Qu’est-ce qu’un chez soi ?

Je crois avoir passé bien plus de la moitié de ma vie d’adulte à vivre chez les autres. J’ai vécu dans des maisons somptueuses avec du marbre partout, dans des vieilles bâtisses de campagne, des petits appartements de banlieue, des studios d’étudiants. Des inconnus m’ont fait goûté un peu de leur chez soi.

Pour beaucoup, un chez soi est l’accomplissement d’une œuvre. Des murs bâtis, des meubles polis, d’objets choisis. Pour certains, chez soi c’est la terre qu’on cultive, qu’on laboure, qui nous nourrit. Pour d’autres encore, c’est un petit nid, un cocon qui accueille les années de doute, de recherche et de partage. Pour la plupart, c’est un lieu de souvenirs et de projections. C’est là que s’installent les événements qui font de nous ce que nous sommes.

Mais il y en a pour qui un chez soi n’est ni un bâti, ni un coin de terre, ni un lieu de souvenirs. Qui est simplement un refuge. Un lieu où quelque chose de moi se dépose. Où je me sens en sécurité. Un endroit qui nous autorise à être complet. Comme un pianiste devant ses quatre-vingt huit touches.maison japon

Il y eut plusieurs fois par semaine pendant quelques années, le coin d’une table dans un quartier de Montréal. Un appartement toujours calme, chaud, lumineux, où, sans avoir besoin que je dise quoi que ce soit, celui qui m’ouvrait la porte savait déjà si ce jour-là j’allais déposer près du café brûlant des doutes, des coups de gueule, des espoirs ou mes déceptions.

Il y eut un bol en bois de noyer retourné qui me tenait lieu de siège, devant le feu d’une pièce qui ressemblait à une grotte, toute en terre couverte de suie. Derrière le feu qui dansait au sol, les yeux espiègles de celle qui fut ma forteresse dans un village du Haut Atlas. Elle ne parlait pas ma langue mais on se comprenait, on se savait. Grâce à elle je n’étais plus une invitée.

Et puis il y eut un coin de forêt en Ontario, dans une réserve naturelle, au bout d’un lac qui devient presque marécage, un tapis de mousse où je m’endormais. Une forêt qui me donnait force et paix en même temps, où je n’étais plus qu’un paquet de vie attentive à la vie qui m’entourait. Où je me reposais enfin de moi et du monde.

Depuis, je cherche cette forêt dans toutes les forêts que je parcours. Je cherche dans toutes les tasses de café posées sur une table de quoi me déposer. L’odeur du feu me rappelle celui du village berbère, sans parvenir à me réchauffer entièrement. Un coin de table, une cuisine qui ressemble à une grotte, une forêt… ces lieux m’habitent plus longtemps que je ne les ai habités. Comme il est des voix de notre enfance qui nous habitent et où on se sent chez soi, avant même de savoir à qui elles appartiennent.

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Devant son feu, au Maroc.

On demande toujours à quelqu’un où il habite. Mais résider n’est pas nécessairement habiter. Qu’est-ce qu’habiter une maison, habiter le temps, habiter sa vie ? Investir chaque recoin, être présent au lieu, au temps, au mouvement, aux rencontres. Nous vivons dans une société qui nous apprend à acquérir, à aménager, à résider, mais pas à habiter.

Refuge : là où quelque chose de soi se dépose et se déploie. Où on se sent en sécurité et prêt à s’élancer. Une courbature de l’espace-temps qui nous autorise à être complet, comme un pianiste dès qu’il se penche sur quatre-vingt huit touches noires et blanches. Parfois c’est juste, avant de reprendre la route, une épaule rocher, la grotte de deux bras, le rayon d’un sourire, la brise d’une voix au bout du fil.
 
Accepter un refuge, au point de lâcher ses défenses, de se dépoussiérer des précautions, d’exténuer la mise en scène de soi. Ce n’est pas s’avachir ou se laisser aller. Ce n’est pas éteindre sa vigilance. C’est simplement faire confiance à un lieu, à un voyage, à un moment, à quelqu’un, et s’autoriser y être entier.
 
Offrir un refuge à quelqu’un, ce n’est pas seulement lui ouvrir la porte de sa maison ou ses bras. C’est être prêt à accueillir ses exubérances, ses cris de joie, ses trépignements, ses excès, ses fragilités, ses doutes, ses maladresses, sa tristesse, son bonheur. Sans chercher à y mettre de l’ordre. Et par là-même, l’autoriser à déplier tous ses potentiels, à reposer ses ailes blessées. Et puis à s’envoler.

« Ils n’avaient pas de nom, mais leurs voix m’étaient aussi réelles et intimes que celles de mes grands-parents. En enfance, les mots ont un autre relief, une autre épaisseur. » (Lettre à une cassette, Lettres à ma générations, ed Michel Lafon)

 

Sarah Roubato a publié

couv Nage de l'ourse

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livre sarah   Lettres à ma génération ed Michel Lafon. Cliquez ici pour en savoir plus et lire des extraits. Cliquez sur le livre pour le commander chez l’éditeur.

 

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