pas vouloir, c’est de ne pas savoir. Les gens ne se posent pas la question si autre chose que Windows est possible. C’est livré avec l’ordinateur, ils ne se posent pas de question. Alors moi je viens avec cette seule idée, je la martèle, j’en parle d’une Nuit Debout à l’autre. Les gens sont intrigués, posent des questions, après ils font leur choix, et la plupart du temps, ils veulent bien essayer. »

Dans le cercle, Jo n’a pas encore pris la parole. Il écoute attentivement, sourit. Il semble hésiter. Cela fait plusieurs Nuit Debout qu’il vient, et écoute. Ce soir-là, à Lespinassère, il prend la parole. « J’ai vécu mai 68, à ce moment-là on pensait pouvoir faire quelque chose. Ça fait quarante ans qu’on essaye, maintenant les gens se réveillent, mais il y a tout à rattraper. Moi je vois qu’il y a deux sociétés, des gens éveillés et conscients qui cherchent un avenir plus respectueux de la planète et de l’humain, et puis les autres, qui sont complètement abrutis par ce qu’on leur a appris depuis toujours, et qui restent dans leur individualisme. »

Jo est infirmier à la retraite. Aujourd’hui il donne des soins gratuitement. Il souhaite organiser un partage de pharmacies privées, pour éviter le gaspillage et l’achat inutile. Il a créé l’association À tous vents qui organise chaque année une gratiféria[4] dans le petit village isolé de Pradelle-Cafardès. « Finalement notre village était idéal pour que ce genre de projet existe, car il n’y avait plus rien : plus d’école, aucun commerce, aucun café. Les élus ont renoncé à faire des prélèvements de taxes tellement on est démunis. Mais c’est justement pour ça que dès que quelqu’un gratte une allumette, tout le monde se précipite pour venir se réchauffer. »

La gratiféria est une journée au cours de laquelle les habitants sont encouragés à venir déposer des objets dont ils n’ont plus d’usage ou bien qu’ils ont fabriqué eux-mêmes. Le reste de l’année, la quinzaine de bénévoles actifs de l’association organisent des ciné-débats, des vergers collectifs, de la permaculture, des repas partagés, des échanges de graines, des cours de yoga, des achats en commun de matières premières, du troc mensuel. « On s’est même mis à apprendre l’anglais, car il y a pas mal d’Anglais qui vivent ici. Alors plutôt que chacun vive dans son coin, on s’est dit qu’on allait organiser des cours de langues dans les deux sens. Notre association n’est pas un exemple à suivre, car chacun développe des actions en fonction des possibles et des limites de son coin de pays. Mais les Nuit Debout peuvent offrir un cadre de rencontre pour encourager les gens à s’y mettre. C’est vraiment ça qui nous manque, partager nos expériences. Dire qu’on est à l’heure de la communication ! »

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La Montagne noire en est à sa sixième Nuit Debout. Aujourd’hui, les trentenaires et les quadragénéaires viennent aux réunions. Marcel est enthousiaste : « On est en train de mettre en place des moyens pour installer des panneaux photovoltaiques et pouvoir produire nous-mêmes notre électricité » C’est peut-être là, dans ces lieux de fortune prêtés par la mairie, quelques chaises mises en rond, qu’est en train de s’opérer la véritable prise de pouvoir par les citoyens. Loin des slogans et des assemblées qui votent la séparation entre le Medef et l’État.

Les commissions ont fait leur compte-rendus. Tout le monde se retrouve maintenant autour de la table. Sur la route, une voiture passe, et ralentit. Un habitant du village demande ce qu’il se passe. Hélène va lui parler, revient et me dit : « C’est rien, il s’est juste dit que s’il y avait du monde sur la place du village, c’est qu’il devait y avoir quelque chose d’important. Je lui ai dit qu’il n’avait peut-être pas tort.»

 

 

[1] Mine de Salsigne, première mine d’arsenic au monde et première mine d’or de France http://www.bastamag.net/A-Salsigne-un-siecle-d-extraction

[2] http://www.ladepeche.fr/article/2016/02/05/2270391-alerte-a-l-atrazine-dans-l-aude.html

[3] http://www.aude.fr/496-eau-ressource-a-preserver.htm#par3018

[4] http://www.ladepeche.fr/article/2015/05/25/2111169-l-association-a-tous-vents-fait-naitre-la-premiere-gratiferia.html

 

Sarah Roubato a publié

couv Nage de l'ourse

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livre sarah   Lettres à ma génération ed Michel Lafon. Cliquez ici pour en savoir plus et lire des extraits. Cliquez sur le livre pour le commander chez l’éditeur.

 

Analyses

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Chanson pour la Nuit Debout, « Un homme qui vient », à écouter en cliquant sur la photo 

 

 

 

Jeudi 38 mars 2016

Dans ce pays, le rêve est difficile. Je ne parle pas du rêve qui se chante derrière un slogan et s’éteint une fois rentré chez soi, une fois l’euphorie passée, ni de la vague envie qui dort dans un lieu qu’on appelle un jour, quand j’aurai le temps. Je parle d’un rêve qui s’implante dans le réel. Un rêve qui connaîtra des jours maigres, qui trébuchera, qui se reformulera. Un changement qui ne se déclare pas, mais qui s’essaye, les mains dans le cambouis du quotidien. C’est un rêve moins scintillant que celui des cris de guerre et des appels à la révolution. Il ne produit qu’une rumeur qui gonfle, et vient s’échouer sur nos paillassons, à l’entrée de nos vies. Elle s’étouffera peut-être, à force de se faire marcher dessus par tous ceux qui ont plus urgent à faire.

C’est un pays où les gens passent plus de temps à fustiger ce qui ne va pas qu’à proposer des alternatives, où l’on dit plus facilement “Le probème c’est…” plutôt que “La solution serait…”. Et pourtant… c’est de ce pays qu’est en train de gronder une rumeur, celle d’un rêve qui se réveille, et qui passe sa Nuit Debout.

Il est facile de dire ce que nous voulons – une vraie démocratie, l’égalité des chances, le respect de la terre – et encore plus facile de dire ce que nous ne voulons pas. Bien plus difficile de dire comment nous voulons y arriver. Car voilà qu’il faut discuter, négocier, évaluer, faire avec le réel.

citation1

Pourtant, partout dans le monde, et ici aussi, des semeurs cultivent le changement. Manger autrement, se chauffer autrement, éduquer autrement, vivre ensemble autrement, s’informer autrement. Ils voient leurs aînés, leurs voisins de rue, de métro ou de bureau, n’être que les rouages d’un système auquel ils ne croient plus. Les miroirs sont brisés : les citoyens ne se reconnaissent plus dans leurs élus, dans leurs médias, dans leurs écoles. Et pourtant… pourtant ils votent encore sans conviction, ils écoutent encore la messe de 20 heures et disent à leurs enfants de bien faire leurs devoirs. Il sera toujours plus facile de changer une loi que de changer une habitude, une indifférence ou une peur. Chaque jour, les semeurs luttent contre ces ennemis, bien plus redoutables que ceux dont on veut bien parler.

La génération du Grand Écart

Et moi dans tout ça ? Moi la jeunesse, moi l’avenir, moi Demain ? On m’a collé sur le front bien des étiquettes, mais elles sont tombées les unes après les autres. Ça doit être le réchauffement climatique qui le fait transpirer.

On me parle d’une génération Y, à laquelle j’appartiendrais de par mon année de naissance et mon utilisation supposée des nouvelles technologies. Ou d’une catégorie sociale – jeune, sans emploi, précaire – basée sur mon statut économique. On me parle aussi d’une communauté culturelle, basée sur le pays d’origine de mes parents, et on m’appellera Français d’origine… Pourtant, c’est loin de ces catégories que se retrouvent les gens qui font partie de ma génération, celle qui ne se définit ni par l’âge, ni par la profession ni par le statut socio-économique, ni par l’origine ethno-culturelle. Ils ont 9 ans, 25 ans, 75 ans, vivent au coeur de Paris ou dans une bergerie au pied d’une montagne. Ils sont ouvriers, paysans, professeurs, artistes, chercheurs, médecins, croyants ou athées; leurs origines culturelles chatouillent tous les points cardinaux. Qu’est-ce qui nous lie ? Qu’est-ce qui forme notre nous ?

C’est une posture partagée. Le geste que nous imprimons dans le monde, celui par lequel un sculpteur pourrait nous saisir. La génération rêveuse et combattante de 68 était celle du poing levé et des yeux fermés. La nôtre sera celle qui voit ses pieds s’écarter à mesure que grandit une faille qui va bientôt séparer deux mondes. Celui du capitalisme consumériste en train d’agoniser, et l’autre, celui qui ne connaît pas encore son nom. Un monde où nos activités – manger, se maquiller, se divertir, se déplacer – respectent le vivant, où chacun réapprend à travailler avec son corps, s’inscrit dans le local et l’économie circulaire, habite le temps au lieu de lui courir après. Un monde où les nouvelles technologies n’effacent pas la présence aux autres, et où la politique s’exerce au quotidien par les citoyens.

C’est un monde qui jaillit du minuscule et du grandiose ; du geste dérisoire d’un inconnu qui se met à nettoyer la berge d’une rivière aux Pays-Bas, et du projet démentiel d’un ingénieur de dix-neuf ans pour nettoyer les océans avec un immense filtre.

citation2 Chacun choisit son geste pour répondre à la crise : beaucoup attendent que ça passe, et ferment les yeux en espérant ne pas se retrouver sur la touche. D’autres, inquiets de voir s’amenuiser les aides et les indemnisations, s’acharnent à colmater les brèches d’un monde en train de se fissurer. Ils descendent dans la rue pour préserver le peu que le système leur laisse pour survivre. Certains réclament un vrai changement, pendant que d’autres, loin des mouvements de foule, l’entreprennent chaque jour. Quand les deux se rencontreront, ce sera peut-être le début de quelque chose.

À la fin de chaque journée, je ressens toujours la même courbature. C’est le muscle de l’humeur qui tire. Je fais le grand écart, entre enthousiasme et désespérance. J’ai l’espoir qui boite. On avance comme on peut.

J’avance en boitant de l’espérance

Chaque semaine, j’entends parler d’un nouveau média – une revue papier à cheval entre le magazine et le livre, un journal numérique sans publicité, une télé qui aborde les sujets dont on ne parle pas. Des gens qui cherchent une autre manière de comprendre le monde, qui pensent transversal et qui prennent le temps de déplier les faits. Et chaque soir pourtant, je vois la même lumière bleutée faire clignoter les fenêtres à l’heure de la messe de 20 heures. Dans une heure, ce sera le Grand Débat. La Grande Dispute de ceux qui nous gouvernent. Les voilà penchés au-dessus du lit de notre société malade, comme ces médecins qui débattaient pendant des heures sur la façon de bien faire une saignée.

– Il faut tirer la croissance par le coude gauche !

– Non ! Par le droit !

– C’est ce que vous répétez depuis vingt ans, et regardez le résultat ! C’est par le troisième orteil qu’il faut la tirer ! Et le chômage il faut le réduire en lui faisant subir un régime drastique !

– Certainement pas ! Il faut lui tronçonner les cervicales ! Il perdra d’un coup vingt centimètres !

– Si vous faites ça vous allez avec une repousse par les pieds ! la seule solution c’est d’attaquer le problème aux extrêmités : élaguer les membres inférieurs et postérieurs, 2 cm par an.

Droite, gauche, centre essayent de nous faire croire qu’ils ne sont pas d’accord.

Je fais défiler la roulette de ma souris. Ça y est, Boyan Slat, dix-neuf ans, qui avait lancé l’idée d’un filtre géant pour nettoyer les océans, a obtenu la première validation de son expérience. Je souris, et fais défiler la page. Prochain article : Berta Caceres, une femme qui luttait contre la construction d’un barrage sur des terres autochtones a été assassinée dans les Honduras. Mes mâchoires se resserrent. Mon doigt hésite. Sur quel article cliquer ? Vers quel côté de la fente aller ? Les deux visages se font face devant mes yeux. Deux combattants, deux espérants, qui nous offrent à la fois toutes les raisons d’y croire, et toutes les raisons de renoncer. Tant pis, je cliquerai plus tard. J’ai un rendez-vous. C’est important, les rendez-vous. Surtout à Paris.

En sortant je descends mon sac de cartons, papiers et plastique. La beine à recyclage est pleine à craquer. Tant pis, je vide mon sac dans la poubelle. Dans la rue, mon téléphone sonne. Pas le temps de mettre l’oreillette. Je m’enfile quelques ondes dans le cerveau. Au bout du fil, un ami qui vit dans un hameau de douze habitants dans le sud : “Depuis quatre jours on s’est occupé à sauver un magnolia centenaire de la tronçonneuse municipale”. Ils étaient quatre, ils se sont enchaînés à l’arbre. Le magnolia est sauvé – Je souris. Mais quelque chose m’aveugle. C’est le panneau publicitaire à l’entrée du métro. Cet écran consomme autant que deux foyers – Je me crispe. L’année dernière, la municipalité de Grenoble n’a pas renouvelé les contrats avec les publicitaires, et les remplace progressivement par des arbres – Je souris. Une dizaine de chaussures Converse et Nike me ralentissent. Un groupe d’adolescents. Les bouteilles de Coca et de Sprite dépassent de leurs sacs plastiques. Ils se passent un sac de chips et une barquette de Fingers au Nutella. Il paraît que c’est pour eux qu’il faut qu’on se batte – Je me crispe. Il y a deux semaines, Ari Jónsson, un étudiant en design de produits islandais, a présenté son invention : une bouteille en bioplastique qui se dégrade en fertilisant naturel – Je souris. J’avance en boitant de l’espérance.

citation3

Serait-il impossible de vivre debout ?

Depuis une semaine, des milliers de personnes ont décidé de se mettre debout. Sans porte-parole, sans leader charismatique – par manque ou par choix ? – comme pour dire que le mythe de l’homme providentiel était de l’autre côté, et qu’il fallait trouver autre chose.

Je ne sais ce qui transforme une manifestation en mouvement populaire. Je sais que le vote d’une foule n’est pas la démocratie. Qu’un slogan n’est pas une proposition. Qu’il faut de l’humilité pour que sa parole porte loin. L’art de la parole publique n’est pas de parler de soi devant les autres, mais de parler des autres comme de soi. Je sais que si tous ceux qui se sentent dépossédés de leurs droits se retrouvent pour parler, c’est déjà beaucoup. Je sais que Paris n’est pas la France, et que beaucoup d’idéaux écrits sur le bitume sont déjà mis en oeuvre dans les campagnes, loin des micros des grands médias. La Nuit Debout n’a peut-être pas vocation à devenir un parti politique ou un mouvement tel que nous le comprenons dans le système actuel. Elles sont le laboratoire d’exploration d’un changement démocratique. Le défi sera sans doute que cette prise de parole et ces rencontres citoyennes perdurent dans le quotidien de chacun, une fois les occupations de la rue passées. À moins que la rue ne devienne un lieu de rendez-vous régulier. Elles sont un laboratoire où tous les possibles sont permis. Il faut avoir le courage de donner une chance à ses rêves. Histoire de dire qu’au moins, on aura essayé.

photo : Francis Azevedo

 

Sarah Roubato vient de publier Lettres à ma génération chez Michel Lafon. Cliquez sur le livre pour en savoir plus et ici pour lire des extraits. livre sarah

 

Analyses

 

livre sarah

Cette lettre a donné naissance au livre Lettres à ma génération publié chez Michel Lafon. Pour commander le livre, cliquez sur le livre. Pour lire des extraits, cliquez ici.

Lettre publiée dans

mediapart

 

 

 

 

 

Je ne suis qu’une lettre d’opinion, pas un essai. Je suis juste une petite lampe de poche qui a essayé d’éclairer ce qui était trop souvent laissé dans l’ombre. Alors oui, mon étroit faisceau lumineux laissera bien d’autres choses dans l’ombre. Cela ne veut pas dire qu’elles ne sont pas importantes. Simplement que parfois pour ramener la corde à un juste milieu, il faut tirer très fort d’un côté.

Salut,

On se connaît pas mais je voulais quand même t’écrire. Je suis française, je n’ai pas trente ans. Paris, c’est ma ville.

J’ai grandi au milieu de gens de beaucoup de nationalités, cultures et religions différentes.  Je suis autant républicaine et transculturelle. J’ai « des origines » comme on dit maghrébines. Surtout, je suis pisteuse de paroles et d’histoires. J’essaye de raconter un petit bout du monde, de mettre en mots les puissances endormies que tant de gens portent en eux.

J’ai toujours adoré les terrasses. La dernière fois que j’étais à Paris j’y ai passé des heures, dans les cafés des 10e 11e et 18earrondissements.  À  la terrasse, je m’offre le luxe d’aller nulle part. Je prends de mes nouvelles au cœur d’une ville qui ne sait pas que j’existe. Ni dehors ni dedans, je cultive l’attente au milieu du passage. Ni vraiment dans la rue, ni tout à fait quelque part, j’ai rendez-vous avec la ville entière. J’y ai écrit un livre qui s’appelle Chroniques de terrasse.  Il est maintenant quelque part dans la pile de manuscrits de plusieurs maisons d’édition. Aujourd’hui j’aurais envie d’y ajouter quelques pages.

Pourtant aujourd’hui, ce n’est pas en terrasse que j’ai envie d’aller.

Depuis plusieurs jours, on m’explique que c’est la liberté, la mixité et la légèreté de cette jeunesse qui a été attaquée, et que pour résister, il faut tous aller se boire des bières en terrasse. Je ne suis pas sûre que si les attentats prévus à la Défense avaient eu lieu, on aurait lancé des groupes facebook « TOUS EN COSTAR AU PIED DES GRATTE-CIELS ! » ni qu’on aurait crié notre fierté d’être un peuple d’employés et de patrons fiers de participer au capitalisme mondial, pas toi ?

On nous raconte qu’on a été attaqués parce qu’on est le grand modèle de la liberté et de la tolérance. De quoi se gargariser et mettre un pansement avec des coeurs sur la blessure de notre crise identitaire. Sauf qu’il existe beaucoup d’autres pays et de villes où la jeunesse est mixte, libre et festive. Vas donc voir les terrasses des cafés de Berlin, d’Amsterdam,  de Barcelone, de Toronto,  de Shanghai, d’Istanbul, de New York !

À écouter et lire les nombreux spécialistes, il me semble qu’on a plutôt été attaqués parce que la France a bombardé certains pays en plongeant une main généreuse dans leurs ressources, parce que la France est accessible géographiquement, parce que la France est proche de la Belgique et qu’il est facile aux djihadistes belges et français de communiquer grâce à la langue, parce que la France est un terreau fertile pour recruter des djihadistes.

Oui je sais, la réalité est moins sexy que notre fantasme. Mais quand on y pense, c’est tant mieux, car si on a été attaqué pour ce qu’on est, alors on ne peut pas changer grand chose. Mais si on a été attaqué pour ce qu’on fait, alors on a des leviers d’action :

– S’engager dans la recherche pour trouver des énergies renouvelables, car quand le pétrole ne sera plus le baromètre de toute la géopolitique, le Moyen-Orient ne sera plus au centre de nos attentions. Et d’un coup le sort des Tibétains et des Congolais de RDC nous importera autant que celui des Palestiniens et des Syriens.

– S’engager pour trouver de nouveaux modèles politiques afin de ne plus déléguer les actions de nos pays à des hommes et des femmes formés en école d’administration qui décident que larguer des bombes (car parfois les bombes c’est bien il paraît), ou qu’on peut commercer avec un pays qui n’est finalement qu’un Daesh qui a réussi.

– Les journalistes ont montré que les attentats ont éveillé des vocations de policiers chez beaucoup de jeunes. Tant mieux. Mais où sont les vocations d’éducateurs, d’enseignants, d’intervenants sociaux, de ceux qui empêchent de planter la graine djihadiste dans le terreau fertile qu’est la France ? Si elles sont aussi nombreuses que les vocations policières, alorson peut se demander pourquoi les journalistes ont choisi de se focaliser dessus. Si les jeune se tournent plutôt vers les vocations policières qu’éducatrices, on peut se demander ce que cela traduit.

Si la seule réponse de la jeunesse française à ce qui deviendra une menace permanente est d’aller se boire des verres en terrasse et d’aller écouter des concerts, je ne suis pas sûre qu’on soit à la hauteur du symbole qu’on prétend être. L’attention que le monde nous porte en ce moment mériterait qu’on aille bien plus loin.

Je ne suis pas en train de te dire qu’il ne faut pas y aller, en terrasse ! Bien sûr qu’il faut y aller, comme il faut aller à la boulangerie, à la bibliothèque, au cinéma. Il faut tout simplement vivre. Parce qu’on n’a pas le choix. C’est une résistance symbolique. Mais dans toute situation de « guerre » ou en tous cas, exceptionnelle, il faut faire des choix pour être le plus efficace possible. Et dans l’imaginaire médiatique, je n’ai pas vu de mouvement « parlons-nous ! » ou « aidons-nous ! ». Si un jour nos enfants se penchent sur cet épisode, je ne me sentirais pas fière que le symbole de cette résistance ait été l’image de moi en train de boire un verre. J’aurais préféré une main tendue, surtout une oreille qui s’ouvre.

Alors c’est peut-être un peu tôt, mais il n’est jamais trop tôt pour s’interroger. Je me demande si on ne peut pas profiter de ce besoin d’être ensemble pour redéfinir l’image que les médias projettent de ce que nous sommes, nous les jeunes. Je ne me suis pas reconnue dans le symbole médiatique de mixité, de liberté et de fête qui a été affiché dans les médias de masse. Peut-être que toi aussi, d’ailleurs. Parce que je sais bien que tu as mille visages. Que certains agissent déjà, chaque jour au quotidien, en cherchant un autre modèle de société. Ceux-là souvent n’ont pas le temps de brandir des symboles. Je sais que d’autres voudraient bien agir mais ne savent pas comment faire. Et que d’autres ne se sont pas posés la question. Ce sont bien sûr à ces deux derniers que j’écris.

 

Ma mixité

Qu’on soit maghrébin, français, malien, chinois, kurde, musulman, juif, athée, bi homo ou hétéro, nous sommes tous les mêmes dès lors qu’on devient de bons petits soldats du néo-libéralisme et de la surconsommation. On aime le Nutella qui détruit des milliers d’hectares de forêt et décime les populations amazoniennes, on achète le dernier iphone et on grandit un peu plus les déchets avec les carcasses de nos anciens téléphones, on préfère les fringues pas chères teintes par des enfants du Bengladesh et de Chine, on dépense des centaines d’euros en maquillage testé sur les animaux et détruisant ce qu’il reste de ressources naturelles.

Ma mixité, ce sera d’aller à la rencontre de gens vraiment différents de moi. Des gens qui vivent à huit dans un deux pièces, peu importe leur origine et leur religion. Des enfants dans les hôpitaux, des détenus dans les prisons. Des vieilles femmes qui vivent seules. De ce gamin de douze ans à l’écart d’un groupe d’amis, toujours rejeté parce qu’il joue mal au foot, qui se renferme déjà sur lui-même. Des ados dans les banlieues qui ne sont jamais allés voir une pièce de théâtre. Ceux qui vivent dans des petits villages reculés où il n’y a plus aucun travail. Les petits caïds de carton qui s’insultent et en viennent aux mains parce que l’un n’a pas payé son cornet de frites au McDo. D’habitude quand ça arrive, qu’est-ce que tu fais ? Tu tournes la tête, tu ris, tu te rassures avec un petit « Et ben ça chauffe ! » et tu retournes à ta conversation. Si tous ceux qui ont répondu à l’appel Tous en terrasse ! décidaient de consacrer quelques heures par semaine à ce type d’échange… il me semble que ça irait déjà mieux. Ça apportera à l’humanité sans doute un peu plus que la bière que tu bois en terrasse.

Ma liberté

Je ne vois pas en quoi faire partie du troupeau qui se rend chaque semaine aux messes festives du weekend est une marque de liberté. Ma liberté sera de prendre un autre chemin que celui qui passe par l’hyperconsommation. D’avoir un autre horizon que celui de la maison, de la voiture, des grands écrans, des vacances au soleil et du shopping.

Ma liberté sera celle de prendre le temps quand j’en ai envie, de ne pas m’affaler devant la télé en rentrant du boulot, d’avoir un travail qui ne me permet pas de savoir à quoi ressemblera ma journée.

Ma liberté, c’est de savoir que lorsque je voyage dans un pays étranger je ne suis pas en train de le défigurer un peu plus. C’est vivre quelque part où le ciel a encore ses étoiles la nuit. C’est flâner dans ma ville au hasard des rues. C’est avoir pu approcher une autre espèce que la mienne dans son environnement naturel.

Ma liberté, ce sera de savoir jouir et d’être plein, tout le contraire des plaisirs de la consommation qui créent un manque et le besoin de toujours plus. Ma liberté, ce sera d’avoir essayé de m’occuper de la beauté du monde. « Pour que l’on puisse écrire à la fin de la fête que quelque chose a changé pendant que nous passions » (Claude Lemesle).

Ma fête

Ma fête ne se trouve pas dans l’industrie du spectacle. Ma fête c’est quand j’encourage les petites salles de concert, les bars où le musicien joue pour rien, les petits théâtres de campagne construits dans une grange, les associations culturelles. Passer une journée avec un vieux qui vit tout seul, c’est une fête. Offrir un samedi de babysitting gratuit à une mère qui galère toute seule avec ses enfants, c’est une fête. Organiser des rencontres entre familles des quartiers défavorisés et familles plus aisées, et écouter l’histoire de chacun, c’est une fête.

La fête c’est ce qui sort du quotidien. Et si mon quotidien est de la consommation bruyante et lumineuse, chaque fois que je cultiverai une parole sans écran et une activité dont le but n’est pas de consommer, je serai dans la fête. Préparer un bon gueuleton, jouer de la gratte, aller marcher en forêt, lire des nouvelles et des contes à des jeunes qui sentent qu’ils ne font pas partie de notre société, quelle belle teuf !

N’allez pas me dire que je fais le jeu des djihadistes qui disent que nous sommes des décadents capitalistes… s’il vous plaît ! Ils n’ont pas le monopole de la critique de l’hyper-consommation, et de toute façon, ils boivent aux mêmes sources que les pays les plus capitalistes : le pétrole et le trafic d’armes.

Voilà. Je ne sais pas si on se croisera sur les mêmes terrasses ni dans les mêmes fêtes. Mais je voulais juste te dire que tu as le droit de te construire autrement que l’image que les médias te renvoient. Bien sûr qu’il faut continuer à aller en terrasse, mais qu’on ne prenne pas ce geste pour autre chose qu’une résistance symbolique qui n’aura que l’effet de nous rassurer, et sûrement pas d’impressionner les djihadistes (apparemment ils n’ont pas été très impressionnés par la marche du 11 janvier), et encore moins d’arrêter ceux qui sont en train de naître.

Ce qu’on est en train de vivre mérite que chacun se pose un instant à la terrasse de lui-même, et lève la tête pour regarder la société où il vit. Et qu isait… peut-être qu’un peu plus loin, dans un lambeau de ciel blanc accroché aux immeubles, il apercevra la société qu’il espère.

Les semeurs du changement

Quand elle a quitté une vie de château – littéralement – en Normandie pour traverser la France avec ses chevaux de course, Hella ne savait pas où elle allait. Dans la montagne dans le sud de la France, les chevaux, comme elle, ont dû réapprendre à vivre autrement. Les chevaux en troupeau pastoral, et elle dans un hameau, sans argent.

Au-delà des chevaux, Hella parle surtout d’adaptation, de liberté, et de l’art de réparer, de redonner confiance. Car Hella récupère aussi des chevaux maltraités et leur réapprend à vivre.

Même si on ne s’intéresse pas aux chevaux, écouter Hella nous en apprend beaucoup sur nous. Comment préserver sa liberté sans l’imposer aux autres ? Comment l’homme et le cheval s’adaptent à un changement de vie radical ?

Ce portrait est diffusé dans le cadre des veillées de Sarah Roubato. Pour le diffuser dans votre coin, contactez-moi en cliquant ici.

Analyses

Publié dans Cassandre Hors Champ : 100 « De vents et de marées »

2012, année qui restera gravée dans l’histoire du Québec comme celle d’un éveil. Le Printemps Érable comme on l’a appelé, est un mouvement contestataire, parti d’une grève étudiante, qui a duré huit mois. Ce mouvement a déclenché des élections anticipées et la destitution du gouvernement libéral de Jean Charest. Gabriel Nadeau-Dubois, porte-parole d’une association étudiante, la CLASSE (Coalition large de l’association pour une solidarité syndicale étudiante), s’est fait remarquer comme l’une des figures de proue de ce mouvement. Depuis, le toujours-étudiant est en train de devenir une figure majeure du paysage politico-culturel et médiatique du Québec.

En novembre dernier, GND a reçu le prix du Gouverneur Général pour son livre Tenir tête, un essai sur le Printemps Érable et ses conséquences dans la société québécoise, devenant ainsi le plus jeune récipiendaire de ce prix qu’il a hésité à accepter (le gouverneur général étant le représentant de la reine donc de l’autorité fédérale du Canada). GND a remis les 25 000 $ qui accompagnent le prix aux mouvements citoyens qui luttent contre le projet d’oléoduc de Transcanada. Un projet qui consiste à faire acheminer les sables bitumineux d’Alberta par le fleuve Saint-Laurent, joyau naturel et culturel du Québec, l’un des plus grands fleuves du monde avec son bassin de drainage de 1 610 000 km2. GND a lancé un appel pour doubler la mise. En quelques jours, il a récolté 380 000$.

Comme le mouvement étudiant, le projet d’oléoduc soulève des enjeux politiques majeurs, et réveille la question de la souveraineté québécoise. GND l’a bien compris et c’est pour cela qu’il a décidé de s’engager dans ce nouveau combat. Ce jeune homme de vingt-quatre ans a des idées mais sait aussi que l’argent est le moteur des actions. C’est pourquoi son action risque fort de mettre un sacré frein, voire un frein définitif à ce projet. Lors de son annonce, GND a affirmé que c’est en posant d’abord des décisions souveraines que le Québec pourra marcher vers l’indépendance. Entretien avec celui qui redonne à beaucoup de Québécois de plusieurs générations la perspective d’une prise en main de leur avenir. Entretien en tutoiement, comme il se doit au Québec.

Qu’est-ce qu’il reste aujourd’hui du Printemps Érable, au-delà des retombées immédiates de l’arrêt de la hausse des frais de scolarité et de la destitution du gouvernement ?

 La première chose c’est l’effet d’éducation politique. Cette mobilisation a introduit à des centaines de milliers de personnes aux enjeux sociopolitiques. Et pas seulement des jeunes. D’autres générations qui s’étaient dépolitisées avec le temps ont renoué avec la chose publique, d’autres qui ne s’étaient jamais politisées se sont engagées pour la première fois.

L’autre chose c’est que certains enjeux ont été remis sur la place publique. Par exemple la question de la transformation des universités. Avant 2012 le seul discours sur la place publique était celui de la marchandisation des universités. En prenant prétexte du sous-financement, on introduisait l’investissement privé des universités. C’était le seul discours qu’on entendait depuis une dizaine d’années. C’était un vrai martèlement idéologique : « il faut entrer dans la compétition interuniversitaire, il faut rattraper les États-Unis et le Canada anglais ». La mobilisation a introduit une autre vision de l’éducation qui n’était pas audible, et a accéléré le clivage gauche-droite au Québec qui avait été effacé. L’enjeu pour le mouvement de 2012 c’était de construire un modèle québécois d’éducation supérieure basé sur la gratuité scolaire qui soit différent du modèle français ou du modèle scandinave.

On sait au Québec à quel point les Français connaissent mal les Québécois. En France, le pays des révolutions et des grèves, on a été très surpris de ce qui s’est passé en 2012, comme si les Québécois n’étaient pas perçus comme un peuple habitué aux révoltes. Est-ce que tu vois dans la société québécoise une hantise du conflit qui expliquerait notamment la difficulté d’avoir des débats et des perspectives critiques ?

 Ton impression est juste et s’explique par le statut des Québécois, un petit peuple noyé dans une mer anglophone. Il y a toujours eu le sentiment dans la culture politique québécoise qu’on est une famille, et qu’on n’a pas les moyens de se chicaner (se disputer) parce que si on le fait, on va s’affaiblir. J’ai ressenti ça en 2012 : ce qui dérangeait une bonne partie de la population qui était hostile au mouvement, ça n’était pas tant nos revendications, mais le simple fait qu’on était là, qu’on parlait, qu’on dérangeait, qu’on bousculait, qu’on ne retournait pas à nos petites affaires. Il y a cet espèce d’amour de la tranquillité chez les Québécois. Mais il y a aussi une tradition de lutte sociale au Québec excessivement riche. Le Québec reste l’endroit en Amérique du Nord, et de loin, où il y a le plus de mobilisation sociale. Depuis les années soixante il y a au moins deux mouvements étudiants par décennie. C’est le paradoxe d’un éthos politique assez tranquille, et une tradition très riche de syndicalisme combattif.

Un homme d’une cinquantaine d’années s’approche alors de notre table et tend la main à Gabriel. Rencontre éclair d’une seule phrase qui en dit long sur la désillusion, que nous connaissons aussi en France, des peuples envers leurs dirigeants, et qui mérite d’être citée : « Vous avez un admirateur, et je souhaite que jamais vous ne vous lanciez en politique ».

Qu’est-ce qui a émergé comme formes d’art lors du mouvement étudiant ?

Ce qu’il faut préciser d’abord, c’est que toute cette expressivité est arrivée relativement tard dans le mouvement, vers avril. La condition de possibilité de cette émergence artistique, c’était le travail pratique des militants sur le terrain. Donc cette sensibilité artistique est apparue parce qu’un espace de liberté a été ouvert, parce que les contraintes quotidiennes étaient abolies, et parce que la rue était devenue un nouvel espace d’expression. Ces espaces ne sont pas suffisants mais ils sont nécessaires pour que cette sensibilité artistique puisse s’exprimer.

Ces arts urbains ont alimenté un sentiment d’appartenance, une véritable identification et pour certains, un vrai sens à leur vie. Et c’était là une des grandes forces du mouvement, qui explique aussi sa résilience à la brutalité médiatique et policière, à la répression juridique et au fait qu’une bonne partie de la population était hostile au mouvement. C’est aussi ce qui a rendu si difficile l’arrêt de ce mouvement, par définition éphémère, mais encore aujourd’hui j’en entends qui cherchent à retrouver ce sentiment.

Justement une fois que le mouvement est fini : quelle est la place des arts dans une société du divertissement et du loisir ? Crois-tu qu’il soit possible que les arts soient porteurs de ce sentiment d’appartenance qui pourrait préparer à un projet de société ?

Au Québec, la culture est quand même bien plus présente et forte que dans le Canada anglophone. Les gens sont fiers de notre cinéma, de notre musique, et de tout ce qui est fait ici. 65% des produits culturels consommés au Québec sont faits au Québec. Au Canada, 85% des produits consommés viennent des États-Unis. C’est l’avantage de notre statut de minorité. Après c’est sûr que la culture ne se porte pas si bien, et que l’État doit valoriser et protéger la culture, surtout en région.

Même si les gens consomment leur propre culture, penses-tu qu’on soit à l’abri de la monoculture du divertissement, où les gens consomment leur produit culturel et passent à autre chose ? Donc de quelque chose d’où le sentiment d’appartenance et l’engagement citoyen est absent ?

C’est un phénomène réel. Et la solution c’est de donner le goût de l’art et de la culture rapidement. Et ça passe par l’éducation. Malheureusement notre système d’éducation prend la direction inverse. Il faut que dès le primaire l’école soit un lieu de culture au sens plein du terme : culture artistique, culture scientifique, culture intellectuelle. Il faut que l’école redevienne un lieu de culture plutôt qu’un lieu de formation. Je pense que c’est une des raisons pour lesquelles on s’est mobilisé en 2012. Si une institution publique comme l’éducation ne valorise pas la culture, c’est sûr que c’est perdu d’avance. Le goût de l’art n’est pas inné, ça s’apprend, comme on apprend à parler, à compter, à déguster un bon vin.

Radio Canada a subi cette année une nouvelle vague de coupures drastiques et de licenciements. On parle de la mort de Radio Canada. Qu’est-ce que tu en penses, toi qui y travailles depuis cette année comme intervenant dans une émission ?

Radio Canada est de moins en moins conforme à sa mission. Mais elle reste quand même bien au-dessus de ce qui se fait avant. Il y a quand même un espace de discussion et de culture. Sans Radio Canada il y a tant d’artistes dont on aurait jamais entendu parler.

Alors vu l’état de la presse, de l’éducation, de la culture, la solution part d’où selon toi ? Du gouvernement ou bien des comportements individuels ? Si on prend par exemple la presse, les gens ne veulent plus acheter des journaux et on sait bien que cela joue beaucoup dans la disparition de journaux indépendants.

C’est vrai que les comportements individuels sont à changer. Mais on ne peut pas tout faire reposer sur des efforts individuels que tout le monde n’a pas les moyens de poser. Au final, ce qui est déterminant, c’est la volonté politique.

Est-ce que ton engagement irait du côté de la politique ?

En ce moment je suis un étudiant qui intervient dans certains médias qui sont pour moi des tribunes pour faire avancer des idées. Mon engagement politique va continuer c’est sûr, mais je ne sais pas quelle forme ça va prendre.

Est-ce que notre génération n’est pas condamnée à des actions qui seront toujours des oppositions au système libéral et capitaliste qu’on nous impose ? Serons-nous la génération qui aura dû faire le ménage pour poser les bases d’une autre société ?

Je pense que dans tout refus il y a une valeur positive. En refusant le projet d’oléoduc, on freine l’expansion des sables bitumeux, donc on contribue à freiner le changement climatique à l’échelle globale. Car refuser la destruction de l’environnement c’est le protéger. Empêcher la privatisation du service public c’est le renforcer. Il va y avoir beaucoup de luttes défensives à mener. Ça n’est sûrement pas suffisant, car il va falloir être capable d’articuler un projet positif et de proposer un projet politique. On est la première génération où ce projet est à repenser. Nos parents avaient le choix entre deux systèmes déjà définis, le capitalisme et la sociale démocratie. Nous n’avons pas le luxe de ces utopies politiques parce que nous vivons dans un monde où un seul système domine. On vit avec le double échec du communisme et de la sociale démocratie. Il nous reste tout à inventer.

Pendant que les Français dissertent sur la légitimité de leur président et sur les conséquences de l’affaire du barrage de Sivens, les Québécois sont allés au bout de leurs combats. Qu’on se le dise : une grève étudiante qui déclenche un mouvement social, un mouvement social qui entraîne un changement de gouvernement, une résistance à un projet massif de destruction de l’environnement qui trouve les moyens de sa lutte grâce au livre d’un jeune homme de vingt-quatre ans. La France, pays des Lumières, des révolutions et des grèves constantes, puissance mondiale en perte de vitesse et en crise identitaire, a peut-être beaucoup à apprendre de ce petit peuple sans pays. Il serait temps de rattraper notre ignorance sur nos cousins nord-américains qui sont décidément autre chose que des comédies musicales et des chanteurs à l’accent folklorique.