Qu’est-ce qu’un chez soi ?

nest dina nargo

Quand les petites impressions révèlent les grandes questions… voici quelques scènes récoltées en parcourant une France qui ne se montre ni dans les journaux ni sur les guides touristiques, et qui nous racontent quelque chose sur l’humain auquel nous participons, et celui qu’il nous reste à inventer. Capture d’écran 2017-06-04 à 11.54.49Je crois avoir passé bien plus de la moitié de ma vie d’adulte à vivre chez les autres. J’ai vécu dans des maisons somptueuses avec du marbre partout, dans des vieilles bâtisses de campagne, des petits appartements de banlieue, des studios d’étudiants. Des inconnus m’ont fait goûté un peu de leur chez soi. Mais qu’est-ce qui fait qu’un lieu de vie devient un chez soi ?

Pour beaucoup, un chez soi est l’accomplissement d’une œuvre. De murs bâtis, de meubles polis, d’objets choisis. Pour certains, chez soi c’est la terre qu’on cultive, qu’on laboure, qui nous nourrit. Pour d’autres encore, c’est un petit nid, un cocon qui accueille les années de doute, de recherche ou de partage. Pour la plupart, c’est un lieu de souvenirs et de projections. C’est là que s’installent les événements qui font de nous ce que nous sommes.

Mais il y en a pour qui un chez soi n’est ni une œuvre, ni un coin de terre, ni un lieu de souvenirs. Un endroit qui n’a même pas nécessairement l’apparence d’une maison. Qui est simplement un refuge. Un lieu où quelque chose de moi se dépose. Où on se sent en sécurité. Un endroit qui nous autorise à être complet. Comme un pianiste devant ses quatre-vingt huit touches.maison japon

Il y eut plusieurs fois par semaine pendant quelques années, le coin d’une table dans un drôle de quartier de Montréal. Un appartement toujours calme, où je venais déposer près d’un café brûlant mes doutes, mes coups de gueule, mes espoirs et mes déceptions. À vif. Il y eut un bol en bois de noyer retourné qui me tenait lieu de siège, devant le feu d’une pièce toute en terre couverte de suie, avec les yeux espiègles de celle qui fut ma forteresse dans un village du Haut Atlas. Et puis il y eut un coin de forêt en Ontario, dans une réserve naturelle, au bout d’un lac qui devient presque marécage, un tapis de mousse où je m’endormais à chaque fois que je suis revenue.

Depuis, je cherche cette forêt dans toutes les forêts que je parcours. Et je ne trouve pas. Je cherche dans toutes les tasses de café posées sur une table de quoi m’épancher. L’odeur du feu me rappelle celui de cette femme, sans parvenir à me réchauffer entièrement. Un coin de table, une cuisine qui ressemble à une grotte, une forêt. Des lieux qui m’habitent plus longtemps que je ne les ai habités. Comme il est des voix qui nous habitent et où on se sent chez soi, avant même de savoir à qui elles appartiennent. J’ai grandi avec des voix, narrateurs de contes ou de films, chanteurs, dont j’ai découvert bien plus tard qu’ils s’appelaient Jean Toppart, Jacques Brel, Quincy Jones.

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Devant son feu, au Maroc.

On demande toujours à quelqu’un où il habite. Mais résider n’est pas nécessairement habiter. Qu’est-ce qu’habiter une maison, habiter le temps, habiter sa vie ? Investir chaque recoin, être présent au lieu, au temps, au mouvement, aux rencontres. Nous vivons dans une société qui nous apprend à acquérir, à aménager, à résider, mais pas à habiter.

Quand on voyage l’hiver en campagne, on traverse des villages pleins de maisons désertes. Des résidences secondaires, occupées quelques semaines par an. Des maisons, des villages, des coins entiers qui gémissent de ne pas être habités. Pas question de les ouvrir à des inconnus qui pourraient les faire vivre. Propriété privée.

« Ils n’avaient pas de nom, mais leurs voix m’étaient aussi réelles et intimes que celles de mes grands-parents. En enfance, les mots ont un autre relief, une autre épaisseur. » (Lettre à une cassette, Lettres à ma générations, ed Michel Lafon)

livre sarahSarah Roubato a publié Lettres à ma génération chez Michel Lafon. Cliquez ici pour en savoir plus et lire des extraits. Cliquez sur le livre pour le commander directement chez l’éditeur.

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